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Et si on parlait de la vie ?

Le divorce, le Pacs et l’argumentation.

Séquence pédagogique 3e T

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

Cette séquence expérimentée en 1998 est une étape importante dans mon parcours d’enseignant. Pour la première fois, j’osais construire une séquence entière abordant de front la question de l’homosexualité, sans utiliser le prétexte du sida. J’avais choisi une classe relativement difficile, mais il en est resté des traces, et depuis, quand j’ai rencontré dans la rue ces anciens élèves, c’est souvent cette séquence qu’ils évoquaient…

1. LE PUBLIC

Cette séquence en prise avec l’actualité a été réalisée pour une classe de 3e technologique d’un collège de Seine-Saint-Denis. Collège assez calme pour le département, et public de section technologique réellement sélectionné sur des critères scolaires, c’est-à-dire que la classe ne ressemble pas excessivement à la caricature qu’on entendait généralement par l’appellation « 3e T », et la séquence aurait été, en ce qui concerne la conception, presque la même pour une 3e générale. Le professeur se sentait donc en confiance pour oser présenter, en plein débat médiatique, une séquence aussi dérangeante que celle-ci. En effet, le premier débat sur le Pacs à l’Assemblée nationale venait d’avorter le 9 octobre1998, quand la séquence a été présentée aux élèves, sur deux heures le 15 octobre.

2. LA SÉQUENCE

Cette séquence conçue comme une initiation à l’argumentation comprend un questionnaire de compréhension sur une émission de radio consacrée à la loi de 1975 sur le divorce, puis un questionnaire de lecture sur une chronique média du Monde, suivis d’une rédaction permettant de réinvestir ces deux travaux. Elle sera complétée de l’étude du texte de la chanson de Jacques Brel Ne me quitte pas, mais les élèves ne feront pas forcément le rapprochement. Si l’homosexualité se trouvait noyée dans la masse de la séquence, les élèves ne s’y sont pas trompés, et ont brutalement achoppé, prenant le professeur au dépourvu, sur le thème de l’article du Monde, révélant la nécessité de poser clairement le problème devant tous les élèves. Ce débat a pu rebondir dans la classe grâce à la coopération d’une collègue.

ÉMISSION DE RADIO : LA LOI DE 1975 SUR LE DIVORCE

Cette émission de France Inter, diffusée le 7 octobre 1998 à l’occasion également du débat sur le Pacs permettait de mettre en place à la fois le thème de la famille et du Pacs, et la séquence pédagogique sur l’argumentation (voir questionnaire). Elle a été diversement reçue par les élèves, qui ont commencé à exprimer un malaise : pourquoi parle-t-on du divorce en cours de français ? Mais le professeur avait pris soin d’insister sur un barème valorisant et sur la qualité d’écoute nécessaire ; et il était 9 heures du matin...

ARTICLE DU MONDE : UNE SOIRÉE HOMO-PARENTALE

Ce second travail sur un article de journal nettement polémique a été proposé le même jour, à deux heures d’intervalle. Après avoir lu l’article à voix basse, et même pendant la lecture, les réactions n’ont pas tardé à prendre de court le professeur : les « pédés », « tantouses » et autres « gouines » n’ont pas tardé à fuser des rangs, si bien qu’il a fallu improviser un débat, les élèves n’étant pas prêts à traiter le sujet. Le texte n’a pu être lu qu’en fin d’heure, avec réticence, et les questions ont été à peine expliquées. Le travail était à faire sur le cahier, non noté.

Le débat a été impossible, et a révélé d’une part les difficultés de communication dans cette classe, d’autre part qu’il est trompeur de se reposer sur des sondages rassurants selon lesquels les jeunes seraient de plus en plus tolérants à l’égard de l’homosexualité. Le consensus hypocrite qui existe à propos de l’antiracisme ou de la commisération qu’il est à la mode d’afficher pour les handicapés, myopathes et autres malades du sida tant qu’ils restent sagement derrière l’écran de télévision, ce consensus tombe enfin, aussi bien chez les jeunes que chez les députés, et il tombe d’autant plus brutalement que ce racisme est le dernier racisme autorisé, le racisme du pauvre pourrait-on dire — du pauvre d’esprit s’entend, et donc de l’enfant, lequel ne se fait en la matière que l’écho des propos entendus autour de lui.

Quelques élèves grandes gueules, notamment deux filles et un garçon, ont mobilisé la parole avec quelques déclarations du type « deux mecs ensemble, c’est dégueulasse » ; « je préfère encore deux filles », ou « c’est pas naturel la nature a créé l’homme et la femme pour aller ensemble », etc. Les autres élèves, soit indifférents, soit intimidés, n’osaient pas prendre la parole, sauf un, apitoyé par le découragement du prof plutôt que par conviction, qui a mollement opposé l’argument de la liberté individuelle. Les interventions du prof dans le débat consistaient donc à calmer les animosités, à restreindre le vocabulaire trop familier, à rappeler que certains mots sont des insultes, que le racisme ne concerne pas que la race, et surtout à ramener fréquemment le débat sur la question de l’argumentation, qui était à la fois le thème de l’article du Monde (voir article et questionnaire), et le centre de la séquence pédagogique. Les critiques les plus vives ont été, en définitive, et ce jusqu’à la conclusion de la séquence, quelques semaines plus tard, celles de la pertinence du sujet en cours de français, ce à quoi le professeur a eu beau jeu de rétorquer qu’il ne se serait pas douté qu’il y eût des sujets tabous en 3e technologique !

Le texte était en effet un support idéal pour une telle séquence, car il ne parlait pas directement de l’homosexualité, mais critiquait le mauvais usage de l’argumentation à la fois dans la narration d’un téléfilm, et dans un débat télévisé qui suivait le téléfilm. Lorsque l’élève la plus virulente a été poussée dans ses retranchements, et a buté à l’instar du personnage du téléfilm sur un « Je ne sais pas », le professeur a pu ramener les élèves à la conclusion du texte, et conclure par une pirouette sur la nécessité du débat pour justement dépasser ce stade du « Je ne sais pas ».

2.3. RÉDACTION

Le questionnaire a donc été corrigé, ainsi que celui sur le divorce, dans une lutte perpétuelle pour revenir au calme et pour convaincre que ce travail était bien « au programme ». Le texte précédent était une évocation d’un asile d’aliénés par Maupassant, mais les élèves n’avaient jamais émis la moindre réserve sur le choix du thème... Le professeur en a profité pour proposer à leur réflexion cette citation d’une chanson de Charlélie Couture (Le pianiste d’ambiance) « Les étrangers qu’on préfère, c’est les étrangers de couleur, parce qu’on les repère de loin. » Cependant l’ambiance était si pesante que le professeur avait hâte de boucler la séquence, d’en finir avec sa B.A. militante et d’en revenir à l’accord du participe présent et aux extraits pépères du bon Pagnol.

Le sujet de rédaction proposé aux élèves leur permettait de réinvestir la séquence, sans les forcer bien entendu à évoquer l’homosexualité, mais cela restait possible, et d’ailleurs deux ou trois élèves l’ont fait, d’une façon assez édifiante. SUJET : « Suite à un divorce, un adolescent est amené à donner son avis sur la personne avec qui il préférerait vivre. Vous argumenterez dans les deux sens, sans polémiquer. » Un plan possible du sujet est exposé en classe, pour que les élèves comprennent comment articuler sujet d’imagination et de réflexion, puisque cette rédaction était une initiation à l’argumentation. Là encore, les réactions ont été vives. La première vague a été — et le quiproquo a duré plusieurs jours, avec cette faculté inépuisable des élèves de techno à faire rabâcher les profs — celle des inquiétudes du type « On est obligé de parler des pédés, oh ! pardon m’sieur, des homos ? » La seconde vague, celle des élèves dérangés pour raison personnelle par le thème du divorce ; raison bien sûr gonflée et exploitée par fainéantise par une fronde quasi générale. Le professeur ayant permis aux élèves réellement gênés de choisir un autre sujet, finalement, un seul élève, d’ailleurs coutumier du fait, n’a pas rendu le travail, et tous les autres ont traité le sujet. Le seul retour sur une situation réelle a été le fait d’une élève sérieuse, qui a demandé au professeur d’appeler sa mère, laquelle ayant trouvé un brouillon de rédaction croyait que la situation décrite s’appliquait à elle. Il s’est avéré que la rédaction n’avait été dans ce conflit mère-fille, qu’un combustible parmi d’autres. Voici trois extraits de ces rédactions que j’avais recopiés pour le travail de correction :

- Mon fils m’a assuré qu’il ne voulait plus vivre avec son père, car il y avait trop de conflits entre eux. En effet, l’amie de mon ex-mari fait souvent des reproches à mon fils, prétend ne pas le supporter, lui demande de rester en permanence dans sa chambre. Elle provoque des disputes entre mon fils et son père afin de les monter l’un contre l’autre. Mon fils m’a dit également qu’il reste souvent seul chez lui le soir, qu’il doit préparer son propre repas ; il a l’impression d’être de trop et se sent rejeté. […]

- Un jour mes parents ne s’entendit plus, ils arrêtaient pas de se disputer. Alors un jour ils ont décidaient de divorcé. Puis moi j’était tranquillement dans ma chambre quand soudain j’entendit mon prénom. Alors je suis sortie et je leur ai demandé pourquoi ils parlaient de moi, et ils m’ont réponduent qu’il fallait que […]

- Je lui ai répondu tu n’as pas de temps pour moi alors je n’en ai pas pour toi. Va avec tes copains au café et fiche-nous la paix à maman et à moi. Quant au droit de visite, n’y compte même pas, car je n’ai plus envie de te voir. Par contre j’ai une question à te poser. Peux-tu me dire ma date de naissance ?… (Il réfléchit) Je lui dis Pour toi ce n’est pas une honte de ne pas savoir la date de naissance de sa fille. Enfin ce n’est pas grave moi non plus je ne connais pas la tienne.

3. MÉDIATION D’UNE COLLÈGUE

La collègue professeur principale de la classe a réagi positivement après que je lui ai fait le compte rendu des opérations. Elle a abondé dans mon sens sur tous les points, autant sur la pertinence du sujet que sur la nécessité d’accepter le débat. J’en ai profité pour lui préciser ma situation personnelle — non pas tant pour le « coming out », que par exigence personnelle de sincérité — et elle a compris que la situation n’était pas pénible pour moi seulement pour des raisons pédagogiques. Elle a donc saisi l’occasion d’une remarque d’un élève pour consacrer une heure entière de son cours de technologie à débattre de la question. Débat dont elle m’a fait le compte rendu. Les élèves avaient été sidérés qu’elle aussi puisse déclarer avoir des amis homosexuels qui élèvent un enfant (le cas traité par le téléfilm). Elle avait tenu à au moins leur faire reconnaître la nécessité d’accepter le débat sur une question. Comme on dit, un coup d’œil n’engage à rien !

CONCLUSION

Il est prématuré de dresser le bilan d’une telle initiative. En ce qui concerne les professeurs, mis à part cette réaction d’aide appuyée, les autres collègues informés clairement du problème en réunion pédagogique, n’ont absolument pas réagi, même pas la collègue d’histoire et éducation civique. Il me semble illusoire de compter sur des initiatives d’enseignants de cette matière tant que la question homosexuelle ne sera pas inscrite en noir sur blanc dans les programmes. Tant que seuls les militants iront piocher dans les instructions complémentaires, le professeur qui osera aborder le sujet sera toujours suspect d’être concerné, sera soutenu s’il a de la chance par un ou deux collègues, si les autres n’en profitent pas pour l’enfoncer, et ce genre d’initiative restera, du moins en collège, le fait d’inconscients ou de précurseurs risquant d’être sacrifiés au moindre faux pas.

Lionel LABOSSE, professeur de français.


© altersexualite.com, 2007. En relisant ce témoignage quelque 7 ans plus tard, le chemin parcouru est sidérant. Les réactions de ces élèves sont devenues minoritaires, comme le prouve le journal de bord de l’action que j’ai menée en 2004-2005. Voir aussi une intervention du MAG.