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Des torchons et des serviettes, pour les 6e / 5e

Filles et Garçons, la parité à petits pas, de Carina Rouart, illustré par Pénélope Paicheler

Actes Sud Junior, 2008, 80 p., 12,5 €

mercredi 18 juin 2008, par Lionel Labosse

Ce livre fait partie de la collection « À petits pas », qui contient des numéros consacrés à la forêt, au développement durable, etc. Le texte rappelle les éléments utiles sur la question de la parité, en distinguant égalité théorique et parité pragmatique, mais il le fait sans originalité, voire d’une façon plutôt conservatrice, tandis que les illustrations proposent un contrepoint amusant, stimulant pour l’esprit des jeunes lecteurs.

Les garçons sont pour les filles et les filles pour les garçons

« L’humanité est composée d’hommes et de femmes ; ils ne peuvent pas vivre les uns sans les autres puisqu’ils assurent ensemble la reproduction de l’espèce ». La première phrase du livre est révélatrice de l’esprit de l’auteure des textes, que confirme le rabat de couverture : « Carina Rouart […] essaie d’élever ses deux enfants sans faire de différence d’un sexe par rapport à l’autre, dans le respect de leur identité, en évitant de tomber dans les clichés de la danse et du rose Barbie pour sa fille et du rugby-maillot-bleu pour son garçon ». Et la lecture attentive des textes confirme cette impression, avec quelques perles. Il est question de « choisir son mari » dans une liste de droits qui sont « la moindre des choses » (p. 24) ; la page consacrée à la « publicité sexiste » précise : « De nombreux consommateurs ou associations ont commencé à réagir pour dénoncer ces clichés » (p. 37, c’est moi qui souligne). La page « Souffrir pour être belle » se termine, apparemment sans ironie, par cette remarque : « Les garçons, eux, utilisent l’humour, l’intelligence, leurs talents pour séduire. Pourquoi les filles n’en feraient-elles pas autant ? » (p. 40). À la p. 63, on apprend que « dans la plupart des pays religieux (sic), les filles n’ont pour seul avenir que le mariage ». Ah bon, mais dans ce livre, connaissent-elles un meilleur sort ?

Comme c’est trop souvent le cas dans les ouvrages de commande, les citations ne sont pas vérifiées. Par exemple, la citation de Rousseau récupérée sur un site : « La femme est faite pour céder à l’homme, écrit-il. (…) Toute son éducation doit être relative aux hommes : (…) leur rendre la vie agréable et douce ». Voici le texte exact :
« De la bonne constitution des mères dépend d’abord celle des enfants ; du soin des femmes dépend la première éducation des hommes ; des femmes dépendent encore leurs mœurs, leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, leur bonheur même. Ainsi toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu’on doit leur apprendre dès leur enfance. »
Certes, il y a plus moderne, aujourd’hui, mais qu’on se donne la peine de replacer les choses dans leur contexte : Rousseau dit-il autre chose, dans le début du paragraphe, que ce petit livre à la page 73 : « Les mères qui ont fréquenté l’école primaire ont moins d’enfants et leur assurent de meilleurs soins » ?

Lesbienne, homo ? passe ton chemin

Le texte mentionne rarement que la femme puisse connaître une autre destinée que de s’accoupler à un mâle pour mettre bas des enfants : « Que l’on soit une fille ou un garçon, les premiers pas vers le sexe opposé restent toujours très délicats » (p. 35) [1]. Le mot « lesbienne » (ou l’idée) est absent. Quant au mot « homosexuel », il n’apparaît qu’une seule fois dans un encadré, je vous le donne en mille, violet, qui nous apprend : « Les « métrosexuels » : une nouvelle génération d’hommes ? […] n’hésitent pas à s’approprier les modes destinées aux filles et aux homosexuels » (c’est moi qui souligne). Que conclura le lecteur ado, d’après vous ? À propos du déficit de filles en Chine, tout ce qu’on en tire est cette remarque : « les candidats chinois au mariage se retrouvent de plus en plus bredouilles car il manque 40 millions d’épouses potentielles ! » (p. 64). Où l’on voit à quoi se réduit la femme pour l’auteure…

Tu seras fille, ou bien tu seras garçon

Même chose pour le genre : on est soit fille, soit garçon, et tant pis pour l’intersexualité ; et qu’on ne s’imagine pas qu’il existe d’autres façons de procréer que le coït hétérosexuel : « Quand un couple fait l’amour et qu’un œuf est fécondé […] » (p. 30). Signalons quand même une pointe de modernité, l’évocation de « femmes misandres » (p. 29) ; mais pour les « violences domestiques », on revient à la bonne vieille autoroute de pensée, elles sont à 100 % à sens unique, ce sont les méchants hommes qui violentent les gentilles femmes (p. 66). Je l’ai déjà expliqué dans plusieurs articles : n’évoquer que des violences des hommes sur les femmes, et nier l’existence de violences, pourtant avérées, de femmes sur les hommes, c’est paradoxalement justifier comme naturelle, inéluctable, l’existence des premières, plutôt qu’un simple pourcentage susceptible de variation, comme celui des différences de salaire ou de la parité en politique ou en économie. De même, à la p. 67, est-il question des « clients de prostituées », qui « doivent payer une amende ». Pourquoi ce féminin ? Ne risque-t-il pas d’ancrer dans la conscience du jeune lecteur qu’une prostituée, c’est forcément une femme, et qu’un mâle qui monnaye ses services sexuels n’est en aucun cas une pauvre prostituée, mais un brave gigolo, un fringant escort, que sais-je encore ?

Au contraire, les images de Pénélope Paicheler introduisent un « trouble dans le genre » et une sensualité beaucoup plus actuels, dès la première image très « yin yang » d’un couple enlacé (p. 5), ou dans les nombreuses représentations du couple, où malicieusement, l’homme est vêtu d’une robe, et la femme d’une cravate et d’un pantalon (ex. p. 31), sauf dans la terrible représentation d’une « aliénation parentale », avec éviction manu militari du père, p. 60. Signalons encore l’amusante image de la p. 33 sur les stéréotypes, avec une fille très souillon qualifiée de « princesse », tandis qu’un garçon propret est qualifié de « Superman »…

Pour conclure, même si l’on ne conteste pas l’utilité de ce livre, et le nombre d’informations qu’il rassemble [2] dans les encadrés (un dernier exemple, le matriarcat chez les Mosos du sud-ouest de la Chine), on aurait rêvé d’un point de vue un peu novateur. « À petit pas », avez-vous dit ? Faut-il un binôme d’auteurs lui-même paritaire pour évoquer la parité ? Non, mais peut-être un vrai travail d’équipe, à confier à une association, pourquoi pas ?

Lionel Labosse


Voir en ligne : Actes Sud junior


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[1Ben dame ! c’est beaucoup plus facile d’aller vers le même sexe, croyez-en l’expérience des milliers d’adolescents homos — ou plutôt qui ne savent pas vraiment qu’ils sont homos — qui se suicident chaque année !

[2Cependant, aucun des chiffres cités n’est assorti d’une source, et la page « Pour en savoir plus » ne mentionne aucun livre, seulement des sites. Où va-t-on si les éditeurs de livres papier eux-mêmes envoient leurs lecteurs uniquement sur des sites ?!