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Retour d’Inde

Notes de voyage en Inde du sud

jeudi 21 juin 2007, par Lionel Labosse

Ce voyage riche en sensations diverses m’a inspiré ces quelques notes, qu’il faudrait accompagner de photos. Malheureusement, ce fut le dernier voyage de mon fidèle 24x36 argentique que je traînais depuis l’âge de 14 ans. Voici pour commencer la photo d’un éléphant au bain. Quelle aubaine ! Et puis une autre, dentelles éléphants sur les frises du temple de Belur. En 2017, un nouveau voyage en Inde du Nord donne lieu à un article plus traditionnel.

Temple d’Eucalyptus, calice de lotus
Colonnes végétales qui bandent vers le ciel
Réminiscence d’un vers de Léo Ferré
(La forêt qui s’élance au ciel comme une verge)
Et gardiens du troupeau, massifs et centenaires,
Quelques spécimens obèses aux écorces flammées.
Ce péristyle végétal c’est l’écrin du Thé d’Ooty
Touffes d’arbustes vert tendre qui tapissent les collines
Avec le réseau des travailleuses armées de hottes et de bâtons

Il n’y a pas que les eucalyptus qui bandent, les éléphants ne sont pas en reste
(Comme les chevaux cabrés des mandapas)
Ça leur fait une sixième patte les salauds
Chaque jour ils ont trois ou quatre mecs sur le ventre
Pour l’entretien du cuir.
Ils ont plus de chance que les éléphants des temples,
Qui passent la journée à bénir le badaud d’un coup de trompe
Tu parles d’un boulot pour un éléphant
Heureusement il y a ces mastodontes en dentelle de stéatite
Qui dansent le charleston sur les frises de Belur
Les Nandis flegmatiques et les serpents entrelacés
Les plantes volubiles entortillant les membres
Du Gomateshvara géant de Shravanabelagola

Palais du Maharaja de Mysore
Tout en bois précieux marbre et or
Maha en sanskrit ça veut dire grand comme Mahatma la grande âme
Les reliques de Gandhi sont exposées à Madurai
C’est là qu’il adopta le blanc dhoti, on voit aussi ses lunettes, ses sandales
Mais pas encore le costard que lui a taillé Naipaul le prix Nobel
À lui et plus encore ses épigones dont la vision politique
Consiste à défendre le droit des va-vaches à brouter les poubelles
Y a-t-il un autre avenir que de se laver dans la vase des bassins sacrés
Ou en pleine rue le soir à la sauvette avec l’eau des camions citernes ?
Dans les backwaters on voit des vieux s’éclater les mains
À écorcer du soir au matin les noix de coco sur des pals effilés
Pendant que les nanas filent la fibre super photogénique le moyen âge
Les vieux vélos avec leurs selles à ressorts
Les trains diesel confort rustique les chars à bœufs et les voitures Ambassador

Dans les temples obscurs, puja du soir et du matin,
Avec Shiva dansant que l’on rentre à la niche, dans un concert de casseroles
À moins que ce ne soit des cloches.
Brahmane au torse nu, au ventre rond, avide de biftons
Brahmane au bide rebondi, sacrée gâchette pour les roupies
Brahmane aux yeux bigleux, aux lippes pendantes,
Brahmane malingre et pas beau
Qui a dû épouser, comme son père et les pères de leurs pères
Sa sœur ou sa cousine
Un peu de cendre sur ton front, la bénédiction de Ganesh
Et deux roupies sur le plateau
Enfin une religion dont on peut se moquer, une religion non protégée ça fait du bien

Sur les gopurams c’est le royaume du kitsch
Les vaches ont des nichons et Ganesh a du bide
À Cochin les Kathakalis hiératiques
Dansent avec leurs yeux leurs joues et leurs oreilles
La terrible lutte des Pandavas et de leurs cent cousins Kauravas
C’est le Mahabharata, la grande grande histoire des hommes
Tout est Maha en Inde du moins dans le passé
Le présent et l’avenir ont l’air plus rikiki

Les mecs dans la rue, tout sourire,
Qui ne semblent pas déroger à l’idée qu’ils se font de la virilité
En te traitant de beau mec en touchant ta barbiche et tes beaux biceps
Sans ambiguïté hélas
Même quand ils dodelinent de la tête pour dire oui que tu crois que c’est non !
Comme ces démons de bas-reliefs aux bouches bien ouvertes
Quel peuple étonnant qui sourit pour dire oui pour dire non pour souffrir
Les filles aux colliers de jasmin qui rigolent et posent pour la photo,
Comme tous les enfants à Tanjore le jour de l’Indépendance (14 août)
Les autobus aussi ont leur Ganesh et la bénédiction du matin
Le point rouge et la cendre
Les rickshaws festonnés de jasmin
Ça les autorise à rouler comme des fous
Le poing sur le klaxon dans une rue déserte

Aumône du matin avec vue sur l’amer
Beaux infirmes comme on n’en voit plus,
Sur planche à roulette ou rampant pliés comme des araignées
Safari misère en noir et blanc.

Éléphants, temple de Belur, Inde, 2003.

Auroville, aspirallée spermatozoïdesque
Pour humer en un clin d’œil la Chambre de la Mère, Matrimandir
Figuiers étrangleurs aux branches serpentesques
Qui fichent leurs béquilles
Où l’ombre se repose
La Mecque des Hippies est à Pondichéry
Soie naturelle, huiles essentielles et papier parfumé
Sans oublier le sirop d’hibiscus
Pour la marijuana c’est partout dans les rues à toute heure
Désolé les gars je veux bien être végétarien mais je broute pas votre herbe
Gardez-la pour vos vaches sacrées ça les changera des poubelles

Le touriste « 100 % pure no ice » et « only bottled mineral water »
Avec le bouchon bien serti, et surtout « cold » de chez Köld
Avec un K komme Karte de Krédit
Qui ne croit pas aux krisnâneries gluantes de ghee
— Allez savoir pourquoi la secte bouddhiste est à la mode en Occident
Alors que sa matrice hindouiste est au rayon folklore —
Mais dont la croyance en la diététique routarde
S’évacue sur les murs des latrines
En fresques odorantes
Tubes digestifs en cristal exténués
Bavant leur chemin sous le poids du sac à dos
La préoccupation première du touriste à l’hôtel dans les pays pauvres
C’est de trouver du P.Q. — Y en a jamais chez ces sauvages
Il faut se laver les fesses avec les doigts c’est dégueulasse
L’anus occidental est sale bien plus qu’un cul de pauvre
Sa petite crotte est si précieuse qu’il faut l’emballer dans du papier rose
Je ne savais pas que les « sans papiers » étaient déjà des « sans P.Q. »
Avant de changer de pays
Décidément ils sont bien malheureux dans le tiers-monde
Ils sont sans papiers jusqu’au trognon

Si tu ne craignais pas la glace, la chiasse, l’eau ni la vie,
(D’ailleurs tu as des antibiotiques dans ton sac, ça sert à ça)
Tu pourrais t’allonger la bouche ouverte sous les pyramides de fruits
Grenades ananas pommes raisins citrons doux oranges bananes
Rien de bien exotique. Si, le jacquier.
Il y a aussi les lassis sweet lassi salt lassi et cætera lassi
Je ne m’en lasse pas ni des raitas, palak paneer, masala dosai, chapati, naan, puri
Mais comme tu crains tout ça et les épices et le riz
En plus ils le disent dans le guide du Froussard
Tu bouffes des pâtes et des pizzas comme au Mexique ou au Viêt-nam

Un lépreux aveugle qui n’entend
Pas tinter le billet glissé dans son pot de fer blanc
Plus habitué aux quarts de roupies bien sonnants que la munificence
De l’indigène ou du touriste lui dispense.
Il faut donner conformément au niveau de vie
Au leur bien entendu, pas au nôtre, dès fois qu’ils s’habitueraient à manger.
D’ailleurs l’aumône j’ai pas le temps c’est l’heure du Malarone
Putain j’ai failli oublier à force de slalomer entre ces bras cassés
Voilà ce dont confère ce troupeau de casquettes bermudas
Qui déboule pachydermiquement sur un marché couleur locale
Avec gilet multi-poches et très gros très long zoom qui pend sur le bas-ventre
Moi aussi je suis là soudain j’ai honte
Je cache mon petit appareil sous une feuille de bananier
Vous ne le direz pas mes amis que j’ai pris des photos
Comme tout le monde de ces jolis vendeurs de jolis colorants colorés…
Assez parlé des toutou, des touristes,
Un bruissement d’aile de libellule les empêche déjà de dormir

Les mains expertes d’Albert de Mamallapuram
Ayurvedic masseur qui ne rationne ni l’huile ni les sourires
Dans son cosy salon Othavadai street
Avec ses sourcils qui clignotent sur son front
Il fait craquer pas que tes os
Dommage, Ayurvedic c’est pas Kamasutric
Salut Albert puisses-tu quitter la boue de ce pays
Ce pays de pisse d’ordure et de merde,
De corruption généralisée, de pollution, de klaxons incessants
Et de gens charmants
Pour notre pays de parfums, de Sanisettes payantes à nettoyage automatique
Permettant au badaud de verser son écot à la prospérité politique,
De tri sélectif des ordures ménagères, de qualité de l’air, de code de la route
Et de gens emmerdants.

Je pousse la porte, je pose mon sac et machinalement
Je branche la radio. Il ne faut pas dix secondes
Pour que mes oreilles soient gavées à l’entonnoir
Des sempiternelles bandes de Bazar et de la Cis-Zizanie.
Pas croyable, dis, il y aurait eu un attentat et en plus, suivi de représailles.
Ça m’en bouche un coin.
C’est clair, je suis bien rentré en France.
Mon voyage en Ailleurs aura duré trois semaines et dix secondes.
Il y aurait eu aussi un attentat à Bombay (c’est en Inde)
Quarante sept morts.
Information non développée. Aucun intérêt, il ne s’agirait que d’Indiens
Pauvre pays d’un milliard d’habitants.

Lionel Labosse
Août / Sept 2003.

Lire mon article plus traditionnel sur l’Inde du Nord (2017).


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- Voir aussi Voyage en Indonésie.