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Les jeunes parlent du sexe sans tabous, pour éducateurs et lycéens avertis

La Sexualité des ados racontée par eux-mêmes, de Didier Dumas

Hachette Littératures, collection « Lignes de vie », 2009, 260 p, 17,9 €

mercredi 7 avril 2010, par Lionel Labosse

Le titre de ce livre est un peu trompeur, et l’image euphorisante de couverture (six capotes colorées, anthropomorphes et souriantes) risque de confirmer cette impression fausse. Il s’agit de la sexualité des jeunes, entre 14 et 22 ans, plutôt que des adolescents, et rien n’est tabou ! Il vaut mieux le savoir avant de proposer innocemment l’ouvrage dans un CDI… Cela étant dit, et une fois que vous vous serez prémuni contre les pudicités éventuelles, nous avons là un livre fort intéressant qui justement donne la parole à des jeunes sans tabou, et constitue une alternative à l’éducation sexuelle fournie par le seul visionnage des films porno. On aura des réserves sur les analyses souvent pontifiantes de l’auteur, mais la grande qualité du livre est qu’il donne la parole séparément aux jeunes et à l’adulte, avec un détour rhétorique pour le moins habile. La question altersexuelle est souvent abordée, mais quasiment toujours d’une façon négative et/ou moralisatrice. Non que l’auteur se réfère à l’ancienne morale bourgeoise — quelle horreur ! — des curés et des médecins ; mais il lui substitue une nouvelle morale, la sienne, celle des psys de l’école Dolto, qui, si elle vaut mieux que l’ancienne, est à prendre à mon humble avis avec de larges pincettes. Un livre donc à conseiller à de jeunes lecteurs avertis à partir de 15 ans, qui ont des interrogations sur la sexualité, et un niveau culturel leur permettant d’accueillir avec discernement ces dialogues socratiques.

Un dialogue socratique

La situation d’énonciation mise en place est maligne : un ado, David, qu’il a été amené à héberger parmi ses enfants pendant quelques mois, consulte l’auteur à propos de la sexualité. David monte un projet de bande dessinée, pour lequel il interroge une quinzaine de jeunes de 14 à 22 ans. Ces entrevues sont censées avoir été recueillies en 1998, et avoir été suivies d’autant d’entretiens avec l’auteur, retranscrits à la suite des témoignages. Il n’est pas précisé que l’auteur les enregistré ces entretiens, en tout cas nous en bénéficions plus de dix ans après, parce que David, émigré en Israël, aurait abandonné son projet. Cet artifice (après tout, ce détour habile est peut-être vrai, cela n’a aucune importance…) permet au psychanalyste de contourner les obstacles que constituent le secret professionnel et la difficulté de sonder des mineurs, surtout sur la sexualité. De plus, la situation est pratique, car sans possibilité de poursuivre l’entrevue avec les témoins, le psy ne se gêne pas pour extrapoler à coups de « probablement » ou de « sans doute » une histoire personnelle sur mesure pour justifier ses théories ! Enfin, il n’hésite pas à parler de lui-même, de sa jeunesse (p. 128), de sa femme, de ses enfants.
Le dialogue n’est pas si socratique (Socrate est d’ailleurs vanté p. 247), car le psychanalyste ne pratique pas tant la maïeutique que l’argument d’autorité. Il assène son savoir et ses opinions à son jeune interlocuteur et à son lecteur, en imposant sa morale, qui n’est donc ni religieuse, ni médicale, ni bourgeoise, mais d’un autre ordre sans doute : « Hammed est vraiment représentatif d’un monde dans lequel on a réduit la sexualité à une activité de mammifère » (p. 97). On se demande quelle conception l’auteur se fait des mammifères, mais en l’occurrence, le péché d’Hammed est d’avoir deux copines et d’aimer faire l’amour aux deux en alternance, un peu comme un mammifère nommé François Mitterrand, non ? Qu’on me présente un verrat ou une vache qui agisse de même ! C’est en parlant de Don Juan que Didier Dumas donne sa définition de l’amour : « L’amour est au contraire le désir de cultiver une relation intime et durable avec l’autre » (p. 208). Et moi qui rêve d’un PACS à quatre ! Et sur les perversions : « Pour les psychanalystes, les troubles de la sexualité sont soit de la névrose, de l’inhibition à vivre sa sexualité, soit de la perversion, c’est-à-dire toute la gamme des bizarreries sexuelles que crée le manque d’éducation » (p. 229) ; « une société telle que la nôtre, où l’on ne sait pas informer correctement les enfants, engendre des adultes dont la sexualité est envahie par toutes sortes de fantasmes centrés sur la bouche ou l’anus » (p. 232). On se félicite, effectivement, qu’on en ait fini avec la morale bourgeoise et religieuse ! Heureusement, à la fin, Didier Dumas nous donne une clé de son livre, en appelant à « se servir de [son] propre cerveau » et ne pas « dogmatiser », à s’écarter de Freud là où il s’est trompé (p. 241). Il finit par parler en gourou [1] dans les dernières pages : « lorsqu’on a découvert cette dimension transcendantale de l’amour, on comprend que l’orgasme est réparateur » (p. 251). Mais revenons aux thèmes abordés, car en dépit de ces détails, cette lecture est passionnante.

Le paradoxe de la libération sexuelle

« Les enfants sont confrontés au paradoxe d’un monde où la sexualité s’exhibe de tous les côtés, mais où rien n’en est dit » (p. 10) : « Les enseignants en disent le moins possible par peur d’être accusés de pédophilie et les parents ne savent pas comment s’y prendre » (p. 133). On relève effectivement au fil des témoignages la mention du visionnage souvent traumatique des films porno, malgré lequel « l’angoisse de la virginité s’est aggravée d’une génération à l’autre » (p. 10). Sur le porno, constamment cité par les témoins, la plupart du temps avec un ressenti très négatif, le discours du psy date tant soit peu, et ne fait guère avancer le schmilblick : « L’érotisme situe le sexe dans sa dimension mentale […] alors que la pornographie ne présente que de la viande. » (p. 202) ; « Un enfant informé sait que ces choses existent, au même titre que la guerre ou la barbarie » (p. 84) ; de même, « la prostitution existe au même titre que la guerre ou la pédophilie » (p. 85). Certes, mais c’est un peu court. Cela ne l’empêche pas de reconnaître au sujet d’Aimé, que, par exception, « les cassettes [porno] l’ont aidé à se construire » (p. 92). Et si l’on lit entre les lignes par exemple le témoignage de Julie, on passe de « j’ai été complètement dégoûtée » à « le sexe est resté un peu sale, mais pas totalement » (p. 189). Ne pourrait-on pas émettre l’hypothèse que le porno permet une pré-initiation light ? Car souvent, en l’absence de porno, ne sont-ce pas les premières vraies expériences qui laissent cette impression amère ? Une autre témoin, Maria, 22 ans, est carrément hardeuse, et aime ça. Encore un témoignage pas politiquement correct ! Didier Dumas est un adepte de la psychogénéalogie, qui permet de mettre en évidence les ravages du « silence sur la sexualité » qui sévit selon lui depuis le XIXe siècle, et constitue un « héritage de la culture bourgeoise » (p. 32). Les responsables ne sont pas tant les prêtres que les médecins et la « nouvelle mère » qui sévissaient à l’époque (p. 34). L’auteur insiste sur le rôle des parents dans l’éducation à la sexualité : « même s’ils n’en parlent jamais [de la sexualité], l’enfant intègre inconsciemment leur plasticité sexuelle » (p. 61). Les enfants sont perturbés par le silence des mères sur la sexualité qui remonte à la « pureté virginale » de la Vierge Marie (p. 68).

Une sexualité peu conventionnelle

L’ensemble des entrevues n’a aucune valeur statistique, bien sûr, mais on est sidéré par la récurrence, sur un si petit nombre de cas, de pratiques sexuelles qu’on aurait cru anecdotiques. Il faut préciser que les témoins ont été rencontrés par hasard parmi les rencontres et connaissances d’un ado hétéro lambda qui joue le rôle de Candide. L’un des témoins évoque « en colonie de vacances […] un garçon qui était l’objet des grands. Ils l’avaient sodomisé à plusieurs et il avait dit : « qu’est-ce que c’est bon ! » » Le fait qu’une « tournante » soit évoquée sans que ce soit présenté comme un traumatisme ultime, mais au contraire comme une expérience agréable, constitue une véritable provocation par rapport à la doxa actuelle sur la sexualité. De même quand des exhibitionnistes sont mentionnés, l’auteur se contente de dire que les enfants « s’amus[ent] à poursuivre les exhibitionnistes » (p. 48) s’ils ont été convenablement éduqués. Son discours sur le sujet rompt avec l’hystérie antipédophile ambiante : « Il est donc absurde de continuer à diaboliser la pédophilie en faisant comme si les enfants étaient asexués et en ignorant qu’ils sont poussés par un inconscient désir de savoir. Il serait beaucoup plus efficace d’apprendre aux parents à correctement expliquer la sexualité à leurs enfants » (p. 71). « Découvrir la sexualité sans pouvoir en parler avec ses parents est toujours traumatique » (p. 83). Mieux, le témoignage le plus troublant est celui du plus jeune de la cohorte, Marc, 14 ans, qui raconte comment un type l’a abordé dans un train alors qu’il avait « dix ou onze ans » : « Il m’a enlevé mon pantalon, m’a demandé si j’étais d’accord, et puis il m’a touché et on a fait des choses. Il m’a taillé une pipe et il m’a fait l’amour » (p. 101). On apprécie la réaction du psy qui n’est pas tenté d’aggraver la situation en expliquant que ce garçon devrait être traumatisé à vie. Au contraire, il fait la part des choses (cf. l’argumentation subtile et pondérée p. 107 à 109). Cela dit, le lecteur se demande constamment si, face à ce jeune David, les témoins n’ont pas laissé perler quelque mensonge ou vantardise…

L’homosexualité : une conception datée

Si le propos dédramatisant de Didier Dumas nous ravit en général, son attitude sur l’homosexualité en particulier ne semble pas avoir bougé d’un iota par rapport aux conceptions de Françoise Dolto ou de Jacques Lacan. Nous remarquons premièrement que l’homosexualité est mentionnée plus ou moins longuement par une bonne partie des 15 témoins. Aucun d’entre eux ne se présente comme homo, mais soit ils prétendent avoir « peur de découvrir qu’on est pédé » (p. 65) [2], soit ils reconnaissent détester l’homosexualité ; le plus jeune et le plus perturbé de tous, un garçon, semble obnubilé par le sexe des garçons. En tout cas, l’homosexualité est une préoccupation importante. On regrettera bien sûr que le témoin n°1, David, s’il a veillé à la diversité ethnique de ses témoins, n’ait pas fait l’effort de trouver, sur 15, un ou une homo assumé. On regrettera encore plus l’attitude du psy, qui souvent ne donne aucune réponse aux interrogations formulées dans les entretiens, même par David (cf. p. 50) [3], et quand il en donne, n’évoque jamais la véritable homosexualité, mais ne la présente au mieux que comme le résultat d’un échec éducatif.
Chaque intervention peut difficilement être taxée d’homophobie, mais l’ensemble, à n’en pas douter, sera fort peu rassurant pour un jeune lecteur qui se découvre homo. Qu’il ou elle garde sa liberté de conscience et son esprit critique face à ce livre, et consulte d’autres documentaires moins négatifs sur l’homosexualité. Il est question à plusieurs reprises de « la période homosexuelle qui précède l’entrée dans la sexualité » (p. 25). Ici, il s’agit d’une jeune fille de plus de 15 ans, mais quand d’autres témoignages montrent des enfants qui développent d’irrépressibles pulsions hétérosexuelles dès six ou huit ans (cf. p. 40 par exemple), on s’interroge sur l’âge auquel se situerait cette « période homosexuelle » à géométrie variable ! Mais quid de la vraie homosexualité (y compris de personnes ayant connu une « période hétérosexuelle » à l’enfance) ? Macache ! Les transsexuels ne sont évoqués qu’à la p. 50, et d’une façon expéditive : « À cet âge, la plupart des enfants acceptent leur sexe. Seuls quelques-uns le refusent, comme ceux qui deviennent transsexuels. ». Quand une jeune fille de seize ans rêve qu’elle est « Robin des Bois et qu’[elle] couchai[t] avec Marianne » (p. 47), le psy n’y voit pas un seul instant un fantasme lesbien, oh non ! mais la représentation de sa « part masculine qui essaie de lui dire : « N’aie pas peur des garçons. » » (p. 51)… Et pour répondre à l’inquiétude de son interlocuteur « d’être pédé » (ou « gouine »), maintes fois exprimée, le psy s’en tire par — excusez le terme — des élucubrations, du type « soumettre ou [d’]asservir l’autre à son désir, ce qui est l’un des ressorts du désir homosexuel » (p. 74), formule suivie d’une théorie fumeuse assimilant en gros la guerre à l’ancienne à l’homosexualité. Le passage le plus positif est celui-ci : « L’être humain est mentalement bisexué. La question n’est donc pas de savoir si le désir homosexuel est bon ou mauvais, mais de comprendre à quoi il sert. À votre âge, il sert à se construire. […] Dans la mesure où la sexualité ne sert pas à reproduire l’espèce, elle sert le développement personnel. Toutefois, dans la toile de fond des désirs homosexuels, il y a toujours un cri adressé au parent de son sexe : un cri d’amour et de souffrance pour lui reprocher de ne pas avoir été attentif à sa construction sexuelle. » (p. 164). Ce genre de propos laisse perplexe, car en gros, le psy fait ce reproche à quasiment tous les parents sauf lui et son épouse, et si presque tous ses jeunes témoins évoquent un épisode de désir homosexuel, cela ne nous dit absolument rien sur les personnes qui se définissent comme homosexuels ! Le propos est précisé plus loin, de façon aussi gratuite : « l’homosexualité de l’homme provient toujours du rapport à son père » (p. 214). Les témoignages laissent pourtant perler un manque de réflexion des jeunes sur la question. Par exemple, Émile, 21 ans, se vante d’aimer « serrer » ou « violer » les filles, juste avant de se plaindre, le pauvre chéri, en ces termes : « la chose qui m’a choqué, c’est que j’étais harcelé par les homosexuels » (p. 204). Poutre et paille !

- Voir un extrait utilisable en classe dans l’article sur le thème Génération(s) au programme du BTS.
- Ce livre constitue le complément de Les jeunes et l’amour dans les cités, d’Isabelle Clair, qui évoque plutôt l’aspect sentimental et oublie l’aspect charnel.
- Lire l’article « Trouble transparence » par Olivier Lacoste sur le site Culture et Débats, qui entre en résonnance avec les propos de D. Dumas.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site « Jardin d’idées », qui propose de nombreux textes de Didier Dumas.


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[1Didier Dumas est par ailleurs présenté dans certaines entrevues comme « psychanalyste, acupuncteur et néochamane ».

[2Les insultes « pédé » et « gouine » (p. 161) sont constamment employés par David au lieu de « homo » et « lesbienne », sans aucun commentaire.

[3Cas le plus flagrant, les affirmations homophobes d’Ariane ne donnent lieu à aucun commentaire : « l’homosexualité est un truc dégueulasse et contre nature », p. 40).