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De Jaisalmer à Benarès

Retour en Inde : au pays des vaches & des couleurs.

Rajasthan, Taj Mahal, Varanasi…

mercredi 5 juillet 2017, par Lionel Labosse

Avant de vous parler de ce voyage en Inde du Nord, retour sur ma première expérience de l’Inde. J’avais déjà eu l’occasion de visiter en août 2003 l’Inde du Sud (Tamil Nadu, Karnataka, Kerala), voyage de 3 semaines en conditions relativement rudimentaires. J’en avais tiré non seulement des photos, mais surtout un poème de voyage, ma première tentative de ce genre, bien avant l’existence d’altersexualite.com. Le poème se retrouva subséquemment sur ce site, agrémenté d’une seule photo que j’avais demandé à un collègue de me numériser, tant je maîtrisais mal les outils informatiques. Je n’avais sans doute pas rouvert cet album photos depuis ces 14 années… En fait, même maintenant qu’elles sont dans mon ordinateur, je ne regarde quasiment jamais mes photos de voyage, encore moins celles qui dorment en albums. J’ai donc ajouté à cet article une autre photo, numérisée d’après un tirage papier. Plutôt que de la recadrer comme je le fais maintenant, je l’ai conservée telle quelle avec son cadre blanc, pour la laisser dans son jus. Quel enseignement tirer de cette séquence nostalgique ? Cet article contient de brèves lectures et quelques réflexions. En prolongement de ce voyage, on trouvera trois autres articles d’extraits de Bucolique, suivi de Élégiaque, de Robert Vigneau, de L’Inde sans les Anglais, de Pierre Loti, enfin de Une Certaine idée de l’Inde, d’Alberto Moravia, & L’Odeur de l’Inde, de Pier Paolo Pasolini, articles agrémentés de commentaires et d’autres photos de ce voyage.

Plan de l’article
- « J’ai vieilli ! ».
- Brahma.
- Cette nuit la Liberté, Dominique Lapierre & Larry Collins.
- Chârulatâ, Rabindranath Tagore & Satyajit Ray.
- Svastika.
- Choses en vrac.

1. Comme dirait Zazie : « J’ai vieilli ! ».
2. Il y a quelques belles photos, oui, mais globalement, les photos numériques que je ramène actuellement de mes voyages, sont dix fois meilleures, surtout avec mon dernier appareil photo qui permet de prendre presque tout sans flash, y compris avec une lumière ambiante faible. La possibilité de recadrer et de retoucher l’exposition, indépendamment les parties sur-exposées et sous-exposées, tout cela permet d’obtenir une trace plus fidèle de ce qu’on a vu. Et puis on hésite moins à mitrailler quand cela ne coûte rien, du moment qu’on peut supprimer a posteriori les trois quarts des clichés. Bien évidemment, il nous arrive parfois d’avoir l’impression de ne plus voir les choses, et d’inverser l’ordre logique. À l’instar de la devise de Gargantua dans l’abbaye de Thélème (« Fais ce que voudras »), on pourrait dire : « Photographie ce que verras », alors que si l’on était sain d’esprit, on devrait d’abord « voir ce que l’on photographiera »…
3. Ce texte que j’avais écrit me semble une trace plus fidèle de mon ressenti que ces photos. Ainsi, j’ai conservé une mémoire vague des cérémonies dans les temples (« puja du soir et du matin », je me cite), que Pierre Loti décrit si poétiquement. J’ai oublié la mémoire précise de certains lieux visités, même si d’autres m’ont frappé, mais quel souvenir en dehors des quelques clichés rapportés ? Kanchipuram, Halebid, Ooty, Coimbatore, Cochin, Alleppey, Madurai, Trichy, Tanjore, Chidambaram, Auroville, Tirukalukundram, Mahabalipuram… Le souvenir le plus fort qui balaie les autres, c’est celui de Mahabalipuram, mais à cause d’Albert, gentil masseur ayurvédique. J’ai aussi bénéficié d’un massage du même type lors de ce nouveau voyage, massage de qualité, mais dont le souvenir sera moins fort à cause de l’impersonnalité de la prestation, faite à deux clients et deux masseurs. Ledit autre client se trouvait être un garçon adorable et d’une beauté bouleversante, mais les contingences gâchaient l’occasion. Je n’ai retrouvé qu’à deux reprises l’impression (ou plutôt le souvenir de l’impression) de ferveur religieuse que j’avais conservée de ce premier voyage. C’est d’une part à Varanasi bien sûr, avec son incroyable Ārtī qui se joue chaque soir sur la rive du Gange, près du ghat de Dashashwamedh (« le sacrifice des dix chevaux »), mais aussi dans un improbable temple Om Banna, consacré à… une moto ! On retrouve à l’origine de ce temple un invariant mythologique fréquent en France au Moyen Âge pour la fondation de chapelles isolées sur le lieu même de la mort d’un martyr : la moto confisquée par la police est censée être revenue par miracle sur le lieu de l’accident de son propriétaire, de même que le corps ou la tête d’un saint, ou une statue de la vierge, revenaient par miracle sur le lieu où le saint était mort, ou là où la statue avait été ôtée ou volée. Voici donc la photographie d’un superbe jeune Brahmane, prise lors de cette cérémonie quotidienne sur la rive du Gange.

Brahmane lors de la cérémonie de bénédiction du Gange (Ārtī).

Pardonnez ma trivialité, mais cette pratique para-religieuse est une des seules possibilités pour un jeune homme de faire du sport en Inde, et de cultiver son physique. Un indicateur intéressant sur l’état de ce pays est le résultat de l’Inde, qui arrive en 67e position au Tableau des médailles des Jeux olympiques d’été de 2016, avec deux médailles. Ce 2e pays le plus peuplé au monde, contrairement à son concurrent asiatique la Chine, n’a donc aucune politique publique sportive. Les villes sont de véritables cloaques, sauf rares exceptions, comme la ville moderne de Delhi (New Delhi, comme son nom l’indique), ou bien Jaipur, cela grâce non pas à un politicien moderne, mais au mahârâja Sawâî Jai Singh II (1688 -1743), celui à qui l’on doit, outre cet urbanisme visionnaire, l’observatoire Yantra Mandir. Vivre en Inde pour la populace, constitue un pari quotidien de survie, au sein duquel l’idée même de faire du sport, de courir par exemple, est à peu près aussi proche que l’idée d’aller sur la lune. Pour le touriste, c’est encore pire, car on a tendance à marcher le nez en l’air, histoire d’en voir au maximum, alors qu’il faudrait marcher dans une concentration maximale dans des ruelles empruntant leur tracé plutôt à l’épure d’un plat de spaghetti qu’à la vision d’un architecte. Ajoutez-y les vaches et leurs bouses, tous les véhicules les plus inattendus, rickshaw, tuk-tuk, vélos, et les transports urgents de toutes marchandises, y compris les plus encombrantes ou contondantes, sur l’épaule. Les trottoirs, les rares fois où il y en a, recèlent tant de pièges qu’il est impossible de les fréquenter en mode badaud, mais plutôt en mode Opération Sentinelle. Cerise sur le gâteau, voilà venir, puisque vous avez une tronche de touriste, les inévitables casse-couilles, que ce soit les mendiants ou les vendeurs de tout ce dont un touriste n’a vraiment pas besoin, mais l’espoir fait vivre… Bref, si vous voulez vous en sortir vivant, tout en respectant vos horaires (car voyager, cela coûte !) vous êtes plus ou moins obligé de vous comporter en méchant occidental pas vraiment béni-oui-oui… À l’instar de la Russie, l’Inde est un pays où il n’est même pas imaginable de vivre vieux. Traverser une rue de grande ville indienne à plus de 80 ans ? Mort de rire !

Brahma

Sinon, les temples que j’ai visités, aussi beaux fussent-ils, étaient souvent déserts de pratiquants, ce qui m’a étonné, mais c’est parce que j’avais eu l’occasion lors de ce précédent voyage, de visiter des temples modernes voués au culte, ce qui n’a pas été trop le cas ici, sauf peut-être le temple de Pushkar dédié à Brahma (photos interdites, mais vous ne perdez rien, sauf une superbe petite statue en marbre d’oie, véhicule de Brahma). Parmi mes photos vous trouverez une représentation de Brahma sur son oie, peinture murale du City palace d’Udaipur. La légende de ce dieu est fascinante. Deus otiosus, créateur de toutes créatures vivantes, il n’a que quelques temples qui lui soient totalement dédiés, à l’instar de celui de Pushkar. Voici la légende telle que je l’ai trouvée sur cette exposition de la BNF, où l’on peut voir aussi quelques rares illustrations de cette 5e tête, alors que l’image traditionnelle est bien entendu à 4 têtes. Lorsqu’il était en train de créer l’univers, Brahmā engendra une déité féminine nommée Shatarūpā, celle aux cent formes superbes, également nommée Sarasvatī. Brahmā en tomba immédiatement amoureux. Śatarūpā se déplaça alors dans de nombreuses directions pour éviter le regard insistant de Brahmā. Mais, où qu’elle allât, Brahmâ se créait une tête pour continuer à la voir. À la fin, il eut cinq têtes, une pour chaque direction cardinale et une pour regarder au-dessus. Dans le but de contrôler le dieu, Shiva coupa la tête supérieure, mais lorsqu’il apprit que Śatarūpā était la fille de Brahmā, il décida que c’était inconvenant pour lui d’en être obsédé et décréta qu’il n’y aurait pas de lieu où il serait vénéré.
En visitant le temple jaïn de Ranakpur (XVe), on tombe en admiration devant le plafond du porche qui présente un personnage à 5 corps et une tête, sur lequel on ne trouve absolument aucune information nulle part sur Internet, sauf dans l’article de Wikipédia en anglais. Son nom : Akichaka, un homme barbu avec cinq corps représentant feu, eau, paradis, terre et air. Ce n’est même pas l’un des 24 Tîrthankara, ni le premier d’entre eux, Adinath, auquel le temple est dédié. Or ce qui mériterait commentaire, c’est de savoir s’il n’y aurait pas un rapport entre ce personnage qui n’est sans doute pas à l’entrée de ce temple par hasard, et notre incestueux ami Brahma… J’attends vos explications, chers lecteurs… Pour les intimes, Adinath est le père de Gomateshvara, dont la statue géante de Shravanabelagola m’avait frappé lors de mon voyage au Karnataka.

Akichaka, un homme barbu avec cinq corps représentant feu, eau, paradis, terre et air.
Inde, Avril 2017. Temple Jaïn de Ranakpur (consacré à Adinath). XVe. Sculpture du plafond du porche.

Cette nuit la Liberté, de Dominique Lapierre & Larry Collins

J’avais déjà beaucoup lu sur l’Inde, et quelques fiches de lecture conservées me permettent de reprendre certaines lectures passées qui m’ont impressionné. Ainsi de ce livre consacré à Gandhi (Robert Laffont, 1975 ; réed. Pocket). Détail rigolo pour commencer : « Aucun sac de golf n’était plus apprécié que ceux fabriqués avec la peau d’une verge d’éléphant – à condition bien entendu que son propriétaire ait lui-même tué l’animal » (p. 27). Les détails triviaux sont parfois fascinants : « Chaque matin à la même heure, [Gandhi] s’administrait un lavement d’eau additionnée de sel. Adepte passionné des traitements naturels, Gandhi était convaincu des bienfaits de cette cure pour éliminer les toxines de ses intestins. Un disciple savait qu’il faisait vraiment partie de son intimité lorsque le Mahatma l’invitait à lui administrer son lavement. » (p. 54). Question : existe-t-il un président de quelque république que ce soit à qui vous seriez partant pour lui administrer un lavement ? Anecdote révélatrice sur le rapport de Gandhi à la sexualité : « Gandhi et son épouse s’adonnaient à ces plaisirs quand un coup frappé à la porte interrompit leurs ébats. C’était un serviteur annonçant au jeune homme que son père venait de mourir. […] Dès lors, un indélébile complexe de culpabilité commença à faire taire en lui les passions de la chair. » (p. 58). À l’âge de 37 ans, Gandhi prononce le vœu de « brahmacharya », serment de continence et maîtrise de tous les sens, suppression de la violence et de la haine, « accession à un état sans désirs proche de l’idéal de la Gîta » (p. 61). En prison suite à ses premières actions non-violentes en Afrique du Sud, il découvre la pensée de Henry Thoreau. Un très beau portrait d’avare est celui du septième et ultime nizam d’Hyderabad (Asaf Jah VII), censé être en 1947 l’homme le plus riche du monde, mais aussi avare jusqu’à l’obsession (se mettre à quatre pattes et montrer son cul pour ramasser une pièce d’or). Cette anecdote nous rappelle cette vérité énoncée par Rabelais dans Gargantua : « Thésauriser est fait de vilain » (Chapitre XXXIII).
Lors de la partition, Gandhi est selon les auteurs, le seul à prévoir la catastrophe : « Hommes tolérants, dépourvus de fanatisme religieux, Nehru et Jinnah commirent tous deux la grave erreur de sous-estimer le degré de frénésie auquel les passions religieuses pouvaient pousser les masses indiennes. » Au contraire, Gandhi a cette parole prophétique : « Si seulement nous pouvions nous séparer comme des frères. Malheureusement, il n’en sera rien. Nous allons nous entre-déchirer dans les entrailles mêmes de la mère qui nous porte » (p. 254). Le portrait de Vinayak Damodar Savarkar, inventeur du concept d’Hindutva (hindouïté ou indianité), qui inspira Nathuram Godse, l’assassin de Gandhi, nous apprend un détail inédit : « Vieux fumeur d’opium, il était aussi homosexuel, mais peu de gens le savaient ».
On peut visiter à Delhi le musée Gandhi Smriti, anciennement Birla House, résidence où Gandhi passa la fin de sa vie, son long jeûne pour la paix entre musulmans et hindous. Les derniers pas du Mahatma sont matérialisés sur le sol, de la même façon que ceux de l’écrivain philippin José Rizal le jour de son exécution, à Rizal Park à Manille, sauf que là où les Philippines, pays pauvre, ont magnifié ce monument en choisissant le bronze et un vrai travail de sculpture, l’Inde, pays riche, incapable d’honorer son grand homme, a fait bâcler ce truc par un maçon avec du mauvais ciment. D’autant plus étonnant que le vestigium pedis constitue en Inde une tradition immémoriale (cf. infra), et que la comparaison entre ce minable prurit de ciment pédestre et les magnifiques Buddhapada et autres empreintes de pieds de Vishnou sur fleurs de lotus, trahit un traitement pour le moins irrespectueux du Mahatma. On peut croire que c’est parce que lui-même n’aurait pas souhaité dépense si somptuaire, mais l’impression qu’on a en Inde est que ce pays entier est composé de riches avares, à l’image du nizam d’Hyderabad, qui dissimulent leurs immenses richesses dans des tiroirs, et se vêtent de haillons. Voir ce que je disais supra sur le sport : une politique sportive nécessite des impôts utilisés pour fournir au public des équipements collectifs, financer des clubs, de l’enseignement sportif, etc. Chose inconcevable en Inde, où chaque individu se débat dans sa merde.

Ouvriers en pause au City Palace d’Udaipur.

En ce qui concerne la sculpture, ce pays qui à la fin de notre Moyen Âge avait atteint la plus haute maîtrise possible ayant jamais existé dans cet art, comme en attestent mes photos, en est arrivé à ne plus produire au mieux que de la décoration de banals bronzes (enfin c’est tout ce que j’ai vu, à part les Ganesh kitsch produits à la chaîne). Ma photo de 3 ouvriers en pause au City Palace d’Udaipur (cf. ci-dessus) me laisse rêveur quant à l’ambiance qui pouvait régner sur les chantiers de sculptures (entre autres) érotiques du XVe siècle. Si l’on me donnait le choix d’un lieu et d’une époque où renaître, l’option serait tentante ! À ma connaissance, Anish Kapoor, sculpteur britannique mais né en Inde, n’a pas d’œuvre exposée dans son pays natal (ni en France, mais ça on y est habitués : il n’y a de fric en France, en matière de sculpture contemporaine, que pour la provoc à deux balles (enfin à deux millions) à la Jeff Koons et consorts). Parmi mes photos, celle ci-dessous représente un autre plafond du temple de Ranakpur, déjà évoqué ci-dessus avec la statue à 5 corps. Dans ce qu’il m’a été donné de voir dans le monde, je ne me rappelle pas un exemple de virtuosité comparable en matière de sculpture. Et incidemment, je ne comprends pas comment ce temple n’est pas encore inscrit par l’Unesco sur la Liste du patrimoine mondial en Inde ! Vous trouverez parmi mes photos plusieurs scènes érotiques, bien entendu, dans ce temple et dans d’autres, comme le temple Jagdish d’Udaipur, mais ayant déjà consacré un article aux sculptures et peintures érotiques au Népal, je vous laisse trouver ces photos dans le dossier en lien, plutôt que d’en intégrer une à l’article (l’une des plus belles est cependant visible dans l’article sur Alberto Moravia). Puisqu’il est question de sexualité, je vous renvoie au chapitre 13 : « Désir d’intimité entre individus du même sexe en Asie », du beau livre Une Histoire de l’homosexualité, sous la direction de Robert Aldrich (Seuil, 2006). Je n’avais pas été satisfait du peu qui était dit sur l’Inde dans cet ouvrage. Sur la sexualité en général on lira les propos de Moravia.

Temple jaïn de Ranakpur, XVe siècle, plafond sculpté.

Chârulatâ, de Rabindranath Tagore

Ce court roman du prix Nobel 1913 Rabindranath Tagore (1861-1941) écrit en bengali en 1901, a été adapté au cinéma en 1964 sous le titre Charulata par Satyajit Ray, avec dans le rôle d’Amal son acteur fétiche, Soumitra Chatterjee (toujours vivant en 2017 !). On peut admirer sur Youtube, une version malheureusement non sous-titrée. Chârulatâ raconte par le menu l’aliénation de la femme et de l’homme dans le mariage d’amour à l’indienne. Le peu que j’ai pu observer, ainsi que mon petit doigt, me disent que rien n’a changé en un siècle. Le mariage arrangé tel qu’il se pratique en Inde, ne réussit pas plus mal que le mariage d’amour à l’occidentale. Parmi mes photos se trouve un patriarche sympathique à la tronche de Burt Lancaster, avec ses moustaches recourbées, qui semblait constituer l’exemple même du mariage arrangé réussi à l’indienne. Il tient une guesthouse avec sa famille dans un village proche de Jodhpur (Salawas). Mais revenons au film. La jeune femme éponyme semble décorer la vie de son mari Bhupati comme un meuble : « Pendant qu’il était absorbé par son journal, sa femme, Chârulatâ, qui n’était d’abord qu’une enfant, grandissait et devenait peu à peu une jeune femme. Monsieur le rédacteur en chef ne se rendit pas bien compte d’un changement aussi important. » (p. 12). Conformément à une coutume, Chârulatâ demande à Amal, le jeune cousin de son mari, de l’aider dans ses lectures, pour faire des études. Celui-ci en profite pour jouer les parasites et abuser du compte en banque de son cousin. Mais en exigeant aussi de sa cousine de menus travaux, il se l’attache affectivement. Amal écrit une nouvelle, aussitôt publiée en revue, et qui obtient un certain succès, ce qui conforte Chârulatâ dans son affection. Celle-ci se met à son tour à écrire, et surpasse vite son maître, car son style est plus simple, dépourvu d’affectations de poéticité. Pas jaloux, Amal fait publier secrètement le texte de sa cousine, qui obtient un vif succès, au point qu’un critique trouve justement ce nouvel écrivain supérieur à Amal ! Or dans la grande maison, vivent aussi Umapati, frère de Chârulatâ et son épouse, Manda. Umapati est l’homme de confiance de Bhupati, mais il abuse de sa position pour s’enrichir en ruinant son beau-frère. Une certaine jalousie s’installe entre Chârulatâ et sa belle-sœur Manda, de sorte que dans le désœuvrement des longues journées, Chârulatâ se désespère à surinterpréter le moindre geste ou regard d’Amal et de Manda, qu’elle croit amoureux.
Bhupati négocie un mariage pour son cousin, une bonne affaire, avec une jeune femme dont le père propose de financer les études d’Amal en Angleterre s’il accepte. À la stupéfaction de Chârulatâ, Amal accepte la proposition du tac au tac, et refuse même de rencontrer la promise avant le mariage. Chârulatâ le taquine, à la fois peinée de le perdre, mais ravie de constater qu’il n’est pas attaché à Manda, et que ce n’est que son désir d’aller en Angleterre qui le fait accepter ce mariage, et non le fait que cette jeune femme puisse lui plaire. Elle le taquine : « Beau-frère, quand tu reviendras d’Angleterre, tu nous connaîtras encore, nous, les Noirs ? Après le départ d’Amal, Chârulatâ est désespérée parce qu’il n’a pas cherché à lui parler avant de partir. Bhupati, qui a mis fin à son entreprise de presse, retourne auprès de sa femme, dont il pense tirer réconfort. Voici une évocation mièvre et émouvante du mariage d’amour à l’indienne : « Tous ces petits bonheurs familiers, si faciles à obtenir, étaient les plus beaux, susceptibles d’être toujours renouvelés en restant purs et sans tache. Grâce à ces plaisirs, il allumerait la lampe du soir dans un coin de sa vie. Un apaisement secret descendrait sur lui. Les rires, les bavardages, les plaisanteries, les petites attentions quotidiennes pour se faire respectivement plaisir ne nécessitent pas beaucoup d’efforts. Le bonheur qui pourtant en découle est immense. » (p. 87).
Chârulatâ est déconcertée cependant par le revirement soudain de son époux, qui semble tout attendre d’elle, et ne sait pas comment se comporter, ne parvient pas même à discuter simplement avec lui. Tout ce qu’elle parvient à faire, est de mitonner ses plats préférés. Mais quand, à un petit détail, Bhupati se rend compte que l’indifférence feinte de sa femme pour le sort d’Amal cache une préoccupation profonde, il comprend qu’elle aimait son cousin. Il n’est pas jaloux, juste peiné de n’avoir pas été aimé. « Il sépara alors sa vie de celle de Charu et se tint éloigné d’elle. » (p. 109). Il profite de l’occasion de diriger un nouveau journal pour projeter de fuir à Mysore, en laissant Charu dans leur grande maison. Mais celle-ci le supplie de l’emmener : « il comprit que sa femme, telle une gazelle prisonnière d’un incendie de forêt, voulait fuir la maison dans laquelle le souvenir d’Amal incendiait tout autour d’elle. » […] « Combien de temps serai-je capable de garder près de mon cœur une femme intérieurement morte ? Combien d’années me faudra-t-il vivre ainsi jour après jour ? Impuissant à les jeter au loin, serais-je condamné à porter sur mon dos les briques et le bois de mon foyer détruit ? ». Il accepte finalement de l’emmener, mais celle-ci refuse. Les deux courtes répliques finales qui manifestent cette impasse sont déchirantes, et révèlent tout l’art de Tagore. Quant à l’art de Satyajit Ray, vous en saurez tout sur ce site, car ce chef-d’œuvre figure au programme de l’enseignement de cinéma du bac entre 2017 et 2019.

Svastika

Il m’est arrivé de trouver des svastikas ornementales dans plusieurs pays (Éthiopie, Ouzbékistan, Indonésie, Chine). J’en ai rarement observé et photographié autant qu’au Rajasthan, avec deux particularités. La première est que l’on trouve des svastikas absolument partout, que ce soit dans les temples anciens, ou sur les murs tracées à la main en signe de chance ou de prospérité, à côté des Ganesh, sur le capot des voitures (ci-dessous), sur des carreaux de céramique, tressés au fond des paniers en vente au marché, etc.

Svastika tracée à la main sur le capot d’une voiture, Varanasi.

La seconde particularité, est que 99 % de ces svastikas sont dextrogyres. L’article de Wikipédia nous explique pourquoi : « le svastika proprement dit pointant vers la droite représente la construction, la croissance, alors que celui pointant vers la gauche, appelé sauvastika, représente l’involution, la destruction ». Vous y trouverez aussi l’explication de la présence de 4 points à l’intérieur des branches de la croix, dans le jaïnisme : « les quatre points bleus entre les branches du svastika représentent les quatre mondes : en haut à gauche, le monde des hommes ; en haut à droite, le monde des dieux ; en bas à gauche, le monde des animaux et des plantes ; en bas à droite, le monde des démons ». Sur la photo ci-dessous, prise dans le temple Jagdish d’Udaipur, vous verrez à la fois une svastika (le mot a les deux genres grammaticaux, de même que le signe a les deux sens, gauche ou droite) sculptée dans le marbre, et une autre tracée à la main, le seul cas de svastika lévogyre que j’aie dénichée durant tout ce voyage. Ces empreintes de pieds sculptés, appelées en général « vestigium pedis », ont sans doute en Inde un sens plus précis qui m’échappe, spécialisé selon chaque religion. Dans les premiers temps du bouddhisme, le mot « buddhapada » désignait les empreintes de pieds du bouddha, qui furent très vénérées, mais cela ne saurait correspondre à ces empreintes de pieds sur une fleur de lotus, motif qui se trouve dans des temples hindous et jaïns (voir mes photos). L’article Paduka de Wikipédia nous apprend que des empreintes des pieds du dieu Vishnou sont vénérées dans le temple de Vishnupada de Gaya, dans le Bihar, mais cela nous fait une belle jambe, et ce n’est pas à prendre au pied de la lettre !

Temple Jagdish d’Udaipur. Svastikas dextrogyre et lévogyre.


Quelques semaines après mon retour de ce voyage, j’ai eu l’occasion unique de voir un film indien qui, semble-t-il, n’avait jamais été diffusé d’aucune façon en France. C’était dans le cadre des soirées Cinéma bis de la Cinémathèque, un film de Vinop Pande, Red Swastik (2007). C’est du cinéma bis de chez bis, il n’y a pas de doute, mais on nous a assuré que le malheureux réalisateur, qui n’a pour l’instant droit à un article que sur Wikipedia en allemand, était en passe de devenir culte, pour avoir osé dans l’Inde conservatrice, évoquer l’amour en dehors du mariage ; et il s’attaquerait actuellement à un autre tabou, les relations entre différentes communautés religieuses. Le titre alléchant s’est révélé trompeur. En effet, aucun élément de type documentaire n’éclaire le titre. La criminelle trace des svastikas avec leur propre sang sur le front de ses victimes, mais aucune ébauche d’explication n’est donnée dans le film, comme si la symbolique se passait de commentaire pour le spectateur. De plus, les quelques svastikas qu’on distingue furtivement dans le film, sont toutes dextrogyres, alors qu’on s’attendrait, vu le thème, qu’elles soient néfastes, et donc lévogyres. Que nenni ! Lors d’une courte scène, on voit la meurtrière tracer une svastika sur un fruit d’offrande lors d’un jour de jeûne, et elle trace bien les points entre les quatre branches de la croix. Mais aucune explication…

Choses en vrac

On est étonné que ce pays de l’inégalité et du racisme de caste ait été épargné, malgré sa proximité de la Russie et de la Chine, par le communisme. Le Naxalisme, de développement récent, n’a fait que peu d’adeptes. Parmi les méthodes expéditives, on trouve ici ou là (mais je n’ai pas trouvé d’article détaillé), mention d’une campagne de vasectomie dans les années 1970, où l’on gagnait un transistor contre une vasectomie. Ce qui frappe en visitant les villes importantes du Rajasthan, c’est, à l’exception de Jaipur grâce à ce bon vieux Jai Singh II, l’inégalité flagrante entre le peuple et l’aristocratie parasitaire. L’espace public est partagé à parité : la moitié de la ville est un cloaque sordide et insalubre où grouille la populace, entassée dans des pièces donnant sur la poussière de la rue ; l’autre moitié est un immense palais dans son vaste jardin, doté du luxe le plus invraisemblable, pour la famille du maharaja, qui n’a plus aucun pouvoir, mais jouit toujours du privilège de sa caste. Tout au plus certains de ces parasites ont-ils dû louer la moitié de leur palais aux modernes monarques que sont les grands capitalistes, Tata Group et consorts. Il en va de même pour le train, véhicule des pauvres, et l’avion, pour les riches. J’ai constaté, en comparant mes photos de trains de nuit en 2003 et en 2017, un progrès d’environ 1 % de qualité. On en est encore à des trains tels qu’on devait en avoir en Europe dans les années 1950. Ventilateurs et un chouia d’air conditionné, grilles aux fenêtres et toilettes à la turque pour courageux. Agra-Varanasi, soit 500 km, c’est 15h de tortillard, soit à peu près du 30 à l’heure. Avec ces infrastructures qui retardent de 50 ans, seules les grandes entreprises peuvent s’en sortir économiquement. Comment voulez-vous livrer un produit périssable en train ? En revanche, les aéroports sont flambants neufs, tout ce qu’il y a de plus aux normes internationales…

Fort de Mehrangarh, Jodhpur.
Les mains des veuves, victimes de la sati.

Les femmes sont toujours dans un statut d’infériorité, bien que certaines aient par le passé joué un grand rôle, comme la rânî Lakshmî Bâî (1828-1858) de la principauté de Jhânsi, héroïne de la révolte des Cipayes. Dans le fort de Mehrangarh à Jodhpur, on peut admirer sur un mur une collection de mains sculptées sur un mur. C’est fort joli, sauf que ces mains sont les dernières traces laissées par les veuves de Maharajas avant de se livrer aux flammes de la sati, institution dont vous saurez tout en lisant cet article sur « La sati indienne au travers de l’histoire », sous-titré « Du suicide héroïque aux martyres du système socio-politique ». On retrouve cette pratique en Indonésie : cf. Sang et volupté à Bali, de Vicki Baum. Les femmes pratiquent pourtant tous les métiers, y compris, comme je l’ai constaté en Chine, en Ouzbékistan ou en Afrique noire, les travaux publics. Voici une photo prise au fort d’Amber, d’une balayeuse. La couleur et cette façon fruste, chaste et majestueuse d’ajuster ce voile sur le corps me semblent exprimer l’âme de l’Inde autant que la religion, si je puis me permettre d’ajouter ce codicille aux réflexions de Moravia & Pasolini.

Fort d’Amber : balayeuse en sari jaune et seau bleu.

La peinture rajput est une école indienne de miniatures, subdivisée en styles régionaux. Au fort de Mehrangarh, j’ai relevé une représentation intéressante du maharaja Ram Singh célébrant Divali (fête des lumières) avec un compagnon (photo trouvée sur un site Tweeter), peinture rajput de style marwar. C’est grâce à cette symbiose dont parle Moravia, que l’Islam indien nous a fourni les images manquantes dans le reste de la civilisation islamique, depuis les fleurs de marbre des palais indo-musulmans (vous en voyez des tripotées parmi mes photos), jusqu’aux illustrations des contes arabo-persans des Mille et une nuits.

Maharaja Ram Singh célébrant Divali avec son compagnon.
Fort Mehrangarh de Jodhpur, peinture marwar.

Parmi les plantes remarquables figure l’arbre Cassia fistula (canéficier), légumineuse dont la gousse est un long tube contenant des graines qui peuvent constituer un petit instrument de musique, à l’instar de la gousse du flamboyant (Delonix regia) que l’on trouve un peu partout dans le monde tropical. L’arbre tropical Butea monosperma (palash), se caractérise par des fleurs rouge vif qui semblent directement fixées aux branches
L’usage persistant des vaches vaquant en liberté laisse songeur. Je vous renvoie à mes réflexions sur la tauromachie, mais il faut y ajouter des remarques triviales sur l’état de l’agriculture en Inde, du moins ce qui en est visible. Les vaches, enfin une partie d’entre elles, semblent manger plus ou moins n’importe quoi, les détritus, ou bien ce que les bonnes gens leur offrent. Il existe cependant des abris ou refuges pour vaches appelés goshalas, et d’ailleurs le sulfureux premier ministre de l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, qualifié d’extrémiste hindou, s’est singularisé en 2017 par des mesures draconiennes à l’égard des abattoirs. Lire cet article du Monde. Le détail qui tue, c’est que nous avons vu en plein quartier historique de Jaipur, un centre de collecte, dont on nous a dit que les paysans des villages venaient y livrer leur lait ! Le monde à l’envers, et surtout, quels risques sanitaires ! Inutile de préciser que la circulation se fait à vitesse hyper lente, et que le lait a largement le temps d’être contaminé par tout ce que vous voulez avant d’être traité ! Les vaches en plein milieu des routes sont les ralentisseurs les plus efficaces ever in the world ; idée que je m’empresse de communiquer à Anne Hidalgo, plutôt que de persister à faire installer des radars qui instituent l’automobiliste en vache à lait. Mais avant que je vire réactionnaire, lisez je vous prie mon article sur Bucolique, de Robert Vigneau, et vous saurez que la vache est une institution purement mélenchonienne ! J’ai pu voir aussi de grands bâtiments dans les villes, avec d’immenses ventilateurs, dont on m’a dit qu’ils abritaient des usines de poulets. Beurk !
La misère ne m’a pas outrageusement frappé lors de ce voyage. Il faut dire que la France et notamment Paris et le quartier dans lequel je vis est devenu un grand centre d’importation de faux handicapés par les mafias de la mendicité, d’où mon côté blasé sur la question. Mais la lecture des textes de Pierre Loti et de Moravia & Pasolini m’a confirmé cette impression que la misère indienne n’est plus ce qu’elle était. Désolé pour les amateurs de safaris-misère ! Dans les zones touristiques, on n’est pas plus harcelé que la moyenne, cela dépend de votre niveau de tolérance. Je dirais que les harponneurs de touristes (pas seulement les mendiants, mais surtout les vendeurs à la sauvette de piètres souvenirs) atteignent la magnitude 5 sur l’échelle de Richter du casse-couilles, qui en compte 10 ! Les colifichets touristiques qu’on essaye de vous refiler en Inde sont particulièrement kitsch. On dirait qu’ils sont vraiment fabriqués en Inde, à destination des étagères des tantes Ursule indiennes, car vraiment, je n’ai rien trouvé qui me donne envie de rapporter même à mon vieux tonton Gaston !

- Lire aussi L’Inde sans les Anglais, de Pierre Loti (1903) ; Une Certaine idée de l’Inde, d’Alberto Moravia, et L’Odeur de l’Inde, de Pier Paolo Pasolini ; Bucolique, suivi de Élégiaque, de Robert Vigneau.

Lionel Labosse


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