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Gardarem lou Islande, pour adultes

La Cloche d’Islande, de Halldór Laxness

GF Flammarion, 1943-46, 10 €

samedi 10 septembre 2022, par Lionel Labosse

Fidèle à mon habitude interrompue par deux années de tyrannie covidiste, je profite d’un voyage en Islande pour découvrir la littérature étonnamment riche de ce petit pays de moins de 400 000 habitants. Halldór Laxness (1902-1998) est l’écrivain majeur, par lequel je me devais de commencer, et je n’ai pas été déçu, j’en lirai d’autres. Son nom « Laxness » sonne comme un surnom, alors que la tradition veut que tous les Islandais aient pour patronyme le prénom de leur père suivi des suffixes « -son » pour les hommes et « -dottir » pour les filles (fils / fille de). Je n’ai pas trouvé d’explication sur l’origine de ce surnom « Laxness ». Le traducteur est Régis Boyer (1932-2017), infatigable spécialiste et traducteur des sagas & des auteurs scandinaves, au CV impressionnant. La Cloche d’Islande est paru en trois livraisons entre 1943 et 1946. Le roman compte trois protagonistes, le paysan Jon Hreggvidsson, la femme fatale Snaefrid Eydalin Björnsdottir, et le philologue Arnas Arnaeus. Le premier échappe à la justice comme une anguille du début à la fin du roman ; la seconde, amoureuse transie du troisième, le poursuit de son amour-haine ; le troisième consacre sa vie au sauvetage de l’héritage littéraire islandais à travers les vicissitudes de la domination danoise. Je vous proposerai uniquement quelques extraits goûteux, assaisonnés de quelques commentaires. L’action se passe au XVIIIe siècle.

Première partie : « La cloche d’Islande »

Les ennuis de Jon Hreggvidsson commencent quand il s’oppose à la réquisition d’une cloche au nom du Danemark. Puis son humble cahute est visitée par des éminences, dont les deux autres protagonistes du roman (seule scène où ils seront réunis tous les trois), pour dénicher quelques pages d’un vieux parchemin que sa vieille mère conservait pour rapiécer des vêtements, au fond de son lit pourri.
Scène brillante dans l’obscurité totale du cachot où Jon Hreggvidsson est plongé en attente de son jugement, et où il reçoit la compagnie de deux autres condamnés :
« Puis ce fut à nouveau le silence, jusqu’à ce qu’on entende un profond soupir dans l’obscurité :
– Et moi qui m’appelle Holmfast Gudmundsson.
– Et alors ? dit l’autre. Est-ce que je ne porte pas un nom, moi aussi. Est-ce que nous ne portons pas un nom, tous ? Je crois que ça revient au même, comment on s’appelle.
– Quand a-t-on lu dans les livres anciens que les Danois aient condamné à la flagellation un homme de mon nom, dans son propre pays, ici, en Islande ?
– Les Danois ont décapité l’évêque Jon Arason lui-même, dit Asbjörn Joakimsson.
– Si quelqu’un a l’intention de maudire mon Roi héréditaire ici, dit Jon Hreggvidsson, je suis son serviteur héréditaire.
Puis le silence régna un long moment. Alors, on entendit de nouveau l’homme de Hraun prononcer son nom dans l’obscurité :
– Holmfast Gudmundsson.
Il le répétait dans l’obscurité comme si c’eût été la réponse énigmatique d’un oracle : Holmfast Gudmundsson.
Puis, de nouveau, le silence.
– Qui a dit que les Danois avaient décapité l’évêque Jon Arason ? demanda alors Holmfast Gudmundsson.
– Moi, dit Asbjörn Joakimsson. Et du moment qu’ils ont décapité Jon Arason, est-ce que ça ne revient pas au même que le roi fasse flageller des bouseux comme nous ?
– Il est honorable d’être décapité, dit Holmfast Gudmundsson. Même un type insignifiant devient quelqu’un pour avoir été décapité. Un type insignifiant peut déclamer une strophe tandis qu’on le mène à la décapitation, comme Thorir Jökull qui en déclama une et fut décapité, et son nom vivra tant que le pays sera habité. En revanche, il est mesquin pour tout le monde d’être flagellé. Il n’y a pas d’individu glorieux qui ne se couvre de ridicule pour avoir été flagellé.
Il ajouta à voix basse : Holmfast Gudmundsson, a-t-on jamais entendu non plus islandais ? Et à ce nom islandais, le souvenir d’un fouet danois restera attaché à travers les siècles, dans la conscience d’un peuple qui consigne tout dans les livres et ne peut jamais rien oublier.
– Je n’ai été amoindri en rien pour avoir été flagellé, dit Jon Hreggvidsson, et personne n’a ri de moi. C’est moi qui ai été le seul à rire.
– C’est à soi-même que ça ne fait rien d’être flagellé, à soi tout seul, dit Asbjörn Joakimsson. D’un autre côté, je ne nie pas que ça puisse être un petit peu plus ennuyeux pour les enfants d’apprendre, quand ils sont plus grands, que leur père a été flagellé. Les autres enfants les montrent du doigt en disant : ton papa, il a été flagellé. J’ai trois petites filles. Mais à la troisième ou quatrième génération, tout cela est oublié – en tout cas, je n’imagine pas qu’Asbjörn Joakimsson soit un nom si remarquable qu’il soit consigné dans les livres et lu à travers les siècles, loin de là, je suis comme n’importe qui dont le nom n’est pas connu, en mauvaise santé et bientôt mort. En revanche, le peuple islandais défiera les siècles s’il ne cède pas, quoi qu’il advienne. Que j’aie refusé de faire passer un homme du roi de l’autre côté du Skerjafjord, c’est vrai. Ni vif ni mort, j’ai dit. Je serai flagellé, c’est bien. Mais si j’avais cédé, quand bien même ce n’aurait été que cette seule fois là, et si tout le monde cédait toujours et partout, aux marchands et aux baillis, aux fantômes et au diable, à la peste et à la petite vérole, au roi et au bourreau – où donc ce peuple-ci aurait-il droit de cité ? Même l’enfer serait trop bien pour un pareil peuple » (p. 55).
Les compagnons de cellule de Jon sont tous de braves paysans qui ont commis un acte en apparence insignifiant de résistance passive : « Vers Pâques, on descendit au croquant un homme de l’Est qui avait été condamné à être envoyé à Brimarholm pour un des crimes les plus scandaleux qui se pût commettre en Islande : il s’était rendu jusqu’à une barque de pêcheur hollandais et avait acheté du fil à coudre » (p. 57).
Certains détails ne vont pas sans étonner, par exemple ceci dans la scène où Snaefrid fait libérer Jon, s’étant rendue en secret à Þingvellir pendant l’Alþing [1]. Þingvellir est une des trois stations du « cercle d’or », un circuit touristique de trois sites incontournables qui se fait dans la journée depuis Reykjavik, même en hiver. Voici cette scène : « Elle picora la viande grillée comme un petit oiseau, mangea quelques grains de gruau et but trois gorgées de vin, mais resta longtemps à se laver les doigts et à se rafraîchir le front avec l’eau d’un vaisseau d’argent » (p. 104). Alors donc il y avait du vin en Islande au XVIIIe siècle ? Sans doute importé de Hollande ou du Danemark, pour l’aristocratie.
Libéré, Jon s’enfuit avec la complicité parfois rugueuse du peuple. Il est témoin d’événements étranges, comme cette scène onirique : « Pourtant, Jon Hreggvidsson ne trouva pas de hache à proximité de la pierre. En revanche, il y avait un bloc de pierre sur le sol devant l’entrée du parc. Ce blog, le clerc le traita de petite dalle et pria son invité de le porter sur l’énorme pierre, en signe de gratitude pour l’hospitalité reçue.
Jon Hreggvidsson se courba sur cette dalle, mais elle était en basalte poli par les eaux et, en conséquence, difficile à saisir et il fut incapable de la soulever si peu que ce fût, il ne put que la dresser sur un côté et la retourner. La gent féminine de Husafell se tenait immobile, à quelque distance, le visage de marbre, et contemplant l’homme. Finalement, l’invité estima qu’il devait partir.
– Ma bonne mère, dit alors le pasteur. Veux-tu porter cet éclat de roche autour du parc pour montrer à ce moutard, avant qu’il ne s’en aille, qu’il y a encore des femmes en Islande.
La vieille était grosse et large d’épaules, avec un large visage, des sourcils touffus et un double menton, la peau bleuâtre et rugueuse comme celle d’une volaille. Elle alla à la pierre et se courba, ploya un peu les genoux et souleva la pierre, d’abord à hauteur de sa cuisse, puis de sa poitrine, puis elle se mit en route en la tenant dans ses bras, autour du parc, sans brancher le moins du monde, si ce n’est qu’elle avait le pied encore mieux assuré qu’avant. Elle posa tranquillement la pierre près du bloc qui était fiché en terre. À cette vue, une ardeur frénétique s’empara de l’invité qui oublia qu’il avait un voyage urgent à faire ; il empoigna de nouveau la pierre de toutes ses forces, mais sans plus de résultats que précédemment. La fille le regardait de ses yeux limpides, les joues bleues, le visage large d’une aune, comme il est dit des jeunes géantes dans les sagas anciennes. Mais pour finir, son visage se fendit et elle éclata de rire. La vieille, sa grand-mère, fit un petit hennissement d’une voix de basse profonde qui lui sortait du fond de la gorge. Jon Hreggvidsson se redressa en sacrant.
– Ma petite fille, dit alors le pasteur. Montre à cet homme qu’il y a encore des jeunes pucelles en Islande et fais avec ce caillou ne serait-ce que deux ou trois tours au pas de course autour du parc.
La gamine se courba alors sur le fardeau et, bien qu’avec sa jupe courte il lui manquât encore d’avoir atteint toute sa taille, elle était si bien développée vers le bas que piliers plus stables n’eussent guère porté d’autres pucelles dans la fleur de l’âge par tout le Borgarfjord ; du reste, elle se redressa avec la pierre sans avoir ployé le genou et se mit à courir avec elle, riant comme si c’eût été un sac de laine, fit trois fois le tour du parc puis la posa sur le bloc fiché dans le sol. Alors le pasteur dit : va-t’en donc au gré de Dieu avec tes gros sabots, Jon Hreggvidsson de Rein. Tu as été suffisamment châtié à Husafell.
Dans ses vieux jours, Jon Hreggvidsson disait que jamais il n’avait éprouvé son insignifiance devant Dieu et devant les hommes jusqu’à cet instant-là. Il s’enfuit à toutes jambes. La chienne de la ferme le poursuivit en jappant jusqu’au nord de la rivière » (p.112).
Idem pour se rendre au Danemark, pour porter le message de Snaefrid à Arnas Arnaeus, que celle-ci lui avait demandé de transmettre pour prix de sa libération : Jon est accueilli en héros par les marins : « Ce ne fut que lorsque les gens de Trékyllisvik connurent de source sûre la situation de Jon Hreggvidsson, avec toutes les circonstances, lorsque donc ils surent le grand criminel que c’était, qu’ils consentirent à l’aider. Et il se fit qu’une nuit, alors que les gens du bateau hollandais mouillaient près de la côte, un paysan leur amena dans sa barque, depuis la baie, ce condamné à mort. Le patron regarda sans aménité ce gueux noir qui était en si mauvais état après son séjour à Bessastadir qu’il n’aurait même pas pu servir d’appât pour les requins. Mais à peine l’homme de Trékyllisvik eut-il fait comprendre aux gens du bateau que cet homme avait assassiné le bourreau du roi des Danois que la nouvelle fut proclamée sur tous les bateaux et que les hommes poussèrent de grands cris de joie, prenant Jon Hreggvidsson dans leurs bras, l’embrassant et lui souhaitant la bienvenue. Car le roi des Danois avait coutume d’envoyer des vaisseaux de guerre dans le nord du pays couler leurs bateaux si l’occasion s’en présentait ou se saisir d’eux sous prétexte qu’ils étaient soupçonnés de contrebande : aussi les gens des bateaux haïssaient-ils ce roi-là plus que quiconque » (p. 119).
Parvenu en Hollande, Jon doit traverser plusieurs pays pour se rendre au Danemark. Il se rend compte que la réputation des Islandais n’est guère reluisante : « Mon maître a lu dans les livres renommés, primo qu’il y a en Islande plus de revenants, de monstres et de démons que d’hommes ; secondo, que les Islandais enterrent du requin sous le fumier et le mangent ensuite ; tercio, que des Islandais enlèvent leurs chaussures quand ils ont faim et qu’ils les mangent ensuite sur le pouce, comme des crêpes ; quarto, que les Islandais vivent dans des trous dans la terre ; quinto, que les Islandais ne sont capables de rien faire ; sexto, que les Islandais prêtent leurs filles aux étrangers pour qu’ils couchent avec elles ; septimo, qu’une fille islandaise est réputée vierge jusqu’à ce qu’elle ait son septième enfant illégitime. Est-ce juste ?
Jon Hreggvidsson en resta un peu bouche bée » (p. 150).
Après avoir accompli un peu en vain sa mission auprès d’Arnas Arnaeus, Jon fait la connaissance d’un malfrat ambigu nommé Jon Marteinsson, qui prononce un éloge d’Arnas : « Nous avons un homme, pas plus.
Nous avons un homme, qui ça ? dit Jon Hreggvidsson.
– Cet homme-là, tout seul. Et après, plus personne. Plus rien.
– Je ne te comprends pas, dit Jon Hreggvidsson.
– Il les a eus tous, dit Jon Marteinsson, tous ceux qui ont quelque importance. Ceux qu’il n’a pas eus dans le grenier des églises et dans les recoins des cuisines, ou dans les fonds des lits pourris, il les a achetés aux seigneurs et aux gros paysans pour des terres et de l’argent, jusqu’à ce que toute sa famille soit dans la misère, et pourtant, il descend de gens importants. Et ceux qui étaient sortis du pays, il les a pourchassés de pays en pays jusqu’à ce qu’il les trouve, celui-là en Suède, cet autre en Norvège, tantôt en Saxe, tantôt en Bohème, en Hollande, en Angleterre, en Écosse et en France, et même jusqu’à Rome. Il a emprunté de l’or à des usuriers pour les payer, de l’or en sacs, de l’or en barils et jamais on ne l’a entendu barguigner sur le prix. Il y en a qu’il a achetés à des évêques et à des abbés, d’autres, à des comtes, des ducs, des princes électeurs et des rois, quelques-uns au pape lui-même, – jusqu’à ce que la faillite et la prison pour dettes le menacent. Et jamais, de toute l’éternité, il n’y aura d’autre Islande que celle qu’Arnas Arnaeus a payée de sa vie » (p. 173).

Deuxième partie : « La vierge claire »

Snaefrid s’est mal mariée, de dépit de ne pas avoir Arnas Arnaeus qu’elle aime depuis qu’elle l’a connu fort jeune. Elle rend visite à sa sœur, épouse de l’évêque, 16 ans après les faits : « Il faut me pardonner, sœur, si les mots me manquent quand j’entends dire que tu as confiance en un tel homme. Et quand tu me laisses entendre que tu le connais aussi bien que ton père, excuse-moi si je demande : comment se fait-il que tu connaisses si bien cet homme ? Il est vrai qu’il a logé chez nos parents une partie de l’été, quand il prenait des mesures pour rassembler et emporter de notre pays les livres qui existaient sur le compte de nos illustres ancêtres, et je me rappelle qu’il nous accompagna jusqu’à Skalholt, mon mari, toi et moi, quand il s’en alla au bateau. Se peut-il qu’il t’ait tourné la tête pour toute la vie ? Je n’ai rien voulu entendre de ce que disait la rumeur publique là-dessus, car tu n’étais en fait pas plus qu’une enfant alors, tu ne t’y entendais pas plus à un homme qu’un chat aux étoiles et d’ailleurs, avant la fin de cette année-là, il avait épousé une riche bossue au Danemark. Pourtant, j’aimerais bien savoir à présent, sœur, ce qui s’est passé entre vous pour que, seize ans après, tu préfères chercher secours auprès de ce traître plutôt que d’accepter l’assistance toute naturelle de tes véritables amis fidèles » (p. 218).
On est surpris de rencontrer, à notre époque de prétendu « réchauffement climatique », le mot « canicule » dans cette évocation de l’Islande. Le froid n’est pas prégnant dans cette histoire, et souvent les ivrognes passent une nuit couchés par terre, sans mourir d’hypothermie, à moins qu’ils ne soient tombés dans l’eau ! « Le jour était si beau que je n’ai pu m’empêcher d’aller chercher mon Noiraud, dit-il comme pour s’excuser de sa venue.
– C’est précisément au moment de la canicule que le staphylin vole, dit-elle. C’est toujours à cette époque-là que j’ai envie de vivre comme un hors-la-loi.
– En ce pauvre pays où tout meurt, ces jours-là ont un caractère d’éternité, dit-il » (p. 237).

Troisième partie : « L’incendie de Copenhague »

Très endetté par ses agapes, le roi du Danemark cherche à refourguer l’Islande. Un représentant des marchands de Hambourg contacte Arnaeus :
« Il n’y a pas de spectacle plus imposant que l’Islande surgissant de la mer, dit Arnas Arnaeus.
– Vous croyez ? dit l’Allemand un peu décontenancé.
– Rien qu’à voir ce spectacle, on pénètre le secret qui fait que c’est là qu’ont été écrits les livres les plus remarquables de toute la chrétienté, dit Arnas Arnaeus.
– Oui, eh bien ? dit l’Allemand.
– Je sais que vous comprenez maintenant, dit Arnas Arnaeus : qu’il n’est pas possible d’acheter l’Islande.
Le Hambourgeois réfléchit d’abord, puis dit :
– Bien que je ne sois qu’un marchand, je crois comprendre un peu Messire le savant. Je vous demande pardon si je ne suis pas d’accord avec vous en tout. Assurément, il n’est pas possible d’acheter ou de vendre l’effrayante majesté qui hante les pics altiers ; non plus que les chefs-d’œuvre qu’ont exécutés les doctes gens de ce pays, ni les poèmes qu’a chantés son peuple. Et d’ailleurs, aucun marchand n’aspire à ces choses. Nous autres marchands ne sommes soucieux que du profit que l’on peut tirer des choses. Quant au peuple islandais, bien qu’il se trouve dans ce pays de hauts pics et ce Mont Hekla qui crache du poison dont le monde entier tremble, et bien que les Islandais aient composé aux jours d’autrefois de très remarquables eddas et sagas, le fait est tout de même qu’il a besoin de manger, de boire et de se vêtir. La question est uniquement de savoir s’il a plus avantage à ce que son Islandia soit une maison danoise pour esclaves, ou un duché indépendant…
– …sous le terrible sceptre de l’Empereur, ajouta Arnas Arnaeus » (p. 392).
Une spécialité islandaise est évoquée en passant : « Il faisait noir à l’intérieur et une forte odeur de pourriture sortait par l’ouverture. Quoi ? du requin ? tout sauf ça ! dit le Grindviking en reniflant et en se frottant le nez car il avait cru subodorer la senteur de cette exquise friandise d’Islande que l’on enterre douze ans plus un hiver avant de la servir » (p. 402).
La chair de requin faisandée (hákarl) est une tradition dont vous saurez tout en lisant cet article : « un concentré de sauvagerie hissé au rang de délicatesse ». J’ai eu l’occasion d’en goûter un cube offert par des Italiens qui partageaient une maison d’hôtes avec notre groupe. Je n’ai jamais mis dans ma bouche un truc plus infect, et pourtant j’avais été prévenu, mais je ne pensais pas que ça pût atteindre ce niveau ! L’article cité ci-dessus explique bien les choses ; en voici deux extraits :
la consommation du requin relève de la métaphore cannibale à plus d’un titre. D’abord, le requin, à un niveau métaphorique, ressemblerait aux Islandais, dont la voracité et la gloutonnerie sont légendaires à l’échelon national. […] Enfin, à la différence du cabillaud, il est le poisson dont les noms sont les plus anthropomorphes, parmi lesquels ceux de petit vieux (karl/hákarl) et de petite vieille (kerling/hákerling) – cette dénomination existe aussi aux îles Féroé. Mets délicat par excellence, « bon à penser » car âme d’une culture, le requin faisandé a le goût des ancêtres. Aussi, par l’absorption d’un mets ayant un goût de charogne, chaque Islandais mange-t-il ses morts ».
« En Islande, pays des sensations fortes garanties, le touriste consomme du requin dans un moment voué à devenir mémorable : soit en face d’un paysage grandiose comme le pays a tant à en offrir, soit avant de quitter l’Islande.
La consommation de requin est le plus souvent accompagnée d’un verre d’aquavit local,
le Brennivín appelé aussi mort noire (svarti dauði), pour « faire passer le goût ». Le touriste est alors attendu au tournant : il régurgite ou ingurgite, il fait inévitablement la grimace, il crie, gémit, pleure ou rit, c’est le tribut à payer. Pour les Islandais, le dégoût des autres, dans tous ses degrés, est une source intarissable d’amusement. La consommation de requin par les étrangers est un objet d’humour et de dérision quand on sait le dégoût qu’elle ne peut qu’immanquablement provoquer. Il a universellement le même goût de charogne mais il a, pour les Islandais, une valeur ajoutée qui fait toute la différence. Ce qui pourrait être assimilé à une forme de barbarie et dénigré est désormais assumé, décomplexé et même revendiqué et, par cette mise à distance, le requin contribue à la perception par les étrangers d’une ambivalence de la société islandaise oscillant entre modernité et tradition »
.
L’incendie détruit la bibliothèque d’Arnaeus, ouvrage de toute sa vie, mais celui-ci empêche les sauveteurs qui se présentent d’agir. Snaefrid s’apprête à quitter Copenhague, mais voilà qu’au dernier moment, Arnas se présente à elle. Elle lui apporte un livre précieux que son père avait refusé de lui vendre pour une somme fabuleuse : « Considères-tu encore que l’Islande n’existe plus, en dehors de l’Islande que conservent ces vieux livres ? dit-elle. Et nous qui y vivons, ne sommes-nous qu’une douleur qui te reste dans la poitrine et dont tu voudrais bien être débarrassé d’une manière ou d’une autre ? Ou même plus, peut-être ?
Il dit :
– L’âme des peuples nordiques se cache dans les livres islandais mais pas chez les gens qui vivent à présent dans les pays du Nord, non plus qu’en Islande même. Une voyante a pourtant prophétisé que les tables d’or du matin des temps se retrouveront dans l’herbe, à la consommation des siècles » (p. 476).
Voici une allégorie sur le peuple islandais peut-être prémonitoire de l’attitude dudit peuple lors de la crise de 2008, d’autant que l’auteur avec son prix Nobel doit être considéré comme un guide spirituel dans ce pays qui compte peut-être le plus grand nombre d’écrivains par habitant du monde – et que voudriez-vous faire d’autre qu’écrire en Islande en hiver ? Le peuple manifesta devant le parlement jusqu’à obtenir la démission du Premier ministre Geir Haarde ; c’est la Révolution islandaise ou « révolution des casseroles ». Ils commencèrent à 200 le 10 octobre 2008, et par un prompt renfort, ils se virent 20 000 le 25 octobre, ce qui correspondrait à 4 millions en France. La situation de l’Islande est particulière, car le pays est petit, mais l’agglomération de Reykjavik regroupe les deux tiers des habitants (220 000), ce qui fait que l’Althing, le plus ancien parlement d’Europe, voire du monde, se trouve contrôlé par le peuple. On suppose que dans un pays qui compte à peu près autant d’habitants que la ville de Nice, chacun des 63 députés et autres hommes d’État doit avoir des voisins qui divulguent son lieu d’habitation & train de vie, et que ça contribue à les calmer au niveau corruption. Revenons donc à l’extrait en question :
« L’homme qui veut étrangler une petite bête peut finir par se fatiguer. Il la tient à bout de bras, resserre tant qu’il le peut son étreinte autour de sa gorge, mais elle ne meurt pas, elle le regarde, toutes griffes sorties. Elle ne s’attend à aucun secours, quand bien même un troll amicalement disposé surviendrait qui dirait vouloir la délivrer. Tout son espoir de survivre vient de ce qu’elle attend que le temps agisse à son avantage et affaiblisse les forces de son ennemi.
Si un petit peuple sans défense a eu la chance, au milieu de son malheur, d’avoir un ennemi pas trop fort, le temps finira par conclure un accord avec lui comme avec la bête que j’ai prise en exemple. Mais si, dans sa détresse, il se met sous la protection du troll, il sera englouti en une bouchée. Je sais que vous autres Hambourgeois nous enverriez, à nous Islandais, du grain sans vermine et jugeriez indignes de vous donner la peine de nous tromper sur les poids et mesures. Mais lorsque auront été établis sur les rivages d’Islande des villages de pêcheurs allemands et des comptoirs allemands, combien de temps faudra-t-il attendre pour qu’on y établisse aussi des forteresses avec des gouverneurs militaires allemands et des troupes de mercenaires ? Qu’en sera-t-il alors du peuple qui écrivit des livres célèbres ? Au mieux, les Islandais seront devenus les gras serviteurs d’un état vassal allemand. Un serviteur gras n’est pas un grand homme. Un esclave que l’on rosse est un grand homme, car dans sa poitrine habite la liberté » (p. 487).

Voici un dernier extrait, du dernier chapitre. Tout rentre dans l’ordre, Snaefrid a obtenu la réhabilitation posthume de son père et rentre dans ses biens. La boucle se boucle sur les lieux de l’ancien Althing où les criminels attendent leur jugement. Au fil du roman, ils ont été jugés coupables, innocentés, puis à nouveau accusés. Leur réaction est amusante : « Dieu soit loué que nous ayons à nouveau quelqu’un à admirer, dit le vieux criminel mélancolique qui, quelques années plus tôt, avait déploré ne pas pouvoir voir quelques-uns des bons chefs de district qu’il avait fait flageller, traînés devant un tribunal.
Le saint homme qui avait volé dans le tronc des pauvres parla ainsi :
– Nul homme n’est heureux que celui qui a subi sa peine…
…et celui qui a retrouvé son crime, dit l’homme qui, pour un temps, avait perdu le sien.
Après que cet homme avait été criminel pendant dix ans, l’autorité avait déclaré que c’était une toute autre femme qui avait eu avec un tout autre homme l’enfant pour lequel sa sœur avait été noyée dans la Mare sous prétexte que c’était de lui qu’elle l’avait eu. Jusqu’à ce moment-là, tout le monde lui avait fait l’aumône. Mais depuis qu’on l’avait privé de son crime, on riait de lui par toute l’Islande. On ne lui jetait pas même une queue de poisson. On excitait les chiens contre lui. Or, ce procès venait d’être soumis à nouvelle enquête devant un nouveau tribunal : incontestablement, il avait bien commis ce crime épouvantable et était redevenu un vrai criminel devant Dieu et devant les hommes.
– Maintenant, je sais que plus personne ne rit de moi en Islande, dit-il. On ne lâchera plus les chiens sur moi, on me jettera des queues de poisson. Dieu soit loué ! » (p. 507).
Cela m’amuse, car le sort de ces repris de justice fait écho à ce qu’on peut lire dans la fiche Wikipédia sur l’ancien Premier ministre Geir Haarde qui démissionna en 2009 : « Il est accusé par une commission parlementaire de « grande négligence et violation des lois sur la responsabilité ministérielle » et traduit devant la Haute Cour de justice d’Islande le 5 mars 2012. Le 23 avril suivant, la Cour ne le reconnaît coupable que d’un seul des six chefs d’accusation, celui de ne pas avoir tenté de résoudre, lors de réunions du gouvernement, les problèmes auxquels les banques islandaises étaient confrontées ni leurs conséquences potentielles sur l’économie islandaise. Cependant, aucune sanction n’est retenue contre lui. Le 23 février 2015, il devient ambassadeur d’Islande aux États-Unis. Le 1er juillet 2019, il quitte son poste pour devenir membre du conseil d’administration de la Banque mondiale ». No comment !
Il ne faut donc pas s’imaginer que l’Islande soit un parangon de démocratie et que le peuple ait gagné contre les banques. Quasiment tout se paie par carte bancaire, même une bière dans un bar. Le peuple a remporté une autre victoire. En effet, Jóhanna Sigurðardóttir, qui devint Premier ministre après la démission de Geir Haarde, ouvrit les négociations avec l’UE pour une adhésion, mais elle ne se présenta pas aux législatives de 2013, et la coalition au pouvoir a mis fin aux négociations en 2015. Cela me fait penser à l’allégorie sur la « petite bête » (ci-dessus).

 Continuez avec mon voyage en Islande.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Halldór Laxness sur Nuit blanche n°90, 2003, par Roland Bourneuf


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[1J’utilise les lettres islandaises qui sont transcrites en alphabet romain dans la traduction de Régis Boyer. En ce qui concerne le Þ, c’est facile, il se prononce comme le th de « thing », alors que le ð se prononce comme le th de « the ».