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L’abbé de Choisy, Bussy-Rabutin : libertins du XVIIe, pour lycéens et adultes

La Thaïlande par les livres (1) : L’Abbé de Choisy, Androgyne et mandarin, de Dirk Van der Cruysse

Fayard, 1995, 498 p., 23 €.

lundi 5 mars 2012, par Lionel Labosse

Comme cela m’est déjà arrivé pour quelques voyages, je préfère vous avertir : politiquement correct, s’abstenir. Globalement, je me suis ennuyé en Thaïlande. J’avais voulu me contenter de visiter un maximum de sites entre Bangkok et le Triangle d’Or, négligeant d’un revers de pensée les plages du sud, trop vulgaires pour ma haute intellectualité (et pourtant, j’ai lu Sur la plage, de Jean-Didier Urbain, qui devrait m’avoir ôté ce préjugé). Souffrant d’une surdose de wat (temples), j’ai regretté de n’avoir pas panaché mon voyage d’un chouïa de farniente balnéaire, où, endossant les habits du sociologue, j’eusse étudié fort doctement, avec la retenue et le doigté que vous me connaissez, les mœurs de l’homo europeanus en goguette ! Je ne pense pas retourner un jour dans ce pays, car quitte à me dorer sur des plages et alcooliser mon foie, je choisirai des destinations plus proches et qui m’allèchent davantage. Bref, heureusement que j’avais apporté des bouquins passionnants : la Thaïlande des livres m’a enchanté quand m’exaspérait le Siam de chair et de sueur ! Commençons par l’Abbé de Choisy, qui ne touche au Siam que fortuitement, avant de nous plonger dans l’univers du sexe… euh pardon, de la Thaïlande !

L’abbé de Choisy : le chéri à sa maman

L’abbé de Choisy (1644-1724), François-Timoléon de Choisy pour les intimes, est un personnage haut en couleurs du XVIIe siècle. Académicien, polygraphe, prêtre, libertin, et surtout un des premiers transgenres de l’histoire de France ! Dirk Van der Cruysse, professeur de littérature française à l’université d’Anvers, et spécialiste des voyages en Asie, donc a priori peu porté sur l’altersexologie, lui a consacré en 1995 cette monographie passionnante intitulée L’abbé de Choisy, Androgyne et mandarin. Le livre – et la vie de l’abbé – se divise en trois parties : la jeunesse et ses fredaines transgenres, le voyage au Siam, puis la vie de prêtre et d’écrivain rangé des voitures. Le titre est joli, mais le choix du mot « androgyne » problématique. Dans son ouvrage, l’auteur utilise ce mot alternativement avec « transsexuel » et « travesti ». Les trois peuvent se justifier, mais auraient nécessité une explication terminologique qui ne figure pas dans l’ouvrage. Dont acte. Le penchant du jeune François-Timoléon pour le travesti est encouragé par sa mère pour des raisons politiques : elle fait tout pour s’attirer les faveurs de Monsieur, frère du roi, en favorisant ses penchants efféminés et bisexuels. Quand Louis XIV fut gravement malade en 1658, elle crut que son frère lui succéderait ! François-Timoléon, dernier de ses enfants, né bien après le précédent, est un peu sa poupée, et lui permet, à plus de quarante ans, de passer pour encore jeune. Voilà ce qu’en dit le marquis d’Argenson, légataire de l’Abbé, qui recueillit ses confidences et certains de ses textes impubliables, bien longtemps après les faits : « c’était par un effet de la politique du cardinal Mazarin que l’on élevait Monsieur, frère de Louis XIV, de la manière la plus efféminée, qui devait le rendre pusillanime et méprisable, et qui nous paraîtrait de plus, aujourd’hui, étrange et ridicule au dernier point. Mme de Choisy se prêtait à cette extravagance par une suite de son goût pour l’intrigue, et elle fit prendre à son fils la même habitude pour faire sa cour à Monsieur » (p. 51).

Androgyne, transsexuel ou travesti ?

Dans l’enfance de François-Timoléon et jusqu’à 30 ans, le mot « androgyne » semble approprié, car le garçon cultive une apparence féminine, en plus du travesti. Les cas de transvestisme n’étaient pas rares au XVIIe siècle [1], mais François-Timoléon semble avoir bénéficié d’une certaine indulgence pour ses fredaines. L’auteur mentionne le cas fameux de Mademoiselle de Maupin, qui inspirera un roman éponyme à Théophile Gautier en 1835. Elle est censée avoir été condamnée à mort pour avoir incendié un couvent dans le but d’enlever une de ses admiratrices dont elle s’était éprise ! Mais le mot « transsexuel » n’est pas loin d’être justifié avant la lettre, car la mère, en accord avec son fils, utilise tous les moyens disponibles à l’époque pour féminiser son garçon pré-pubère. Dans ses œuvres plus ou moins autobiographiques, Choisy raconte : « Je n’avis point de barbe, dira-t-il. On avait eu soin, dès l’âge de cinq ou six ans, de me frotter tous les jours, avec une certaine eau qui fait mourir le poil dans la racine, pourvu qu’on s’y prenne de bonne heure » et « Je me lavais tous les soirs le col et le haut de la gorge avec de l’eau de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui faisait que la peau était douce et blanche ». D’autres extraits expliquent que des « corps de fer » et autres rembourrages avaient permis de développer ses hanches et de faire croire à « de la gorge ». L’auteur remarque donc avec raison que « si le XVIIe siècle avait connu le rôle des œstrogènes dans le développement des seins […] à coup sûr notre héros ne s’en serait-il pas privé » (p. 50).
Adulte, François-Timoléon vivra plus précisément quelques expériences de travesti, notamment au théâtre, en jouant sur la tradition dudit travesti. Il jouera la comédie à Bordeaux pendant 6 mois en 1666 en tant que femme. Il explique ce goût par un argument particulier : « J’ai cherché d’où me vient un plaisir si bizarre ; le voici. Le propre de Dieu est d’être aimé, adoré. L’homme, autant que sa faiblesse le permet, ambitionne la même chose. Or, comme c’est la beauté qui fait naître l’amour et qu’elle est ordinairement le partage des femmes, quand il arrive que des hommes ont ou croient avoir quelques traits de beauté qui peuvent les faire aimer, ils tâchent de les augmenter par les ajustements des femmes, qui sont fort avantageux. Ils sentent alors le plaisir inexprimable d’être aimé. J’ai senti plus d’une fois ce que je dis par une douce expérience, et quand je me suis trouvé à des bals et à des comédies, avec de belles robes, des diamants et des mouches, et que j’ai entendu dire tout bas auprès de moi "Voilà une belle personne", j’ai goûté en moi-même un plaisir qui ne peut être comparé à rien, tant il est grand. L’ambition, les richesses, l’amour même ne l’égalent pas, parce que nous nous aimons toujours mieux que nous n’aimons les autres » (Mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme, cité p. 94). Van der Cruysse précise : « Contrairement à son ami Philippe d’Orléans, Timoléon n’était guère tenté par les amours masculines. Les hommes ne l’intéressaient que dans la mesure où leur admiration rendait hommage à sa beauté et attestait l’efficacité de sa stratégie transsexuelle » (p. 95).
Lotus de thaïlande

Période transsexuelle

Le mot « transsexuel » remplace « travesti » et « androgyne » pour ces périodes où non seulement le travesti est permanent, mais où l’abbé se fait passer pour une comtesse, en s’installant d’abord en province. En témoignent quelques textes réunis dans le volume cité ci-dessus, écrit pour une amie dans la vieillesse de l’académicien, et qui tiennent sans doute pour une bonne part du romanesque. À ce propos, l’auteur établit un parallèle justifié avec Casanova (p. 102). Si le mot semble proche de la réalité vécue, c’est qu’à l’époque n’existaient aucun des moyens médicaux actuels de rendre une transformation manifeste et définitive, comme expliqué ci-dessus. Dans la mesure où, dans la suite de son existence, l’abbé est revenu à son statut masculin tout en conservant dans son intimité le goût du travesti, ce récit est plein d’enseignement pour nos ami(e)s transgenres actuels.
Choisy teste d’abord son travesti à Paris ; par exemple il se fait encourager par Mme de La Fayette dans son salon, en présence de La Rochefoucauld, qui semble approuver (p. 104). Un incident de cour le pousse prudemment à vivre son penchant dans une province discrète (vers Bourges), où il achète une maison sous l’identité d’une « Comtesse des Barres ». Suivent des anecdotes amusantes où ladite Comtesse abuse de son prestige de grande dame (l’abbé avait du bien), pour séduire un tendron, et sous prétexte de lui apprendre à se coiffer, profiter de sa naïveté pour non seulement copuler avec la jeune fille, mais le faire, dans son lit, devant un public, dont sa mère ! Attirée par une jeune comédienne, Mme des Barres se débarrasse du tendron en favorisant un mariage arrangé fort opportun. Elle a un comportement très donjuanesque, à ceci près qu’elle n’abandonne jamais ses victimes, mais veille à leur établissement, en les dotant si nécessaire (donc comportement plutôt « casanovien ») : « Une femme mariée ne m’était plus rien : le sacrement effaçait tous ses charmes » (op. cit., p. 122). Avec la comédienne Roselie, c’est une première aventure de « double travesti » : l’abbé-comtesse s’amuse à habiller la jeune fille en garçon, tout en jouant sur l’ambiguïté de son sexe féminin. Mais cette fois-ci, le jeune comte « était enceint » (p. 123). Qu’à cela ne tienne, on rentre à Paris, et l’abbé s’arrange pour faire accoucher Roselie discrètement, lui trouve une bonne place de comédienne, et s’occupe de l’enfant jusqu’à ce qu’il l’aura mariée, à l’âge de 16 ans…

Mme de Sancy

C’est à cette époque que François-Timoléon entretient une correspondance amicale avec son aîné Bussy-Rabutin, qu’il rencontre en Bourgogne en 1671, et qu’il admire pour son rapt raté de Mme de Miramion. Grâce à l’héritage de son frère aîné, l’abbé de Choisy s’installe à grands frais à Paris, en Mme de Sancy, dans le Faubourg Saint-Marceau (quartier discret). On le retrouve en grande dame que les prêtres de la paroisse, honorés de sa présence, chargent de la quête à la grand-messe. Voici Choisy en ancêtre des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence ! Elle séduit encore une jeune fille, l’habille en garçon, et organise un mariage de carnaval très libertin : « Ainsi j’eus le plaisir de l’avoir souvent garçon, et comme j’étais femme, cela faisait le véritable mariage » (op. cit., p. 158) : on aimerait autant d’humour par rapport au mariage chez nos militants « LGBT » actuels.

La conversion et le voyage au Siam

L’abbé a l’occasion de participer comme secrétaire au conclave de 1676 qui voit l’élection du pape Innocent XI. Cette période de sa vie est peu connue ; il semble vouloir se faire oublier. La quarantaine approchant, il songe à se ranger des voitures, surtout suite à une maladie qui le laisse pour mort en 1683 et lui rappelle qu’il est censé craindre Dieu. Le hasard le fait prendre retraite aux Missions étrangères de Paris, où il a vent du projet d’ambassade au Siam pour répondre à une ambassade siamoise. Il intrigue pour obtenir le poste, et ayant raté le coche pour être ambassadeur en titre, obtient un strapontin en inventant ad hoc une « coadjuterie » d’ambassade (p. 208), en cas que l’ambassadeur en titre viendrait à décéder dans un si long voyage, ce qu’on lui accorde dédaigneusement, sans la moindre subvention. Le voyage se passe aussi bien que possible pour l’époque, et l’abbé tient régulièrement son journal, qu’il publiera à son retour et qui aura un grand succès, même si l’un de ses compagnons de voyage, Claude de Forbin, lui reproche d’avoir été aveugle à la « misère qui se manifeste partout » (p. 236). Mais peut-être voir la misère dans un royaume « ami », pour un courtisan, serait-il dangereux ? Cela pourrait suggérer qu’on n’y serait pas aveugle non plus dans une France qui connaissait le même contraste entre une cour somptueuse et un peuple miséreux. Et puis rappelons-nous que tous les auteurs de l’époque, aussi géniaux fussent-ils, quand ils n’étaient pas comme Molière des laquais chargés du pot de chambre du roi, étaient au mieux des lèche-bottes ou des peigne-culs, jouissant de tout sans se salir au travail, pendant que les paysans et les ouvriers se tuaient à la tâche pour gaver l’aristocratie dans une France qu’obéraient les guerres incessantes menées par le Roi Soleil chaque saison, à l’instar, naguère, des chasses africaines de Giscard d’Estaing.
L’abbé est cependant sensible et ouvert aux différences culturelles. La cérémonie de remise de la lettre de Louis XIV donne lieu à des tractations infinies pour savoir comment et de combien de centimètres on se prosternerait. Forbin note dans son journal : « La posture de ces mandarins, avec leurs paniers dans le cul l’un de l’autre, fit rire tous les Français » (p. 250).
Photo ci-dessous : Des sculptures du musée de l’opium dans le triangle d’or, qui réconcilieraient notre abbé avec la différence des sexes. Ce sont des figures tutélaires qu’on place à l’entrée des villages karen (chez les fameuses femmes girafes).
Figures karen

Un roi si spontanément populaire…

Cela n’est pas sans nous rappeler le chapitre XVIII du Candide de Voltaire : « Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer Sa Majesté : si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie ». De fait, j’ai vu de mes yeux à la télévision (d’une nullité crasse, encore pire qu’en France) une cérémonie non pas royale, mais princière, et, croyez-moi si vous voulez, le prince était entouré de types en uniforme blanc qui le servaient à genoux, en procédant comme des manchots. Il faut dire que le roi actuel, Rama IX, Bhumibol Adulyadej pour les intimes, est le plus ancien monarque cliniquement vivant du monde. Né en 1927, il règne depuis 1946 ! [2] On peut se faire une idée de la cérémonie dont fut témoin l’abbé de Choisy, à l’époque de l’avant-dernière dynastie du Royaume d’Ayutthaya, qui fut renversée par les Birmans en 1767, et remplacée en 1782 par la dynastie des Rama dont l’actuel monarque est le dernier avatar, en constatant que le pays entier est parsemé de milliers de portraits du roi et de ses rejetons le long de toutes les rues, des monuments, etc. Le roi en costume royal, mais aussi dans toutes les situations de la vie courante (sauf sur le trône des chiottes), par exemple avec un appareil photo en bandoulière.
Par contre, on ne le voit jamais dans la situation triviale au possible de traverser une rue, grande aventure qu’un piéton roturier accomplit au péril de sa vie dans ce pays. Si cela était arrivé une seule fois dans la vie d’un de ces parasites, nul doute qu’une loi aurait été votée pour inventer le miracle du « passage piétons » (j’exagère : il y en a quelques-uns dans les très grands carrefours, mais si l’on prévoit des passages pour les piétons, c’est parce qu’on a renversé de la peinture blanche par terre et par hasard !) J’ai réussi à prendre cette photo d’une de ces innombrables pubs du roi, coincée entre une pub pour des croquettes pour chiens et une autre pour un centre de loisirs (ça lui fait la tronche en biais le pauvre, mais comprenez que pour le prendre de face j’aurais dû carrément me planter au milieu d’une autoroute urbaine à Chiang Mai).
Rama IX à Chiang Mai

Le crime de lèse-majesté

Il faut préciser qu’une loi inflexible réprime de plusieurs années de prison le crime de lèse-majesté, y compris contre des étrangers. Il est donc évident que d’une part le signataire de cet article, en écrivant cette phrase, s’engage à ne plus foutre les pieds en Thaïlande tant que ce parasite ou l’un de ses rejetons ne sera pas crevé, mais aussi que pas un seul des guides touristiques que vous achèterez ne pourra vous proposer la vérité sur ce véritable fléau qui grève ce pays, sous peine de subir des rétorsions [3]. C’est à peine si les grands quotidiens ou TF1 peuvent se permettre de dire la vérité sur ce roi, car vu l’intrication de l’industrie et des médias en France, si TF1 relayait une info défavorable sur ce fantoche, Bouygues perdrait immédiatement des fortunes en contrats… Pour terminer sur ce chapitre iconoclaste, une scène de la vie quotidienne dont j’ai été témoin dans le (sic) pays du sourire : une princesse royale a eu l’idée de visiter le site archéologique khmer de Prasat Phnom Rung le même jour que nous, vers 14h. Nous arrivons vers 11h, repartons vers 13h15. Depuis notre arrivée, sur la route, un militaire ou flic tous les cent mètres, plusieurs dizaines de kilomètres avant le temple. Sur place, alors que l’altesse n’est prévue que dans l’après-midi, des dizaines de militaires s’exhibent et se livrent à des exercices, placent et enlèvent et replacent des chaises et des fauteuils, etc. Nous repartons. À vingt minutes du site, on fait arrêter notre véhicule sur le bas-côté de la route, comme tous les véhicules roturiers souillant la royale route. On nous oblige à descendre et à nous asseoir par terre, ainsi que tous les locaux ou farangs présents. Au bout de vingt minutes passe le convoi princier, dizaines de voitures de flics, cars, et enfin une Mercedes crème (eh oui, noblesse oblige, pas une voiture asiatique !), dont aucune main n’émerge pour saluer notre roture… On peut enfin se relever et repartir. Scène d’humiliation quotidienne en Thaïlande, « pays du sourire » pas contraint du tout ! Comme disait Léo Ferré : « Comme si l’on devait toucher du doigt pour croire / Qu’un peuple heureux rotant tout seul dans sa mangeoire / Vaut bien une tête de roi » (« Madame la Misère »). Revenons au XVIIe siècle.

Au Siam, ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire…

Le dicton populaire des singes de la sagesse semble avoir été adopté par notre abbé si bien en cour. Il est chargé d’une lettre du roi Louis XIV appelant le roi barbare à se convertir à la « vraie religion ». Heureusement que ladite lettre est rédigée en termes diplomatiques et que le roi de Thaïlande s’en moque éperdument, car les missionnaires sont en ce qui les concerne imbus d’un tel sentiment de supériorité que sans l’aura royale, ils se seraient fait rembarrer. Choisy assiste à des spectacles, mais selon Van der Cruysse, ne semble pas remarquer – et qui d’autre que lui aurait dû le remarquer ? – que « des acteurs maquillés et travestis jouaient les rôles féminins » (p. 268). Il se contente de noter dans son journal que « Les comédiennes sont bien laides » ! Ouf, nous voilà déchargé, nous qui vivons en une époque où fait rage le politiquement correct, d’une pénible besogne et d’un aveu coûteux ! Tu l’as dit, Choisy ! Je lirai peut-être prochainement le Journal de voyage au Siam de Choisy, car les extraits qui truffent le livre de Van der Cruysse sont alléchants. Mais revenons à la suite de la vie de notre héros.

Un académicien respectable

Malgré la publication mystérieuse au Mercure galant en février 1695 d’une Histoire de la marquise-marquis de Banneville désormais attribuée à Choisy, mais prêtée à l’époque à Marie-Jeanne Lhéritier de Villandon, Choisy devint un académicien sévère et respecté, polygraphe orthodoxe, mais à la plume plaisante si l’on en juge par les nombreux extraits donnés dans cette biographie. Il semble que sa réputation sulfureuse lui ait fait perdre, du moins en France, la place qui lui revenait dans la littérature, et il est révélateur que les premières études sur cet auteur aient été l’œuvre de chercheurs étrangers… Choisy fut élu à l’Académie française, donc avec l’accord du roi, le 17 juillet 1687. Il aura le temps d’en revenir le doyen en 1723, un an avant sa mort, précédant le futur centenaire Fontenelle… Il en fut un membre assidu, et participa au dictionnaire. Van der Cruysse signale à propos de l’expression « être que de vous » un bon mot rapporté par Choisy, que l’on trouve un peu partout sans savoir qui est le premier rapporteur du ragot (et les notes de l’auteur ne nous aident pas) : « Au voyage de la paix des Pyrénées, un jour, le maréchal de Clérembault, le duc de Créqui et M. de Lionne causaient, moi présent, dans la chambre du cardinal Mazarin. Le duc de Créqui, en parlant au maréchal de Clérembault, lui dit dans la chaleur de la conversation : " M. le maréchal, si j’étais que de vous, j’irais me pendre tout à l’heure. " Eh bien ! répliqua le maréchal, soyez que de moi ! » (cité p. 356). L’abbé de Choisy réunira chez lui une éphémère académie privée censée traiter de toutes les sciences, en prélude à l’Académie des sciences morales et politiques, fondée en 1795. Cette Académie réunit entre autres Fontenelle et Charles Perrault, et l’auteur suggère qu’on peut voir en l’abbé de Choisy un précurseur modeste de l’esprit des Lumières, car l’idée de son académie sera reprise un an avant sa mort sous la forme du « Club de l’Entresol » par Pierre-Joseph Alary. L’œuvre la plus longue, sinon la plus considérable de Choisy sera une Histoire de l’Église en onze tomes, exercice fréquent à l’époque mais dont Choisy semble s’être sorti avec les honneurs du vulgarisateur agréable à lire. Van der Cruysse parle par exemple de sa version alléchante de l’histoire de « Saint Boniface, gigolo et martyr » (p. 368) ! Il cite des excuses de Choisy sur le style cavalier qu’il adopte, qui vaudraient autant pour sa propre biographie, qui virevolte et « papillote » (p. 371) entre les époques, en retombant toujours sur ses pieds. D’après ses premiers biographes, malgré ses travaux édifiants, l’abbé persista dans cette troisième partie de sa vie à s’habiller en femme, que ce soit chez lui ou pour sortir, mais plus discrètement qu’auparavant (p. 385).

Mémoires de l’abbé de Choisy

Retour de voyage, j’ai prolongé ma fréquentation de la bonne abbée par la lecture des Mémoires de l’abbé de Choisy publiées en 1966 par Georges Mongrédien au Mercure de France (réédité dans un format poche en 2000, 540 p.). Il s’agit des Mémoires pour servir à l’histoire de Louis XIV, faites pour être posthumes, et dans lesquels l’abbé authentifie ses mésaventures en confiant par exemple : « On rira de me voir habillé en fille jusqu’à l’âge de dix-huit ans ; on n’excusera pas ma mère de l’avoir voulu » (p. 32), ou « ma mère, par une fausse tendresse, m’a élevé comme une demoiselle : le moyen de faire de cela un grand homme ! » (p. 55). Ce texte est suivi des Mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme, dans lesquels on retrouve toutes les citations relevées dans la bio, mais avec le plaisir de les replacer dans le déroulement d’une histoire fort plaisamment contée. Dans l’épisode du faubourg Saint-Marceau, il ressort bien que personne ne médit de Madame de Sancy, sauf à la remarquer et l’admirer, sans ignorer son véritable sexe : « Mais est-il bien vrai que ce soit là un homme ? Il a bien raison de vouloir passer pour une femme. » (p. 440). Une lettre anonyme reçue, reproduite intégralement (à moins qu’il ne s’agisse d’une invention) est fort gentille, et ne lui reproche que de coucher sans sacrement (p. 457).
On trouve dans l’anthologie de Nouvelles du XVIIe siècle publiée dans la collection de la Pléiade Gallimard (1997), la nouvelle « Histoire de la marquise-marquis de Banneville », qui ne fait pas 20 pages, mais assortie d’un dossier aussi épais. Conte plutôt que nouvelle, présenté d’ailleurs à l’époque comme de la plume d’une auteure de contes de fées, sans compter la proximité de l’abbé de Choisy avec Charles Perrault, en ces années où commencent à paraître, dans le Mercure galant, des pièces détachées des Contes de ma mère l’Oye. Effectivement, l’authenticité ne fait pas de doute, car le texte concentre les traits constitutifs de la légende de l’abbé, qui n’étaient à la publication de la nouvelle, connus que de lui. Le thème est traditionnel dans les contes : une enfant unique est élevée comme fille alors qu’elle est née garçon, et les difficultés viennent à l’adolescence quand un marquis tombe amoureux d’elle. Mais la mère veille au grain ! Même thème dans L’enfant de sable, de Tahar Ben Jelloun, mais dans le sens contraire : fille élevée en garçon. Citons le dénouement malicieux, dont le lecteur intuitif se doute depuis longtemps, car le marquis, contrairement à la marquise, est informé de son état de femme (mais l’histoire ne justifie pas son travestissement), et ne souhaite pas épouser la marquise-marquis, mais après la mort de la mère, la fille exige le mariage, à la grande joie d’un oncle, héritier, qui pense en attisant le goût de la marquise-marquis pour le marquis, obtenir un mariage infécond, et récupérer l’héritage. Or, voici ce qui arrive après le mariage :
« Enfin, l’heure fatale étant arrivée, les parents et les amis les mirent ensemble dans un lit de parade et les embrassèrent, les hommes en riant, et quelques bonnes vieilles tantes en pleurant. Ce fut alors que la petite marquise fut bien étonnée de voir le froid et l’insensibilité de son amant. Il était à l’autre bout du lit, et soupirait et pleurait. Elle s’approcha à moitié, sans qu’il fît semblant de s’en apercevoir. Enfin, ne pouvant plus soutenir un état si douloureux : « Que vous ai-je fait, marquis, lui dit-elle, et ne m’aimez-vous plus ? Répondez, ou vous m’allez voir mourir. — Hélas, madame, lui dit le marquis, je vous l’avais bien dit, nous vivions heureux, vous m’aimiez, et vous m’allez haïr ; je vous ai trompée, approchez et voyez. » Il lui prit la main en même temps et la mit sur la plus belle gorge du monde. « Vous voyez, ajouta-t-il en fondant en larmes, « vous voyez que je ne puis rien pour vous, puisque je suis femme aussi bien que vous. » Qui pourrait exprimer ici la surprise et la joie de la petite marquise ? Elle ne douta plus dans ce moment qu’elle ne fût un garçon et, se jetant entre les bras de son cher marquis, elle lui causa la même surprise et la même joie. »

Bussy-Rabutin : Histoire amoureuse des Gaules

Toujours plus loin de la Thaïlande : comme j’avais visité il y a peu le château de Bussy-Rabutin en Bourgogne, et que son Histoire amoureuse des Gaules (1665, Folio, 1993, 320 p.) traînait sur ma table de nuit, j’ai ouvert ce volume pour connaître mieux ce vieux libertin copain de l’abbé. Il ne s’agit pas d’un roman, mais d’une histoire à clé, chronique de nique de la noblesse de la Fronde, qui valut à Roger de Bussy-Rabutin (1618-1693) une disgrâce prolongée, qui ne l’empêcha pourtant point de siéger à l’Académie française, où il avait été élu, par chance, juste avant que n’éclate le scandale de la divulgation de son manuscrit prêté à quelque amie malintentionnée. Malgré l’apparat critique incollable de Jacqueline et Roger Duchêne, ce livre m’est tombé des mains, et ce n’est que songeant à l’édification des lecteurs de ce site que je suis allé jusqu’au bout de cette Gaule. On y rencontre à chaque page plusieurs allusions satiriques à divers personnages oubliés ; une note de 15 lignes explique qui est ce personnage, mais quand vous le rencontrez à nouveau 20 pages après, vous avez tout oublié, et vous vous perdez dans ces morceaux d’un puzzle dont la vue d’ensemble échappe à jamais. Non qu’il n’y ait pas quelques pages plaisantes, qui nous renseignent sur la liberté de mœurs de l’époque. Ainsi des échanges de lettres entre certaines femmes fort légères et leurs amants, qui n’étaient pas que platoniques, et qui relèguent la carte du Tendre au statut de conte pour enfants. Par exemple, un Crispin propose sans détour à une Ardélise, à laquelle est consacrée la première partie de cette Histoire, de l’argent pour coucher, beaucoup d’argent, dans un billet de six lignes. Celle-ci lui répond ce poulet : « Je n’ai rien vu de si joli que votre lettre, et je serai ravie d’en recevoir souvent de semblables » (p. 34). Elle se comporte vraiment en courtisane. L’amour entre hommes tient une grande place, avec notamment Manicamp (Bernard de Longueval, marquis de Manicamp) et Trimalet (Armand de Gramont (1637-1673), à ne pas confondre avec son père, Antoine III de Gramont, qui servit de modèle à Edmond Rostand dans son Cyrano), qui « s’aimaient fortement comme s’ils eussent été de différent sexe » (p. 60). Trimalet est le favori de Lycidas, qui n’est autre que Monsieur, Philippe d’Orléans (où l’on voit pourquoi Bussy-Rabutin dut connaître les joies de la Bourgogne, si ce n’est de la Bastille profonde). Les meilleures pages sont celles, pastiche du Satiricon de Pétrone, où Trimalet, cherchant à servir Ardélise à laquelle il avait auparavant fait miroiter l’amour de Lycidas, qui n’en eut que faire, fait fiasco par trois fois. Le personnage reconnaît dans ce récit à la première personne : « je vois bien que ce n’est pas mon fait que les dames » (p. 82), et la scène où Manicamp se félicite car « c’est pour l’amour de moi que vous avez été insensible auprès d’une aussi belle femme » (p. 83) est amusante, car après avoir répondu à une lettre d’Ardélise, Trimalet se met au lit avec Manicamp (p. 85) ! Plus loin, on s’amuse d’une scène digne de Brassens, où Trimalet s’indigne, voyant par le trou d’une serrure, « sa maîtresse faisant des caresses à son mari aussi tendres qu’à un amant » ! L’ouvrage se ferme sur un autoportrait de Bussy, et un portrait de sa cousine dont il fut amoureux, la fameuse marquise de Sévigné, Marie de Rabutin-Chantal pour les intimes. Portrait féroce car les cousins se brouillèrent quelque temps parce qu’elle lui refusa un prêt. Tout cela est inclus dans la relation de la « Partie de Roissy », où Bussy joue un rôle. On l’y voit tirant au sort avec deux amis les femmes que chacun doit courtiser ! C’est la partie la plus scandaleuse, car le sacrilège est joint au libertinage. Par exemple, il est question, lors d’une partie fine, d’« allées où l’on se touchait sans se voir » (p. 176). Mon dieu, que ces ancêtres des « backrooms » nous mènent loin de la Thaïlande !

- Voir la suite de cet article sur trois romans plus récents concernant la Thaïlande.

- À propos de l’interdiction du travestissement de femmes en hommes, lire un article de Christine BARD, « Le « DB58 » aux Archives de la Préfecture de Police », sur le site de la revue CLIO.

Lionel Labosse


© altersexualite. com, 2012. La photo est de Lionel Labosse.
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[1Et même avant, bien sûr, voir dans Les Tragiques (II, 755-796) d’Agrippa d’Aubigné, le portrait satirique d’Henri III en travesti.

[2Cela prendra fin par sa mort le 13 octobre 2016 ; il aura donc régné 70 ans et des cacahuètes…

[3Voir un des articles de Courrier international sur le sujet, et consulter les autres articles, car celui-ci est traduit d’un journal thaïlandais, lui-même soumis à la censure.