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En route vers l’égalité des sexes en amour, pour les 4e

La Garçonne, de Victor Margueritte

Flammarion, 1922, 270 p, épuisé

mercredi 27 janvier 2010, par Lionel Labosse

Un roman culte diffusé à un grand nombre d’exemplaires, auréolé d’un succès de scandale, introuvable et relativement difficile à lire sans précautions aujourd’hui. L’histoire de Monique Lerbier, riche héritière d’un couple bourgeois d’industriels enrichis par la guerre, qui se rebelle pour raisons idéologiques, et dont la rébellion prend une tournure féministe et altersexuelle, sans que jamais elle ne pose une revendication en ce sens, autre que de chercher à assurer son bonheur sans se soumettre à quiconque, surtout pas à des parents ou à des hommes, bref, à ce qu’on pourrait appeler le patriarcat. Le roman se lit avec plaisir, si l’on passe sur les insupportables pages antisémites de la première partie. Le sexe et la politique sont liés à tout moment par un auteur qui allie à l’art de la narration celui d’un dialogue très socratique. La troisième partie n’est pas conventionnelle comme une lecture superficielle pourrait le laisser croire, mais porte la réflexion la plus acérée de l’auteur qui s’y révèle féministe. Dans une perspective de matérialisme historique, il cherche comment Monique peut s’accommoder du mariage dans l’étroite marge de manœuvre que lui laissent les lois et mœurs de l’époque, sans rien abdiquer de sa liberté, en trouvant enfin un compagnon qui soit son égal. Cela fait du roman une étude de cas à lire en parallèle avec Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir et La Religieuse, de Denis Diderot, sans doute plus en avance que Victor Margueritte sur la question de la liberté sexuelle.

Résumé

À l’instar de l’Antigone d’Anouilh, Monique n’a pas le droit de courir sur la plage, ni même de lire. Ses parents la confient sans regret durant son enfance, pour raisons de santé, à sa tante bien aimée. Son adolescence est retracée en quelques flashes, ainsi de la tentative de séduction de son amie de quatre ans plus âgée, dont « l’hypocrisie recule devant l’évidente pureté de l’adolescente » (p. 22). Elle lui palpera les seins, et devant l’étonnement outré de Monique, il n’y aura plus rien de lesbien dans sa vie jusqu’à ce qu’elle sombre dans la « débauche » après l’échec du projet de mariage arrangé ! Pendant la guerre, Monique se dévoue comme infirmière pour soigner les soldats ; elle se révolte « contre le mensonge social », sans comprendre encore que « L’usine Lerbier travaille pour la guerre et gagne, paraît-il, des millions à fabriquer des explosifs… » (p. 25). C’est pour sauvegarder l’usine familiale que les parents Lerbier négocient un mariage avec Lucien Vigneret, qui accepterait que la dot de Monique fût confondue avec sa participation dans l’entreprise. Monique ne se doute pas de ces tractations, puis les accepte quand elle les apprend incidemment, mais le hasard la fait tomber sur ce futur mari dînant en tête à tête avec sa maîtresse, petit détail que le fourbe lui a dissimulé. Elle décide aussitôt de renoncer à ce mariage qui, dans son idéal romantique, n’est plus que « prostitution » (p. 87), et comme ses parents n’acceptent pas sa décision – sa mère la traite de « garçon manqué » (p. 47) – elle les quitte et s’établit à son compte grâce à l’héritage de sa tante aimée qui a le bon goût de décéder à ce moment critique. L’auteur signale que c’est à cause de la guerre si les filles sont « devenues, plus ou moins, des garçonnes » (p. 48). En parallèle, Monique fait connaissance avec un cercle d’érudits qui causent mariage, dénonçant la « tendance à la polygamie, ou, pour être plus exact, à la polyandrie », ainsi que « l’anarchie sexuelle », ce qui ne les empêche pas d’être sensibles à un détail prouvant le féminisme en avance sur son temps de l’auteur : « l’union libre m’agréerait autant que le mariage si nos lois y protégeaient, comme dans celui-ci, le droit sacré des tout petits » (pp. 58 à 60). Le plaidoyer pour les enfants naturels sera repris p. 148, lors de la tentative infructueuse de Monique d’avoir un enfant avec son « danseur nu », mais aussi avec variante, en la personne de la fille adoptive de la grande amie de Monique, Mme d’Ambrat : « la vraie filiation, c’est celle de l’intelligence et du cœur » (p. 222).
Le jour-même où elle surprend Lucien avec sa maîtresse, Monique se venge en couchant avec un inconnu. Dans sa vie de célibataire, elle fréquentera des amis débauchés très altersexuels, avec une liberté de mœurs encore incroyable pour nous, puisque, sans que les mots soient employés, des lesbiennes, bi ou non et des garçons homos s’amusent ensemble dans des soirées plus ou moins partouzardes. Il y a Cecil Meere par exemple, qui se fait abuser par ses amies lors d’un jeu coquin où l’une d’elles avec une moustache postiche le fait jouir alors qu’il a les yeux bandés (tout cela dit avec des périphrases, bien sûr). Un homme fait jouir une femme en la tripotant dans une loge de théâtre, en public : « Alors hardiment il froissa les linons qui s’ouvrirent, palpa dans son nid de mousse, le fruit mystérieux » (p. 72). Le débauché que dénonce le plus l’auteur, c’est le ministre Hutier, qui prend plaisir à mater les ébats saphiques ou non de son épouse, et à se faire fustiger « par une solide gaillarde » (p. 137 & 170). Les scènes les plus osées montrent un « grand diable noir sodomisant [Cecil], tandis que [Mme Hutier] et Michelle d’Entraygues leur servaient de témoins, et d’aides » (p. 169), ou une « ondulante guirlande […] de bouche à sexe » (p. 173) dans un bordel où Monique entraîne son amie d’adolescence retrouvée dix ans après !
En marge de ces fêtards lubriques, il y a le « baron Plombino », un riche banquier qui drague Monique avec son fric. Ce type est un profiteur de guerre comme les parents de Monique, sauf qu’il est juif, crime que ne lui pardonne pas Victor Margueritte, et cela donne des formules de l’antisémitisme le plus malsain : « Le cœur soulevé, Monique évoquait le juif à l’affût, avec sa gueule d’hippopotame » (p. 98). Plus loin, il sera traité de « métèque » (p. 133). L’auteur reprend le même type de personnage que Balzac dans Splendeurs et misères des courtisanes avec le baron de Nucingen, mais sans la tendresse que Balzac a toujours pour ses personnages, alors même que finalement, ce Plombino, mis à part sa richesse, n’est ni débauché, ni drogué, et ne cherche jamais à tromper Monique, ce qui devrait lui valoir la pitié de l’auteur s’il n’avait le seul défaut d’être juif ! Une phrase de Monique adressée à ce baron pour l’éconduire, révèle d’ailleurs le refoulé : « Voilà ce qui nous fait aussi étrangers l’un à l’autre que si nous étions des êtres de race et même de couleur différentes » (p. 103).
Lorsque Monique réapparaît dans le monde au bras d’une femme plus âgée qu’elle, Niquette, elle s’est coupé les cheveux : « Jadis, Dalila émasculait Samson en lui coupant les cheveux. Aujourd’hui, elle croit se viriliser, en raccourcissant les siens ! » (p. 110). Ses amies d’avant ne cachent pas non plus leurs « goûts lesbiens » (p. 112) ; elles fréquentent un « inverti » notoire. Niquette est bisexuelle sans complexe : « Plume et poil, tout était bon à son ardeur célèbre » (p. 115). Le couple est ouvert, et la jalousie est plutôt vécue comme une « marque d’affection » (p. 119). Monique se laisse draguer par un homme (à aucun moment elle ne se vit comme lesbienne), et se présente à lui comme « La garçonne » (p. 127). Elle traite les hommes comme ceux-ci traitent les femmes, que ce soit en les congédiant sans prévenir, ou en les repoussant à « l’approche du spasme créateur » (p. 128), pour éviter d’être enceinte. C’est là que le roman est le plus moderne. Après avoir quitté Niquette, Monique s’entiche d’un danseur nu rencontré dans une partouze, qu’elle exhibe comme un « bel animal familier » (p. 144) et dont elle veut faire un étalon reproducteur, mais en vain : elle est sans doute stérile. L’auteur s’attarde quelque peu sur les scènes de sexe, d’où le scandale : « sous la lenteur savante de la pénétration, elle soupirait à voix basse la plainte heureuse des palombes » (p. 143). On est loin du « rossignol » de Maupassant dans La Maison Tellier !
La drogue n’est pas oubliée, avec une scène qui va assez loin dans le genre, puisque, le dealer s’étant fait pincer, on va jusqu’à recycler le « drops » en raclant les vieilles pipes d’opium (p. 180) ! C’est la drogue qui permet la transition vers la troisième partie, fort intéressante. Après la chute, c’est le rachat, en deux étapes. Tout d’abord, Monique retrouve l’un des érudits rencontrés quelques années auparavant, Régis Boisselot. Celui-ci méprise la drogue, et la remplace par « le rut ». Il n’est pas très beau, mais sa musculature vigoureuse séduit Monique, ainsi bien sûr que son intelligence. Malheureusement, passée l’idylle, celui-ci se révélera d’une jalousie possessive maladive. Ces cent pages finales sont brillantes dans l’analyse psychologique. Par exemple, Régis révèle son machisme rentré en se sentant humilié que Monique conduise la voiture, et qu’il ne soit que son mécano (p. 205). Régis est malade de jalousie rétrospective, en voyant par exemple réapparaître le danseur nu dont Monique avait eu la franchise de lui parler, ou lui reprochant de faire les yeux doux à l’un des autres érudits qu’ils continuent de fréquenter.
Les scènes de discussion de cette partie sont passionnantes, que ce soit entre les deux amants qui se déchirent : « Quand je te disais que tu étais un homme des cavernes ! La petite membrane, hein ? La tache rouge sur le drap de noces ! Et autour du lit, les sauvages célébrant le sacrifice de la virginité !… » (p. 213), ou bien dans le cercle d’amis, au sein desquels, tout en parlant politique, Régis et le rival qu’il se crée de toutes pièces par sa jalousie maladive et qui finira par lui enlever Monique, s’affrontent comme deux cerfs pour une biche. On arrive à parler de la C.G.T tout en s’affrontant sur le plan sexuel : du grand art ! La discussion prend parfois des élans pré-beauvoiriens : « Oui, ce sont les hommes qui ont non seulement cantonné, mais enfoncé encore, dans ses habitudes d’artifice, dans une seconde nature de mensonge et de ruse, la faiblesse féminine. Tous les mauvais exemples viennent de vous, d’autant moins excusables que vous étiez, et que vous êtes encore les maîtres… » (p. 230) ; « C’est le célibat des vierges qui enfle le nombre des prostituées » (p. 231). Le roman culmine avec une scène de dispute où Régis montre sa vraie nature, appuyé par sa servante, caricature de femme aliénée ; il traite Monique de « putain » et de « détraquée » (p. 241) ; puis, sauvée in extremis, Monique semble trouver dans Georges, l’autre érudit, le bon compagnon qui l’acceptera comme son égale, mais le récit les abandonne prudemment au moment des aveux.

Mon avis

On pourra être choqué de ce que, dans le dossier dont Flammarion a fait précéder le roman, aucune mention ne soit faite, par exemple dans le texte de soutien écrit par Anatole France [1], à l’antisémitisme qui entache de nombreuses pages [2]. Si l’ouvrage a fait scandale, c’est uniquement pour les quelques pages d’ébats sexuels certes assez libres pour l’époque, et peut-être aussi pour les quelques scènes de consommation de drogues variées (opium et cocaïne), qui vont assez loin dans le détail. Ce scandale a été suffisant pour que l’auteur se voie retirer sa Légion d’honneur acquise pourtant en tant que militaire, ce qui lui permet de se draper dans sa dignité dans une savoureuse lettre « À messieurs les membres du Conseil de l’Ordre de la Légion d’honneur », où il leur abandonne leur « hochet ». Pourtant, si le féminisme qui s’exprime à travers la fable est admirable et très en avance sur son temps, certains aspects du projet sonnent mal à nos oreilles, et l’auteur enfonce le clou dans sa « préface au 150e mille » : il s’agissait pour lui de dénoncer les « pires turpitudes », la « corruption des mœurs  » à l’époque où « toute une jeunesse est cérébrale, jusqu’à l’onanisme et à l’inversion ». Les scènes de débauche qui ont fait scandale, loin d’avoir été écrites avec complaisance et voyeurisme, étaient censées dénoncer cette corruption des mœurs ! Dans l’esprit de l’auteur, dans le même ordre que dans ses diatribes antisémites visant les riches banquiers, ce sont les puissants, politiciens, industriels, grands bourgeois, sans oublier les artistes décadents, qui s’adonnent à ces débauches. Il est évident que nous les lisons d’un autre œil aujourd’hui, et qu’elles constituent un témoignage utile sur l’état des mœurs après la grande guerre. Quoi qu’il en soit, les cent dernières pages sont un grand moment, et un plaidoyer sans tache pour l’égalité entre hommes et femmes, y compris dans la vie intime. Nous préférerons rester sur cette image. Précisons que contrairement à ce qui est dit dans les articles signalés plus haut, la question de la maternité a été évacuée au moment de l’épisode du « danseur nu », avec consultation d’un spécialiste qui se révélera un profiteur, et ne sera plus abordée au moment où le mariage est envisagé à la fin de l’histoire, ce qui éloigne le reproche de la maternité obligatoire, bien au contraire. Vu les problèmes que posent certains préjugés étalés au début de l’ouvrage, il serait bon que ce roman important pour l’histoire des mœurs fût réédité avec un apparat critique qui guiderait la lecture des élèves.

- La Garçonne a été adapté trois fois au cinéma ou à la télévision. Dans la première version de Jean de Limur en 1936, on pouvait voir, paraît-il, Édith Piaf draguant Monique en chanson…
- Lire « De l’émancipation amoureuse des femmes dans la cité » de Marie-Jo Bonnet, un article qui situe le roman dans son contexte d’émancipation féministe et lesbienne.
- Lire l’avis de Lancelot d’Oslo.
- Pour d’autres « garçonnes » du Paris des années 20 et 30, lire nos articles sur Kiki de Montparnasse et sur Nusch.

Lionel Labosse


Voir en ligne : « De l’émancipation amoureuse des femmes dans la cité », de Marie-Jo Bonnet


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[1Lequel en rajoute dans la protestation de moralité : « Avant de le condamner, voyez de quel crayon vigoureux d’Aubigné peint en son temps ceux qu’il nomme les Hermaphrodites.

[2Cette dernière réédition datant de 1978, on constatera combien en trente ans la susceptibilité a évolué sur le sujet : le dessinateur Siné a été victime en 2008 d’un procès en sorcellerie sous prétexte d’antisémitisme, parce qu’un arriviste voulait faire sa cour au Président de la République. Il serait bon de se replonger dans ces pages pour savoir ce qu’est vraiment l’antisémitisme plumitif, et arrêter d’occuper les médias avec de faux procès qui ne risquent que d’aboutir à l’effet contraire de ce qu’ils sont censés combattre…