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Des tabous pas tabous, pour les 5e / 4e

Tabous et interdits, de Patrick Banon

Actes Sud Junior, 2007, 88 p, 13,8 €

mercredi 30 janvier 2008, par Lionel Labosse

« Sans tabous… pas de liberté ! ; À chacun son totem ; Les tabous fondateurs ; Des tabous qui structurent notre société ; Ce n’est plus tabou ! ; Maintenant, c’est tabou ! ». Voici les 6 chapitres qui constituent cet album joliment illustré, destiné plutôt aux collégiens. Si le mot « tabou » est le premier du titre, l’ouvrage traite surtout des interdits. Il serait en effet exagéré de qualifier de « tabous » les interdits actuels de nos sociétés laïques. L’interdit de la chose se conjugue d’ailleurs souvent avec le ressassement du mot qui la désigne (exemple de la pédophilie), à l’encontre de l’idée de « tabou ». L’ouvrage commence par des explications : « il ne faut pas voir dans les tabous un code d’éthique originel, ou l’expression d’une morale supérieure ». Le tabou est lié à des craintes ancestrales, comme « de ne pas avoir de descendance » (p. 6). Si l’interdit est motivé et discuté, le tabou est « un interdit non motivé, ni expliqué ni explicable ». Il sera précisé à la fin de l’ouvrage qu’« un véritable tabou ne se plaide pas, ne s’abolit pas et ne s’efface pas selon l’opinion des uns et des autres » (p. 69). Un article (qu’on aurait aimé plus développé) précise le sens du latin sacer, du polynésien tabu et du malgache fady, synonymes dont le sens oscille entre sacré et maudit, entre pur et impur. L’origine du tabou de l’inceste par l’exogamie est expliquée. Une réflexion intéressante est proposée sur l’interdit du porc dans certaines religions, comparé au sort de la vache chez les hindouistes : « Si vraiment cet animal répugnait au point de ne pas en consommer, pourquoi ne pas l’avoir exterminé ? » (p. 22).

L’abondance et le tohu-bohu des informations donne parfois le tournis, et certaines affirmations laissent perplexe, comme celle selon laquelle « Si c’est un musulman qui caricature Jésus, ou un chrétien qui ridiculise Mahomet, aucun tabou n’est violé » (p. 28). Contestable, puisque Jésus est considéré comme un prophète de l’Islam, sous le nom d’Îsâ. On sent sur ce sujet la volonté — fort sympathique au demeurant — de plaider pour l’apaisement, avec des arguments tirés par les cheveux : « La caricature a le pouvoir de déclencher le rire qui fait pleinement partie de la pensée religieuse » (p. 29).

La confusion est parfois contestable entre tabous, habitudes et interdits, comme sur la question de « la pédophilie, au croisement de tous les tabous », alors qu’il s’agit plutôt d’un interdit et d’une obsession contemporains, le mot lui-même ne datant que de 1969 selon le Petit Robert. Plutôt que de se retrancher derrière des formules définitives : « Celui qui commet un acte de pédophilie nie l’organisation entière de la société » (p. 34), n’aurait-on pas pu fournir des informations objectives sur l’âge de la puberté et celui de la majorité sexuelle, lequel varie dans le monde entre 9 et 21 ans, et en Europe entre 12 et 18 ans ? « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », comme disait Blaise Pascal… Dérapage significatif quand Gilles de Rais est montré comme « accusé du pire des crimes, celui de pédophilie », alors qu’il est « soupçonné d’avoir mis à mort un grand nombre d’enfants » (p. 35). Je me demande combien de nos contemporains, victimes de la surenchère de l’hystérie antipédophile — dont il faudrait justement reconnaître qu’elle tourne au tabou et à l’horreur sacrée — se rendent compte qu’il est quand même étonnant de trouver moins grave qu’un enfant soit assassiné plutôt que victime d’un « pédophile », sans établir aucun degré dans l’acte pédophile, entre simple attouchement et assassinat sadique.

Dans des domaines moins sujets à polémique, l’auteur parle de tabou à propos de la vieillesse, de l’esclavage ou du racisme, et aboutit aux préoccupations contemporaines comme le mariage forcé, ce qui nous offre l’occasion d’évoquer les rapts rituels de femmes dans les peuples primitifs (mais, objectera-t-on, les garçons aussi étaient enlevés : voir le livre de Bernard Sergent). Dans le glossaire, on trouve un petit article consacré à l’émasculation. Cela laisse à penser que l’auteur avait un autre sujet de livre en tête, qui reste à faire en littérature jeunesse : les tabous liés à la sexualité. On regrettera qu’à côté de ces sujets un peu capillotractés [1], la question de la masturbation ne soit jamais traitée, alors qu’il y eut là pendant fort longtemps une sorte de tabou assorti d’une menace d’impuissance [2] ; pas plus que celle de l’excision ou de l’existence du clitoris, dont un livre récent nous montre que les femmes qui pratiquent l’excision au Burkina Faso ne connaissent même pas les mots qui désignent la pratique ! Et puis, moi qui enseigne depuis de longues années en Seine-Saint-Denis, je regrette que ne soit fait aucune allusion à quelques interdits majeurs sur lesquels nos élèves s’interrogent : pourquoi le svastika est-il sacré en Inde ou au Sri Lanka alors que sa copie nazie est taboue et interdite ? Pourquoi critiquer Mustafa Kemal Atatürk ou évoquer le génocide arménien est-il interdit par la loi et sévèrement réprimé en Turquie, alors que c’est presque le contraire en France ? Pourquoi l’humoriste Dieudonné a-t-il vu sa carrière brisée parce qu’il a enfreint le tabou des tabous (tenir des propos provocateurs sur les juifs), alors que des propos provocateurs tenus par des intellectuels de haut rang sur les noirs ou les musulmans ne font pas tiquer grand monde ? (Cf mon article Vive la République ! Vive la Frinance !).

Sur la sexualité et l’homosexualité, l’auteur semble tenir à rassurer ses lecteurs — ce dont il faut se réjouir — mais d’une façon un peu naïve : « Aucune religion ne fait de la sexualité un péché » (p. 58). On apprend certains faits, comme l’interdiction des Bacchanales en 186 avant J.C., à Rome, mais là encore, certaines affirmations laissent perplexe : « La pornographie restera sans doute taboue très longtemps » (p. 61). Si l’on en juge par la place de l’éducation à la sexualité à l’école, oui ; mais si l’on en juge par la place de la sexualité dans les discussions privées, dans les romans et au cinéma, non ! La pornographie n’est même pas interdite : elle est cantonnée, mais omniprésente ; d’ailleurs si cet article sur les tabous vous ennuie, vous savez bien qu’en deux clics — et les ados sont les premiers à le savoir — vous surfez sur du porno… alors, pour le tabou, vous repasserez ! L’homosexualité a le droit à trois pages bien informées, mais la volonté sympathique de démontrer entraîne l’auteur à une affirmation qui fera bondir, quand on la compare à la précédente affirmation sur la pornographie : « Le tabou d’homosexualité disparaît parce qu’il n’a jamais vraiment existé en tant que tel ». Qu’on songe à la situation de l’homosexualité en Arabie Saoudite ou en Afrique, et au négationnisme mâtiné de racisme antiblanc de nombreux Africains en la matière ! Et je suis désolé, mais lorsque j’étais adolescent, je souffrais de ce tabou, et c’est le souvenir de cette souffrance qui motive le travail que je mène depuis quelques années. Mieux vaudrait expliquer comment un tabou a été créé de toutes pièces, par quelles religions, et à quelle époque, et ce qu’on a fait pour l’éradiquer.

La question du rapport entre sexe et vêtement nous laisse sur notre faim : Jeanne d’Arc est évoquée, ainsi que ce marronnier de la fameuse ordonnance du 16 brumaire an IX, qui dispose que « toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Ladite ordonnance, apprend-on, n’aurait jamais été supprimée, avec les « deux circulaires de 1892 et 1909 » qui autorisent aux femmes le port du pantalon « à condition qu’elles tiennent par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval » (cf. p. 51). (Voir cet article) ; mais on aurait aimé que l’étude se prolongeât par une réflexion sur le phénomène transgenre, voire sur la question des intersexe, restée vraiment taboue jusqu’à ces années dernières, jusque dans le milieu altersexuel ! Bref, ne gâchons pas le plaisir des élèves : jusqu’à 11/12 ans, Tabous et interdits sera fort apprécié (et poussera à en savoir plus) ; mais au-delà, on cherchera des ouvrages plus pointus, pour aiguiser l’esprit critique de nos jeunes…

Pour terminer, voici une de mes citations préférées qui souligne le rapport entre interdits et pouvoir : « Sous Moïse comme sous Bramah (sic), la liste des impuretés ainsi créées à partir d’impuretés physiques ou à partir de rien devint un labyrinthe sans fin. […] Plus il y avait de transgressions, plus il y avait de crainte ; plus il y avait de crainte dans le cœur du grand nombre des sujets, plus il y avait de pouvoir dans les mains du petit nombre des dirigeants. » Jeremy Bentham, Défense de la liberté sexuelle, écrits sur l’homosexualité, Mille et une Nuits, 2004, p. 118.

- Voir l’article de Jean-Yves, qui m’a fait découvrir ce livre.

Lionel Labosse


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[1Comme un aveu in extremis, la conclusion affirme : « N’utilisons donc pas le mot tabou à tort et à travers »

[2Cf. par exemple ce qu’en dit Philippe Caubère.