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Au pays de l’opéra

Notes de voyage en République tchèque

Terre littéraire et baroque

mercredi 1er juin 2016, par Lionel Labosse

C’est naguère une escale forcée à Prague sur le chemin de la Géorgie qui m’avait donné envie de visiter Prague comme elle le mérite, avec aussi bien sûr le souvenir d’Apollinaire (« Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours / Et tu recules aussi dans ta vie lentement / En montant au Hradchin et le soir en écoutant / Dans les tavernes chanter des chansons tchèques »), et quelques traces d’artistes dont j’ai eu à croiser le chemin pour certains cours. J’y ai passé une dizaine de jours en février 2016, juste suffisants pour écluser la ville, avec la parenthèse d’une excursion à Brno, et la frustration de ne pas visiter un nombre impressionnant de petites cités proposant des sites classés au patrimoine de l’Unesco. On va à Prague pour l’opéra, pour l’art, pour le baroque, pour tout sauf pour la drague ! Le chapitre 1 est consacré à David Černý, sculpteur altersexuel.

Plan de l’article
Un peu de littérature d’abord
De la langue tchèque et de la ville de Brno sous la neige
Le Golem
Le Brave Soldat Chvéïk
Miracle en Bohême / Kundera
Alfons Mucha
Veletržní palác
Sur les traces d’Otomar Krejča
Prague baroque
De choses et d’autres
Miloš Forman

Un peu de littérature d’abord

La littérature tchèque est foisonnante, avec cette spécificité du bilinguisme : les auteurs, du moins jusqu’aux années 1920, écrivaient soit en allemand, soit en tchèque. Franz Kafka, germanophone et juif, est sans doute le plus connu. Je n’ai pas relu l’une de ses œuvres à l’occasion de ce séjour, mais il sera question de lui, inévitablement. Voici quelques lectures, en vrac.
Les deux Histoires pragoises (1899) de Rainer Maria Rilke me sont passées au-dessus de la tête, comme d’ailleurs tout ce que j’ai pu lire de cet auteur qui n’est décidément pas ma tasse de thé. Il est surtout question de l’apogée de la renaissance nationale tchèque, et de la naissance du sentiment anti-allemand, mais les idées obnubilent trop la narration à mon goût. Voici juste une citation extraite du « Roi Bohusch » : « Je sais que l’un de nos aînés a écrit des Chansons d’esclaves. Il a eu tort. Aucun honnête homme de notre peuple ne fera de bruit avec des chaînes. Sûrement pas. Même en marchant il les soulève avec précaution, pour que la chère terre ne sente rien de sa détresse… »

Le Golem (1915), de Gustav Meyrink, présentation et traduction de Jean-Pierre Lefebvre. L’édition GF 2003 ne précise même pas traduit de quelle langue, alors que justement pour la littérature tchèque, le choix du tchèque ou de l’allemand est une question problématique. En l’occurrence il faut lire la préface pour savoir que l’original est en allemand. Préface d’ailleurs très éclairante : « La simplification de l’arsenal syntaxique transfère les enjeux dans le champ des paradigmes » (p. 31). Soit ! Je n’ai guère apprécié ce livre, faute d’une intrigue compréhensible. Le titre lui-même est trompeur. « Le Golem » fait espérer un récit fantastique du type Frankenstein basé sur cet être mythique ; or ledit Golem n’intervient qu’à titre secondaire, et le titre semble avoir été choisi pour des raisons publicitaires. De nombreuses autres œuvres sans aucun rapport avec le livre de Meyrink existent, comme le film éponyme de Julien Duvivier. L’archiviste Hillel guide le narrateur dans son initiation à la kabbale : « Croyez-vous donc qu’il soit purement arbitraire que nos textes en hébreu ne soient écrits qu’avec des consonnes ? C’est à chacun de trouver en lui-même les voyelles secrètes qui lui ouvrent un sens destiné à lui-même et exclusivement – si on ne veut pas que la parole vivante devienne un dogme mort ». Belle leçon qui pourrait servir à la langue tchèque ! Quand le narrateur se retrouve en prison, il se heurte à un univers kafkaïen. Il ne peut jamais s’exprimer face au juge dès lors qu’il refuse d’avouer d’emblée. Dans sa cellule il est rejoint par un meurtrier qui n’en est pas vraiment un, et par sa bouche lorsqu’il dort, il entend parler Hillel et sa fille Myriam, dont il est amoureux, et cela donne presque un gag altersexuel : « je dus me ressaisir de toutes mes forces pour ne pas déposer un baiser sur les lèvres du meurtrier ». Le traducteur-préfacier glose long & doctement sur le caractère antisémite de l’œuvre, ce qui me semble trop pointu pour une édition poche. Les personnages sont pour la plupart assez laids moralement, soit, et plusieurs d’entre eux sont juifs. Mais certains personnages, juifs aussi, sont présentés favorablement. Si on lit certains Zola comme La Terre, on a la même impression, mais il n’y a aucune haine spécifique, juste une vision pessimiste du monde, qui s’applique en l’occurrence à un microcosme particulier qui se trouve être juif. Bref, si l’auteur est antisémite, il ne l’est guère plus à mon sens que Balzac ou Zola n’étaient anti-paysans.

Le Brave Soldat Chvéïk (1921), de Jaroslav Hašek (1883-1923), dont Folio nous avertit en couverture qu’il est traduit du tchèque, signe d’une littérature plus populaire dans les années 1920, m’a également quelque peu déçu. Certes, le récit est plus compréhensible, n’étant constitué que d’une suite inachevée de gags dont le comique repose sur le caractère roublard, critique, hypocrite et lâche d’un jeune homme qui fait tout pour échapper au métier de soldat. L’humour est trop lié à un contexte spécifique pour ne pas avoir vieilli, et comme dans cette édition Folio une dithyrambique présentation de Jean-Richard Bloch (« L’esprit de Quichotte dans la panse de Sancho », dit-il) place trop haut l’attente du lecteur, on peut être déçu par cet humour daté, trop souvent imité depuis pour que nous puissions dorénavant apprécier sa nouveauté. Je citerai cependant un bel extrait anticlérical et anti-guerre, à introduire dans un corpus de bac de français avec le fameux extrait du Candide de Voltaire. Mais avant cela, voici ce que nous apprend Ivan Klima : « les Pragois ont pris l’habitude de dire Kafkarna pour décrire les absurdités propres à leur existence ; et à leur propre aptitude à se moquer de ces absurdités, à opposer à la violence leur humour et leur résistance passive, ils ont donné un nom : Svejkovina » (cité dans Le Goût de Prague (Mercure de France, 2003), p. 107).
(chapitre XI) « C’est toujours au nom d’une divinité bienfaisante, sortie de l’imagination des hommes, que se prépare le massacre de la pauvre humanité.
Avant de couper le cou à un prisonnier de guerre, les Phéniciens célébraient un service divin assez semblable à celui que célébraient encore leurs descendants quelques milliers d’années plus tard avant d’aller se battre.
Les anthropophages des îles de la Guinée et de la Polynésie, avant de manger dans un festin solennel leurs prisonniers de guerre ou les gens qui les incommodent — missionnaires, explorateurs, négociants ou simples curieux —, sacrifient à leurs dieux selon des rites divers. Notre civilisation ne s’introduisant chez eux qu’au ralenti, ils ne revêtent point de chasubles, mais ornent leurs reins de plumes aux couleurs éclatantes.
Aux temps de la Sainte Inquisition, avant de mettre le feu au bûcher, on célébrait le service divin le plus solennel, la grande messe chantée.
À chaque exécution d’un condamné à mort assiste un prêtre qui l’obsède de sa présence.
En Prusse, le pasteur escorte le malheureux jusqu’à la hache ; en France, le prêtre l’accompagne au pied de la guillotine ; en Amérique, le condamné, auquel le fauteuil électrique tend les bras, est également flanqué d’un prêtre ; en Espagne, un ecclésiastique est indispensable à une pendaison ; en Russie, un pope barbu honore de sa présence l’exécution des révolutionnaires, etc.
Et en tous ces lieux les serviteurs des Églises brandissent leur crucifix comme pour dire : « On va te couper la tête, on va te pendre, on va t’égorger, ton corps va être traversé par 15 000 volts, mais ta souffrance n’est rien du tout auprès de celle du Crucifié ».
Et les abattoirs de la Grande Guerre n’ont pu fonctionner non plus sans la bénédiction des prêtres. Les aumôniers de toutes les armées chantèrent la messe pour la victoire des maîtres dont ils mangeaient le pain.
Les exécutions des soldats mutinés ne pouvaient avoir lieu sans prêtres, non plus que celles des légionnaires tchèques, faits prisonniers par l’Autriche.
Rien de changé depuis le temps où un brigand du nom d’Adalbert, alias « le Saint », un sabre dans une main et un crucifix dans l’autre, contribua vigoureusement à noyer dans leur sang les Slaves de la mer Baltique.
En Europe, les gens marchaient comme du bétail aux abattoirs où les conduisaient — dignes auxiliaires des empereurs bouchers, des rois et des généraux — les prêtres de toutes les religions, qui leur donnaient leur bénédiction et leur faisaient jurer que « sur terre, sur mer, dans les airs, etc. »
Les messes du camp avaient toujours lieu en deux occasions spéciales : avant le départ des soldats pour le front, et, au front même avant la tuerie. »
(pp. 219-221).

J’ai aussi emporté dans mes valises Miracle en Bohême (1972), pavé de 400 pages de Josef Škvorecký, traduit et publié en 1978 chez Gallimard, collection l’Imaginaire. C’est avant tout la brillante préface de Milan Kundera, qui nous fournit une analyse aussi limpide du Printemps de Prague – qu’il différencie notamment de mai 68 – qu’est absconse la présentation du Golem dans l’édition GF. Voici quelques propos de Kundera : « On disait cyniquement chez nous : le régime politique idéal, c’est une dictature en décomposition » ; « En dépit de l’idéologie officielle, ce furent des années d’épanouissement extraordinaire de la culture tchèque. C’est alors qu’on a vu naître les films de Milos Forman, de Jiri Menzel, de Vera Chytilova, le théâtre d’Otomar Krejca et du génial Alfred Radok, l’œuvre dramatique du jeune Vaclav Havel, les romans de Josef Škvorecký et de Bohumil Hrabal […]. La culture européenne a connu peu de décennies meilleures et plus dynamiques que les années 60 tchèques et c’est seulement à l’aune de leur importance que l’on peut mesurer tout le tragique du 21 août 1968 qui les massacra » ; « Mai 68, c’était une révolte des jeunes. L’initiative du Printemps de Prague était entre les mains d’adultes, fondant leur action sur leur expérience et leur déception historiques. […] Le Mai parisien fut une explosion du lyrisme révolutionnaire. Le Printemps de Prague, c’était l’explosion d’un scepticisme post-révolutionnaire. C’est pour cela que l’étudiant parisien regardait vers Prague avec méfiance (ou plutôt avec indifférence) et que le Pragois n’avait qu’un sourire pour les illusions parisiennes, qu’il considérait (à tort ou à raison) comme discréditées, comiques ou dangereuses. […] Le Mai parisien était radical. Ce qui, pendant de longues années, avait préparé l’explosion du Printemps de Prague, c’était une révolte populaire des modérés. De même qu’Ivana la Terrible, dans Miracle, remplace « les mauvaises citations de Marx par celles qui le sont moins », tout le monde cherchait à émousser, atténuer, alléger le poids du système politique en place. Le mot dégel qu’on emploie parfois pour désigner ce processus est très significatif : il s’agissait de faire fondre les glaces, de ramollir ce qui est dur. Si je parle de modération, je ne pense pas à une conception politique précise, mais à un réflexe humain profondément enraciné : le radicalisme en tant que tel, quel qu’il soit, suscitait une allergie, car il était lié, dans le subconscient de la plupart des Tchèques, à leurs pires souvenirs. Le Mai parisien mettait en cause ce qu’on appelle la culture européenne et ses valeurs traditionnelles. Le Printemps de Prague, c’était une défense passionnée de la tradition culturelle européenne dans le sens le plus large et le plus tolérant du terme (défense autant du christianisme que de l’art moderne, tous deux pareillement niés par le pouvoir). Nous avons tous lutté pour avoir droit à cette tradition, menacée par le messianisme anti-occidental du totalitarisme russe. Le Mai parisien, c’était une révolte de la gauche. Quant au Printemps de Prague, les concepts traditionnels de gauche et de droite ne permettent pas de le saisir. (La division droite-gauche a certes encore un sens très réel dans la vie des peuples de l’Ouest. Du point de vue de la politique mondiale, cependant, elle n’en a plus guère. Le totalitarisme est-il de gauche ou de droite ? Progressiste ou réactionnaire ? Ces questions n’ont pas de sens. »
Kundera présente en ces termes l’œuvre de Škvorecký : « Si je me suis attardé sur le premier livre de Skvorecky c’est que son auteur y est déjà présent tout entier, tel qu’on le retrouvera dans ce Miracle écrit vingt-cinq ans plus tard au Canada : une façon de regarder l’histoire d’en bas. Un regard naïvement plébéien. Un humour rude, dans la tradition de Jaroslav Hašek. Un sens extraordinaire de l’anecdote. Méfiance pour l’idéologie et les mythes de l’histoire. Peu de goût pour la préciosité de la prose moderne, une simplicité qui frôle la provocation, et cela en dépit d’une culture littéraire très raffinée. Enfin – permettez-moi de le dire – un esprit antirévolutionnaire. »
Pour ce roman de Škvorecký, s’il est plus actuel que ceux que j’ai évoqués ci-dessus, j’avoue avoir été décontenancé par la chronologie en dents de scie de la narration, qui saute perpétuellement de vingt ans en avant, en arrière, avec les mêmes personnages, pour enquêter sur un vrai-faux miracle dans une église de Bohême dans les années 1950, qui visait à décrédibiliser un prêtre. Il y a des pages réjouissantes, et cela dès le début où le narrateur, Smiricky, enseignant débutant nommé dans un lycée pour jeunes filles de la petite ville de Kostelec, y arrive avec une chaude-pisse purulente qu’il redoute de faire soigner sur place, et se retrouve face à un public de « jeunes femelles aux appas exceptionnellement développés » qui ont délibéré « de faire une petite enquête sur [s]a virilité » tandis qu’il doit leur assener un cours sur Staline, « débitant d’indigestes propos tout en [s]e demandant si les fameuses gouttelettes faisaient des taches humides sur [s]on pantalon » (p. 6). La sexualité prend une certaine place dans la narration : « ma délicieuse petite révolutionnaire, qui croyait que baiser c’était proclamer la mort des préjugés bourgeois, s’est muée en doucereuse stalinienne. Curieux qu’un parti qui a remplacé tant de préjugés bourgeois par des inventions moyenâgeuses n’ait pas aussi imposé une version hygiénique de la ceinture de chasteté » (p. 29). Jolies pages frisant parfois la pornographie : « Après ma longue abstinence, j’explosai en elle au bout de quelques secondes, mais j’avais accumulé une telle réserve de sève, que moins d’une demi-heure après, mon dard, dur comme de la pierre, pénétrait à nouveau dans le sanctuaire mouvant » (p. 46). L’expérience de traducteur d’auteurs anglo-américains nous vaut un des meilleurs chapitres, qui détaille une stratégie fort complexe pour traduire sans trop la trahir une nouvelle d’un écrivain anglais en manipulant la complexe bureaucratie de la censure totalitaire (pp. 176-183).

De la langue tchèque et de la ville de Brno sous la neige

J’ai déjà naguère exprimé toute l’admiration que m’inspirait l’ineffable langue thaï, eh bien, maintenant qu’hommage est dûment rendu à la littérature tchèque, qu’il me soit permis d’exprimer mon amour pour cette suave mélopée qu’est le tchèque, pour l’œil & pour l’oreille. Pour vous donner une idée de la compréhensibilité de la langue tchèque, rappelez-vous lorsque vous étiez petit, vous tapiez comme un fou sur un clavier azerty, et ça donnait n’importe quoi. Que nenni ! c’était du tchèque. La langue tchèque comprend une proportion de voyelles équivalente à la proportion de jeunes gens dans sa population parmi les plus vieillissantes d’Europe, à moins que ce soit l’influence de l’hébreu pratiqué par une bonne part de la population aux siècles passés. Ce doux idiome vous pond un mot avec une voyelle noyée dans 7 ou 8 consonnes ! Qui plus est, le Tchèque s’amuse parfois à faire tourner en bourrique l’honorable étranger dans le labyrinthe de l’universalité de sa langue natale. Exemple : alors que j’avais eu l’excellente idée de choisir un lundi au milieu de mon séjour pour visiter Brno, le jour où tous les musées sont fermés, jour où, cerise sur le gâteau, il se mit à neiger rien que pour m’embêter (si vous avez un pire ennemi, vous savez désormais quoi lui souhaiter), j’entamai nonobstant, arc-bouté sous les tourbillons floconneux, l’ascension de la butte menant à la forteresse du Spielberg, tentant de repérer dans l’ombre ténébreuse le moindre panneau qui pût éclairer le touriste égaré. « fzigvhz vpITY% Zviy » lus-je sur le premier panneau (je cite de mémoire). Tiens, me dis-je, façon Coué : chouette, ce château est donc ouvert aujourd’hui. D’ailleurs, un second panneau, un kilomètre plus loin, confirmait cette bonne nouvelle d’un laconique « ozigymyr osrun ligura ». Ah pardon, j’oubliais d’ajouter les signes cunéiformes dont le tchèque – et les lecteurs des aventures du brave soldat Chvéïk savent à quel point le Tchèque est fourbe – couronne le tiers de ses lettres. Je voulais dire « ơžįģȳmȳȑ ŏşrǘn lįģǘrǟ ». Bref, une heure plus tard, les pieds alourdis par un quintal de boue & le nez allongé par une stalactite gelée, je parviens à l’entrée officielle de l’édifice, où, le nez planté au sens propre sur le bureau d’information fermé, je comprends que « ơžįģȳmȳȑ ŏşrǘn lįģǘrǟ » signifie, en langage civilisé, « closed on monday ». Cela dit je médis, car il arrive que dans ce torrent de consonnes se détache un mot qui ait un air à peu près catholique, comme ce « galanterie » qui m’intriguait sur certaines devantures, et dont j’appris qu’il désigne une mercerie pour des raisons étymologiques que je vous laisse découvrir. Trêve de plaisanterie, quand le lendemain la tempête se fut calmée, je visitai Brno grâce à un forfait transport (les anciens pays de l’Est sont bien pourvus en général), et découvris la villa Tugendhat de Ludwig Mies van der Rohe, accrochée à la colline de l’autre côté de la ville par rapport à la forteresse, l’abbaye St Thomas, connue pour avoir été le lieu où Gregor Mendel cultiva ses petits-pois qui allaient changer la face de la génétique, et autres babioles, comme l’ossuaire de l’église St-Jacques, etc. Voir l’article sur David Černý, dans lequel il est question de quelques sculptures brunoises.

Alfons Mucha

Ma première visite fut le musée minuscule consacré à Mucha. On y trouve peu de choses sinon une librairie pour dépenser le peu d’argent qui nous reste après un prix d’entrée démesuré qui nous fait croire qu’on va y consacrer son après-midi ! Je ne connaissais en fait rien de ce monsieur que son affiche pour Lorenzaccio, à laquelle je ne m’étais guère intéressé lorsque cette pièce est tombée au programme de terminale L. Il faut l’avoir vue grandeur nature dans ce musée pour l’apprécier, ce qu’une reproduction format carte postale ne permet pas (voir le site de Christian Richet). L’affiche se présente sous la forme de deux panneaux d’à peu près un mètre sur 75 cm, raboutés au milieu, ce qui explique le raccord bien visible sur toutes les reproductions. Dans un cartouche au bas de l’affiche, je n’avais pas bien vu ce petit personnage embroché sur une épée phénoménale si peu lorenzaccienne ! J’ai quand même appris dans ce musée que Mucha a d’abord fait bouillir la marmite lorsqu’il est arrivé à Paris, avec d’innombrables illustrations pour des journaux dont vous trouvez une liste peut-être pas exhaustive, mais ébouriffante sur le même site de Christian Richet. Il savait absolument tout dessiner. Après un détour par New York, où il fut accueilli en star sinon en tsar de toutes les réussites, il revint triomphalement en 1910 à Prague, où il dessina timbres et billets de banque pour le nouvel État tchèque à partir de 1918. Pour voir le résultat, je n’ai trouvé qu’un site en tchèque, et il semble que ces billets datent de 1926, mais il faudrait approfondir. Je n’ai pas repéré ses réalisations pour la Maison municipale, mais j’ai vu ses fameux vitraux de la Cathédrale Saint-Guy, lesquels, chose rare dans une église, mettent à la meilleure place la marque commerciale de leur sponsor, la banque slave ! Pour les photos des vitraux, voir le lien précédent, mais pour une analyse critique, voir celui-ci, qui explique cette étonnante présence de marchands dans le temple, mais aussi qu’il ne s’agit pas de vitrail traditionnel, mais de fixé sous verre, ou peinture éludorique selon un mot rare étonnamment choisi par Wikipédia en plus de l’article peinture sur verre inversé qui semble plus approprié (on en recausera ci-dessous).
L'Épopée slave (1928), Alfons Mucha.
L’œuvre majeure de Mucha, L’Épopée slave (1928), après avoir été exposée longtemps à Brno, occupe depuis 2012 une immense salle au rez-de-chaussée de l’incroyable musée d’art moderne dont il sera question itou ci-dessous. Cet ensemble de 20 tableaux évoque l’histoire des slaves depuis le IIIe siècle. Mon préféré est celui consacré à Siméon Ier de Bulgarie (865-927), fondateur de la littérature slave. Parmi de vénérables hauteurs barbus et chenus, on y admire le dos de deux sublimes tâcherons de la littérature qui ne sont pas sans rappeler Les Raboteurs de parquet de notre ami Caillebotte, qui semblent considérer la pratique de la littérature comme une variante des poids et haltères ! La photo ci-dessus est piquée sur Wikicommons.

Veletržní palác

Le Veletržní palác, qui contient cette œuvre monumentale de Mucha, est l’ancien palais des foires et expositions, bâtiment de style constructiviste faisant partie de la Galerie nationale, en tant que musée d’art moderne, Beaubourg local. Il se trouve au nord de la Vltava [1], en dehors du centre historique, mais facilement accessible par ces merveilleux tramways qui font le charme de Prague. Beaucoup d’œuvres intéressantes, comme ce bas-relief de verre de grande dimension de Jaroslav Horejc (1886-1983), The World and its people, que j’ai inclus dans un article sur le contexte artistique de 1937. Les artistes français ou apparentés sont bien présents, une salle pleine à craquer de Picasso, dont un Enlèvement des Sabines de 1962. Un buste de Jean-Baptiste Carpeaux (1871) par Jean-Léon Gérôme, un Saint-Sébastien (1912) cubiste du bien nommé Bohumil Kubista, et de nombreuses œuvres de Toyen (1902-1980), l’amie de Paul Éluard, dont une Poignée de mains (Stisk Ruky), de 1934, et des tableaux surréalistes troublants des années 1937, qu’Éluard a pu connaître au moment où il composait ses Mains libres. Un tableau de 1946 intitulé Au château La Coste, qu’on trouvera sur ce site, avait été répertorié par Agnès Vinas dans sa recherche sur Sade et Éluard. Lorsque je l’ai visité, le dernier étage présentait une exposition consacrée à El Hadj Sy, artiste sénégalais pratiquant diverses disciplines, dont j’ai relevé une peinture sur verre inversé représentant Léopold Sédar Senghor, datée de 2013.

Portrait de Senghor par El Hadj Sy, 2013
Exposition de la Galerie nationale de Prague consacrée à El Hadj Sy en 2016.

Sur les traces d’Otomar Krejča

Kundera le mentionne dans sa préface au roman de Škvorecký, c’est dire si Otomar Krejča, dont j’ignorerais le nom s’il ne m’avait été donné de travailler sur Lorenzaccio dont il a créé une mise en scène mémorable, a marqué la culture tchèque. Le théâtre Divadlo za branou qu’il dirigea (« divadlo » veut dire théâtre, et « za branou », derrière la porte), malgré ce nom romantique & bohémien, était logé dans un véritable palais en plein centre, qui existe toujours, le Palais Adria, œuvre de l’architecte Pavel Janák, maître du rondocubisme (ce qui n’est pas encore très visible sur ce bâtiment de 1925, que Le Corbusier qualifia de « construction massive de caractère assyrien »). Ce bâtiment on ne peut plus bourgeois abrite toujours, outre une banque, un théâtre avec un nom tout aussi misérabiliste : Divadlo Bez zábradlí, ce qui veut dire « sans garde-corps » : ben tiens ! Au programme quand j’y suis passé, Art de Yasmina Reza. Voyez à la fin de mes photos. Enfin la leçon est que l’on gagne toujours à avoir des chemins de traverse quand on voyage, car sans cet intérêt aléatoire pour Krejča, Toyen ou David Černý, je n’aurais vu de Prague que l’image d’Épinal du Prague baroque (ce qui n’est pas à négliger, on y vient !) Ce palais de bohème me fait penser à la Maison dansante, immeuble emblématique de la révolution de velours, lointain héritier du rondocubisme, œuvre à quatre mains de Vlado Milunić et de Frank Gehry, également commanditée par une banque.

Prague baroque

« Stop tourists » dans l’église Saint-Jacques-le-Majeur de Prague

Max Brod a exprimé dans La Royaume enchanté de l’amour le malaise que peut susciter le baroque : « Le baroque seul offre cette caractéristique de vouloir tout réunir, l’arrondi et le rigide, le ciel et la terre, la douceur et la brutalité, la dignité raide et l’extase ailée, la sensualité et l’ascétisme ; tout. Rien n’est là, moi seul embrase tout – ce sont les paroles mêmes du mal. Le style baroque, c’est le mal. Et Prague, la ville baroque par excellence, est une cité du mal. Prague rend mauvais tous ceux qui y habitent. Cette ville à l’atmosphère malsaine, installée dans un bas-fond humide, a toujours été une ville d’oppresseurs et d’esclaves : esclaves des Habsbourg, esclaves de l’Église, ville des haines de races et de nations, de conquérants et de vaincus. Tantôt la suprématie est aux Allemands, tantôt aux Tchèques, l’oppression ne cesse d’y régner.
Le style baroque est bien le style des oppresseurs, de l’Église triomphante qui ne connaît qu’elle, qui veut saisir la splendeur de la terre. Les églises seront des théâtres mondains, des boudoirs de femme en même temps que des temples. L’exagération des façades contorsionnées, les corps frémissants des saintes dames et des farouches évêques de pierre qui s’agitent dans leurs niches, tout est méchant et menaçant, pas la moindre trace de piété. »
(extrait de l’excellent petit volume de la série Le Goût de Prague (Mercure de France, 2003), p. 59).
Ce Prague est idolâtré des touristes, au point de générer parfois chez l’autochtone un ras le bol qui ne craint pas de s’afficher, témoin la photo ci-dessus prise dans l’église Saint-Jacques-le-Majeur. Cette interdiction aux touristes m’a empêché de voir le fameux bras coupé évoqué par Kafka dans Conversations avec Kafka de Gustav Janouch (Le Goût de Prague, p. 71) : « Près de l’entrée, sur la gauche, au bout d’une longue chaîne qui pend de la voûte, on aperçoit un os noirci par la fumée, où subsistent des fragments desséchés de chair et de tendons, le tout évoquant par sa forme les tristes restes d’un avant-bras humain. On raconte que ce serait celui d’un voleur, à qui on le coupa en l’an 1400 […] ». On en est réduit à voir la photo de ce monument macabre sur l’article de Wikipédia en Tchèque consacré à cette église.
Mais vous bâillez déjà, et je ne vais pas vous décrire Prague, juste vous donner une idée dont vous me direz des nouvelles : Profiter d’un séjour à Prague pour se faire une orgie d’opéra pour pas un rond. La ville possède pas moins de trois opéras en fonctionnement, régis par le même service, Národní divadlo (ce qui veut dire « théâtre national »), et ces opéras fonctionnent selon le principe de l’alternance, ce qui fait que vous pouvez voir 7 opéras différents en une semaine ! Et les meilleures places valent moins de 50 € ! (pour quelques kopecks de plus on peut même réserver depuis la France). Au lieu de rémunérer les stars internationales avec des cachets délirants, on entretient tout simplement une troupe d’artistes locaux capables de s’affronter à tous les répertoires, à la façon de la scène de comédie musicale londonienne. Alors évidemment les mélomanes avertis ne prendront pas leur pied car il leur faut toujours la meilleure soprano à l’ouest du Pécos, mais les simples amateurs d’opéras verront de fort belles productions. Il n’y a même pas besoin d’acheter ses places longtemps à l’avance. Enfin il se trouve que mon séjour a eu lieu au mois de février, sans doute moins blindé que le printemps. Vu la capacité d’accueil, c’est une solution que je vous conseille, ne serait-ce que pour les hôtels. Donc pour l’opéra, présentez-vous à la caisse de l’un de ces trois opéras, et réservez vos places pour les spectacles présentés pendant votre séjour. Il existe une quatrième scène, dans un bâtiment futuriste appelé « Nová scéna », qui présente des spectacles musicaux mimés. Celui que j’ai vu, pour le même tarif qu’un opéra, m’a positivement gonflé au point que j’ai profité de l’entracte pour m’exfiltrer. Mais j’ai vu une fort belle Traviata et une non moins belle Flûte enchantée, le tout dans des bâtiments magnifiques, dont les dorures intactes semblent achevées de la veille. Le rideau de scène de la Flute était remarquable (voyez les photos). Dans la rubrique musique classique, vous avez bien sûr également le Rudolfinum, qui accueille les concerts de l’Orchestre philharmonique tchèque, et la Maison municipale, que je n’ai pas expérimentés. La seconde propose des concerts un peu attrape-touristes, permettant surtout de contempler l’intérieur du bâtiment. Prague semble aussi un haut-lieu pour amateurs de jazz, mais cela n’est point trop ma cup of tea…

De choses et d’autres

L’universalité de la langue française vous saisit dans les rues de Prague. Je n’en mentionnerai, photo à l’appui, qu’un exemple, cette boutique de la marque « Paul », devant laquelle, en plus, était exposée une affiche pour le prochain spectacle de Charles Aznavour ! Et sur l’ensemble de la surface de la vitrine, pas un mot qui ne fût en français, chose qui, je crois, serait interdite en France.

Boutique Paul, Prague, place Venceslas, février 2016.

Le métro est fort beau, enfin l’intérieur des stations, même s’il n’y a que peu de lignes, car le tramway est davantage développé. Quant aux musées d’art classique, j’ai apprécié à la pinacothèque du Château de Prague un Saint-Sébastien de Carlo Saraceni (1579-1620) parmi les plus homoérotiques qui soit, que le site « la ficelle bleue » classait parmi les plus ridicules ; un Amour vainqueur de Tommaso Salini, une Crucifixion de Bernhard Strigel dont voici un détail du thème fréquent à l’époque des trois soldats jouant aux dés la tunique du Christ (voir cet article).

Crucifixion de Bernhard Strigel
Pinacothèque du Château de Prague.

Un film à conseiller, et c’est inattendu : Mission : Impossible, de Brian de Palma (1996), dont l’action commence à Prague, avec des scènes dans un opéra, sur le pont Charles, dans la Maison municipale, etc.

Le cinéaste tchèque Miloš Forman, auteur de 13 longs métrages, en réalisa trois avant de quitter la sphère communiste pour l’Occident. Au feu, les pompiers ! (1967), son dernier film tchèque, est un chef d’œuvre, allégorie de la société communiste de l’époque, où tout va à vau l’eau, mais comme le suggère la sublime dernière image, il vaut mieux dormir sur ses deux oreilles dans le désastre, plutôt que de se poser des questions ! Dans la suite de sa carrière occidentale, Forman focalise son attention sur des héros provocateurs et parfois désespérés dignes du Soldat Chvéïk, qui repoussent sans cesse les limites de la provocation pour révéler l’hypocrisie sociale, que ce soit George Berger, personnage principal de Hair (1979), Randall McMurphy (Jack Nicholson), l’interné rebelle de Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975), dont l’asile a été interprété comme une allégorie de la Tchécoslovaquie ; Mozart, héros d’Amadeus (1984), Larry Flynt, héros du film éponyme (1996 ; toujours vivant en 2017 !), et enfin l’humoriste Andy Kaufman, interprété par Jim Carrey dans Man on the Moon (1999). Le même sang que celui de David Černý coule dans ses veines ! Dans Milos Forman, Années 60, documentaire de Luc Lagier (2010), Miloš Forman revendique explicitement l’interprétation allégorique sous-jacente de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Au contraire, Coalhouse Walker Jr, le jeune pianiste noir héros de Ragtime (1981), s’enlise dans une rebellion terroriste stérile, tandis que Tateh, mise en abyme de Forman lui-même, sublime sa déception amoureuse en création cinématographique. Dommage que Forman n’ai jamais réalisé une version de Don Juan, héros Chvéïkien en diable !
En ce qui concerne la drague, sachez que malheureusement la République tchèque semble ignorer la loi d’interdiction de fumer dans les lieux publics, de sorte que si vous sortez dans un établissement gay ou non, vous revenez vingt ans en arrière en France, et vos vêtements s’imprègnent de l’odeur pestilentielle du tabac, comme à Berlin ou ailleurs. Et il y en a pour apprécier cette pestilence ! Pour l’opéra et la musique, on connaît également à Berlin le même type d’opportunités de spectacles à moindre coût.

- Lire le chapitre 1 de ces notes de voyage, article sur David Černý, sculpteur altersexuel.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Photos de voyage à Prague et à Brno


© altersexualite. com, 2016. Les photos sont de Lionel Labosse.


[1Nom local de la Moldau, connue pour le poème symphonique de Bedřich Smetana, extrait du cycle Ma patrie.