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Morale sexuelle utilitariste, pour les lycéens

Supplément au voyage de Bougainville, de Denis Diderot

Le Livre de Poche, 1796, 128 p., 1,5 €

mardi 20 mars 2012, par Lionel Labosse

Le Supplément au voyage de Bougainville, conte et dialogue philosophique et utopique posthume de Denis Diderot (1713-1784) est un jalon majeur dans la construction du mythe du « bon sauvage », entamée au XVIe siècle avec Jean de Léry et Montaigne [1]. Horrifiés par la barbarie fratricide et chrétienne des guerres de religion, les humanistes utilisent ce mythe pour statuer sur l’opposition entre nature et culture. Dans les siècles suivants, cela mènera les philosophes des Lumières à recourir au regard de l’autre pour réfléchir sur notre société, et c’est de la même veine que sortira une branche du courant humaniste moderne, anticolonialiste, tandis que l’autre branche au contraire renversera la tendance et opposera la barbarie des colonisés à notre civilisation. Aimé Césaire dénonce ce « pseudo-humanisme » dans son Discours sur le colonialisme, en montrant comment les philosophes idéalistes du XIXe siècle, par exemple Ernest Renan [2], ont préparé le terrain à Hitler (voir sur ce sujet La Comédie indigène, de Lotfi Achour). Ce qui nous intéressera davantage ici, c’est comment Diderot fonde sa réflexion principalement sur la morale sexuelle, et à quel point il se fait le précurseur de l’utilitarisme de Jeremy Bentham.

« Utilité » : un véritable martèlement

On relève 11 occurrences du mot « utile » et de ses dérivés, au début pour évoquer l’utilité en matière de morale notamment sexuelle, puis en matière économique, enfin l’utilité dans le dialogue lui-même, ce qui en fait un mot-clé de l’ensemble du Supplément :
« Attache-toi à la nature des choses et des actions ; à tes rapports avec ton semblable ; à l’influence de ta conduite sur ton utilité particulière et le bien général. » (discours d’Orou, p. 60).
« Mais au moment où le mâle a pris toute sa force, où les symptômes virils ont de la continuité, et où l’effusion fréquente et la qualité de la liqueur séminale nous rassurent ; au moment où la jeune fille se fane, s’ennuie, est d’une maturité propre à concevoir des désirs, à en inspirer et à les satisfaire avec utilité, le père détache la chaîne à son fils et lui coupe l’ongle du doigt du milieu de la main droite. » (Orou, p. 65).
« C’est une note, où le bon aumônier dit que les préceptes des parents sur le choix des garçons et des filles étaient pleins de bon sens et d’observations très-fines et très-utiles ; mais qu’il a supprimé ce catéchisme, qui aurait paru à des gens aussi corrompus et aussi superficiels que nous, d’une licence impardonnable ; ajoutant toutefois que ce n’était pas sans regret qu’il avait retranché des détails où l’on aurait vu, premièrement, jusqu’où une nation, qui s’occupe sans cesse d’un objet important, peut être conduite dans ses recherches, sans les secours de la physique et de l’anatomie ; secondement, la différence des idées de la beauté dans une contrée où l’on rapporte les formes au plaisir d’un moment, et chez un peuple où elles sont appréciées d’après une utilité plus constante. » (B reprend la parole après l’entretien de l’aumônier et Orou, p. 66).
« Mais tu n’accuseras pas les mœurs d’Europe par celles d’Otaïti, ni par conséquent les mœurs d’Otaïti par celles de ton pays : il nous faut une règle plus sûre ; et quelle sera cette règle ? En connais-tu une autre que le bien général et l’utilité particulière ? » (suite du dialogue Orou / aumônier, partie IV, p. 74).
À ce premier relevé s’ajoutent les occurrences de l’adjectif « (in)utile », par exemple dans les adieux du vieillard : « Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. » (p. 42) ; mais aussi Orou : « je ne sais quels sont ces personnages que tu appelles magistrats et prêtres, dont l’autorité règle votre conduite ; mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal ? Peuvent-ils faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit juste ? dépend-il d’eux d’attacher le bien à des actions nuisibles, et le mal à des actions innocentes ou utiles ? » (p. 59), et encore lui : « Tes législateurs sévissent ou ne sévissent pas : s’ils sévissent, ce sont des bêtes féroces qui battent la nature ; s’ils ne sévissent pas, ce sont des imbéciles qui ont exposé au mépris leur autorité par une défense inutile. » (p. 60). B utilisait cet adjectif juste avant « utilité » dans son intervention ci-dessus. Orou encore, cette fois-ci dans le domaine de l’économie : « Va où tu voudras, et tu trouveras toujours l’homme aussi fin que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à rien, et te demandera toujours ce qui lui est utile. S’il te présente un morceau d’or pour un morceau de fer, c’est qu’il ne fait aucun cas de l’or, et qu’il prise le fer. » (p. 78). C’est A, le candide du dialogue, qui assume les deux derniers emplois : « Malgré cet éloge, quelles conséquences utiles à tirer des mœurs et des usages bizarres d’un peuple non civilisé ? » (p. 82). Le dernier emploi adverbial est ironique : « Il est certain qu’on chercherait inutilement dans Otaïti des exemples de la dépravation des deux premiers, et du malheur des trois derniers » (p. 96).
Amerigo Vespucci débarque en Amérique.
Amerigo Vespucci débarque en Amérique. Gravure de Théodore de Bry, prélevée sur cet article de Michel Rivière.

Mais où veut-il donc en venir ?

Avant d’en venir au « bon sauvage », Diderot commence par évoquer « une première époque très-ancienne et très-naturelle de l’anthropophagie, insulaire d’origine », caractérisée par des rites barbares, tels que, entre autres, « la castration des mâles », « l’infibulation des femelles ; et de là tant d’usages d’une cruauté nécessaire et bizarre, dont la cause s’est perdue dans la nuit des temps, et met les philosophes à la torture ». Il ajoute cette période se mordant la queue où chaque mot est pesé : « Une observation assez constante, c’est que les institutions surnaturelles et divines se fortifient et s’éternisent, en se transformant, à la longue, en lois civiles et nationales ; et que les institutions civiles et nationales se consacrent, et dégénèrent en préceptes surnaturels et divins. » (p. 30). Bentham ne saurait mieux dire [3], et Diderot poursuit son attaque contre magistrats et prêtres (voir ci-dessus, citation de la p. 59), sans pour autant prôner l’anarchie : « Nous parlerons contre les lois insensées jusqu’à ce qu’on les réforme et en attendant nous nous y soumettrons. Celui qui de son autorité privée enfreint une loi mauvaise, autorise tout autre à enfreindre les bonnes. Il y a moins d’inconvénient à être fou avec des fous qu’à être sage tout seul. » (Partie V, p. 96).

Morale (alter)sexuelle ?

Diderot se révèle un esprit en avance sur son temps. Inutile de développer, quelques citations suffiront, à condition de se rappeler qu’il s’agit d’un conte et que ce sont des personnages fictifs qui s’expriment.
« L’usage commun des femmes était si bien établi dans son esprit, qu’il se jeta sur la première Européenne qui vint à sa rencontre, et qu’il se disposait très-sérieusement à lui faire la politesse de Otaïti. » (Partie I, p. 35).
« Mais j’oublierais peut-être de vous parler d’un événement assez singulier. Cette scène de bienveillance et d’humanité fut troublée tout à coup par les cris d’un homme qui appelait à son secours ; c’était le domestique d’un des officiers de Bougainville. De jeunes Otaïtiens s’étaient jetés sur lui, l’avaient étendu par terre, le déshabillaient et se disposaient à lui faire la civilité.
A. Quoi ! ces peuples si simples, ces sauvages si bons, si honnêtes ?…
B. Vous vous trompez. Ce domestique était une femme déguisée en homme. Ignorée de l’équipage entier, pendant tout le temps d’une longue traversée, les Otaïtiens devinèrent son sexe au premier coup d’œil. Elle était née en Bourgogne, elle s’appelait Barré ; ni laide, ni jolie, âgée de vingt-six ans. Elle n’était jamais sortie de son hameau, et sa première pensée de voyager fut de faire le tour du globe. Elle montra toujours de la sagesse et du courage. » (Partie II, p. 51).
« Lorsqu’il fut sur le point de se coucher, Orou, qui s’était absenté avec sa famille, reparut, lui présenta sa femme et ses trois filles nues, et lui dit :
— Tu as soupé, tu es jeune, tu te portes bien ; si tu dors seul, tu dormiras mal : l’homme a besoin, la nuit, d’une compagne à son côté. Voilà ma femme, voilà mes filles, choisis celle qui te convient ; mais si tu veux m’obliger, tu donneras la préférence à la plus jeune de mes filles qui n’a point encore eu d’enfants. »
(Partie III, p. 53). Ne prenons pas cela au pied de la lettre, il s’agit surtout d’un raisonnement par l’absurde, qui permet à Diderot, par le truchement d’Orou, de déplier le fondement de la morale européenne, par exemple à propos de la fidélité : « Rien, en effet, te paraît-il plus insensé qu’un précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui commande une constance qui n’y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l’un à l’autre ; qu’une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu ; qu’un serment d’immutabilité de deux êtres de chair, à la face d’un ciel qui n’est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine ; au bas d’une roche qui tombe en poudre ; au pied d’un arbre qui se gerce ; sur une pierre qui s’ébranle ? Crois-moi, vous avez rendu la condition de l’homme pire que celle de l’animal. » On croirait entendre Don Juan à un siècle de distance : « la constance n’est bonne que pour les ridicules » (Molière, Dom Juan, I, 2).
« Voilà ma fille aînée qui a trois enfants ; ils marchent, ils sont sains, ils sont beaux, ils promettent d’être forts. lorsqu’il lui prendra fantaisie de se marier, elle les emmènera, ils sont siens ; son mari les recevra avec joie, et sa femme ne lui en serait que plus agréable, si elle était enceinte d’un quatrième. » (Partie III, p. 63).
La maïeutique consacrée à la relativisation, sinon la justification de l’inceste, est trop longue à citer intégralement, mais ce que Diderot veut en tirer, c’est là encore une morale utilitariste : après avoir concédé quelques légers châtiments de conduites dissolues, il insiste sur le point suivant : « dans le fait, nous n’attachons pas une grande importance à toutes ces fautes ; et tu ne saurais croire combien l’idée de richesse particulière ou publique, unie dans nos têtes à l’idée de population, épure nos mœurs sur ce point. (Partie IV, p. 76).
« Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus au premier coup d’œil que vous nous surpassiez en intelligence ; et sur-le-champ, nous vous avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos filles les plus belles à recueillir la semence d’une race meilleure que la nôtre. » (Partie IV, p. 78).
« L’acception du mot propriété y était très étroite. La passion de l’amour, réduite à un simple appétit physique, n’y produisait aucun de nos désordres. » (Partie V, p. 82).
« Si vous entendez par le mariage la préférence qu’une femelle accorde à un mâle sur tous les autres mâles, ou celle qu’un mâle donne à une femelle sur toutes les autres femelles, préférence mutuelle en conséquence de laquelle il se forme une union plus ou moins durable qui perpétue l’espèce par la reproduction des individus, le mariage est dans la nature. » (Partie V, p. 84).

DU GOUT ANTIPHYSIQUE DES AMÉRICAINS.

Il s’agit d’un court fragment inclus dans l’Histoire politique et philosophique des deux Indes, qui date de la même époque de rédaction que les trois contes dont fait partie le Supplément. Même si la pensée de Diderot y reste implicite, on peut constater que sur l’homosexualité, sa réflexion est plus avancée que celle de Voltaire et de Rousseau, ou du moins s’il n’ose rien conclure comme fera Bentham, ose-t-il ne pas prendre la pose moralisatrice comme les deux premiers ni Montesquieu.
Pour en savoir plus, lire un brillant article de Michel Delon intitulé comme celui de Diderot, sur le site Persée, dont voici une citation : « L’originalité de Diderot est de tenter une apologie du monde sauvage liée à une reconnaissance de la sexualité comme conduite plurielle, irréductible à une norme ». Mais voici le fragment de Diderot :

« Mais la faiblesse physique, loin d’entraîner à cette sorte de dépravation, en éloigne. Je crois qu’il en faut chercher la cause dans la chaleur du climat, dans le mépris pour un sexe faible, dans l’insipidité du plaisir entre les bras d’une femme harassée de fatigues, dans l’inconstance du goût, dans la bizarrerie qui pousse en tout à des jouissances moins communes, dans une recherche de volupté plus facile à concevoir qu’honnête à expliquer, peut-être dans une conformation d’organes qui établissait plus de proportion entre un homme et un homme américains, qu’entre un homme américain et une femme américaine ; disproportion qui développerait également et le dégoût des Américains pour leurs femmes et le goût des Américaines pour les Européens. D’ailleurs ces chasses, qui séparaient quelquefois pendant des mois entiers l’homme de la femme, ne tendaient-elles pas à rapprocher l’homme de l’homme ? Le reste n’est plus que la suite d’une passion générale et violente qui foule aux pieds, même dans les contrées policées, l’honneur, la vertu, la décence, la probité, les lois du sang, le sentiment patriotique, parce que la nature, qui a tout ordonné pour la conservation de l’espèce, a peu veillé à celle des individus ; sans compter qu’il est des actions auxquelles les peuples policés ont avec raison attaché des idées de moralité tout à fait étrangères à des sauvages. »
- Ce livre fait partie des nombreux ouvrages que j’ai lus pour écrire mon essai Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Et si vous l’achetiez ?

- Voir aussi La Religieuse, également posthume, un des premiers romans à évoquer l’homosexualité féminine, et Jacques le Fataliste et son maître, posthume itou et truffé d’amour et de sexualité.
- Commentaires royaux sur le Pérou des Incas, de Inca Garcilaso de la Vega (1609) est une bonne lecture en parallèle (ou en perpendiculaire !).

Lionel Labosse


Voir en ligne : Cours du professeur de philosophie Étienne TASSIN, université Denis Diderot


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[1L’affirmation de B à la fin du dialogue : « je gage que leur barbarie est moins vicieuse que notre urbanité » (p. 93) fait écho à Montaigne : « Nous pouvons donc bien appeler ces hommes barbares eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » (Michel de Montaigne, Essais, Livre I, 31, « Des Cannibales »).

[2« Qui parle ? J’ai honte à le dire : c’est l’humaniste occidental, le philosophe « idéaliste ». Qu’il s’appelle Renan, c’est un hasard. Que ce soit tiré d’un livre intitulé : La Réforme intellectuelle et morale, qu’il ait été écrit en France, au lendemain d’une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises. » (op. cit., Présence africaine, 1955, p. 13).

[3« Sous Moïse comme sous Bramah, la liste des impuretés ainsi créées à partir d’impuretés physiques ou à partir de rien devint un labyrinthe sans fin. […] Plus il y avait de transgressions, plus il y avait de crainte ; plus il y avait de crainte dans le cœur du grand nombre des sujets, plus il y avait de pouvoir dans les mains du petit nombre des dirigeants. » (Défense de la liberté sexuelle, écrits sur l’homosexualité, Mille et une Nuits, 2004, p. 118, cité dans Altersexualité, Éducation et Censure, p. 63).