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« Naître fille est une calamité », pour lycéens et adultes

L’Enfant de sable, de Tahar Ben Jelloun

Points Seuil, 1985, 214 p., 6€

jeudi 17 septembre 2009, par Lionel Labosse

Je dois avouer d’entrée que je n’ai pas été séduit par les trois livres de Tahar Ben Jelloun que j’ai lus jusque-là. Le thème de ce roman est en phase avec la thématique de notre rubrique livres, et la renommée de l’auteur rend l’ouvrage susceptible de figurer dans les C.D.I. de lycées, ce qui justifie cet article. Bien sûr ce n’est pas parce que je n’accroche pas que ce roman n’a pas d’intérêt. Vous serez particulièrement bienvenus à laisser un message pour compléter mon point de vue… Le thème est un traditionnel du conte : une fille est travestie en garçon, ici pour satisfaire le désir du père de famille d’avoir enfin un héritier mâle après six filles accouchées par son épouse, ceci dans le but d’empêcher ses frères d’accaparer l’héritage familial. L’auteur alourdit — à mon sens — l’histoire des élucubrations du narrateur conteur, ce qui l’empêche d’approfondir ce thème intéressant, au profit de considérations somme toutes banales en 1985 sur l’art du conte et l’importance de la tradition orale dans la littérature marocaine [1].

Trouble dans le genre

C’est un rêve qui donne l’idée à ce père de famille de faire de sa huitième fille un garçon, en achetant le silence de la sage-femme. Il y croit lui-même et console sa femme : « regarde comme il est beau, touche ses petits testicules, touche son pénis, c’est déjà un homme ! » (p. 27). Le jour de la circoncision, il trouve une ruse un peu invraisemblable (voyez p. 32). Le récit par le personnage principal (cahier soi-disant retrouvé) des séances au hammam avec sa mère donne lieu à un exercice à la façon des « paroles gelées » : certains mots comme « qlaoui » « ne tombaient pas. Ils devaient rester collés sur les pierres du plafond » (p. 35). Le petit « Ahmed » se déclare « secrètement content de ne pas faire partie de cet univers si limité » (p. 34). Le passage de témoin du récit au personnage ôte une information qui aurait dû avoir son importance : à quel moment Ahmed a-t-il compris qu’il n’était pas vraiment un garçon ? On le voit très tôt préoccupé à observer sciemment les changements de son corps (p. 36), voilà tout. Quand l’âge vient de rejoindre les hommes au hammam, il les observe se rasant le sexe, et remarque : « J’appris plus tard qu’il se passait bien des choses dans ces coins sombres » (p. 37), mais bizarrement, il ne profite pas de l’occasion ! Les premières règles sont « éclaboussure d’une circoncision tardive » (p. 46).

Brouillages narratifs

Le jeune Ahmed demande à son père de le marier, car sa condition l’intéresse : « Elle me permet d’avoir des privilèges que je n’aurais jamais dû connaître » (p. 50). Par provocation, il épouse Fatima, une cousine malade, fille d’un des oncles qui voulait accaparer l’héritage. C’est alors qu’intervient un autre brouillage narratif : une longue série de lettres anonymes échangées avec un mystérieux correspondant, insérées dans le cahier autobiographique, lui-même enchâssé dans le récit du conteur. Quelques pages plus loin, le frère de Fatima intervient : le conteur a tout inventé, c’est lui-même qui détient le vrai journal d’Ahmed. Bon… De temps en temps l’auteur distille quelques considérations sur l’histoire principale. Ahmed serre parfois sa femme dans ses bras, mais « pour la consoler de sa détresse, pas pour exprimer un quelconque désir sexuel » (p. 75). « Elle devait penser que j’étais un homosexuel qui avait besoin d’une couverture pour faire taire les médisances » (p. 76). L’histoire fait à nouveau un pas de côté, et voilà inséré le conte du « leader isolé », une femme bandit qui rappelle le Diadorim de João Guimarães Rosa. Celle-ci a des relations comme femme avec un homme, mais il la rejette, s’étant indigné « parce qu’en faisant l’amour elle a pris le dessus après l’avoir mis à plat ventre, et simulait la sodomisation » (p. 84).
Le désir vient tardivement titiller Ahmed, après la mort de Fatima. Il remarque « combien ce peuple est affamé de sexe. Les hommes regardent les femmes en pétrifiant leur corps ; chaque regard est un arrachage de djellaba et de robe. ». Il se souvient de « [s]on père, habillé, le séroual baissé, donnant à [s]a mère la semence blanche » (p. 102). Il songe à « enlever un bel adolescent » (p. 105), mais n’en fera rien, et décide de partir « confronter ce corps à l’aventure » (p. 112). La première rencontre est celle d’une vieille femme qui le/la dénude et lui suce les seins. Elle /il ressent du plaisir, mais la repousse violemment, puis se masturbe : « Je me suis longuement caressé les seins et les lèvres du vagin. J’étais bouleversée. J’avais honte. » (p. 115). Une autre femme « introduisit son médium dans mon vagin » (p. 118) pour vérifier son intuition. Elle dirige une sorte de cirque forain, et profite de l’aubaine pour lui faire faire un numéro de travesti. Nouvel écart de narration : le conteur meurt, quelqu’un doit raconter la suite… (p. 137). Cela donne lieu à une histoire violente d’inceste et de viol du héros devenu « Zahra » — il sera donc passé de A à Z —, par le fils de la propriétaire du spectacle forain (p. 141). Le narrateur premier reprend parfois la parole, et retrouve son fil rouge sur le peuple obsédé par le sexe (une page sur la prostitution masculine, p. 145), puis on passe à une autre conteuse, laquelle nous apprend que « Naître fille est une calamité » (p. 166), avant de filer en avril 1957 à « Buenos Aires », ou du moins un mélange de Marrakech et de Buenos Aires (p. 173) ! L’histoire du récit prend définitivement le pas sur celle d’Ahmed, au grand désarroi du lecteur naïf que je suis… Je vous laisse donc démêler le fils trop entortillé pour moi de ce récit très Butlerien avant la lettre. Pour la critique de la société patriarcale, je préfère définitivement l’écriture de Driss Chraïbi. Reste un certain intérêt pour l’évocation de la sexualité, même si, à mon goût, le personnage aurait pu profiter de son masque pour s’infiltrer plus loin dans l’investigation des différences entre les sexes.

- Tahar Ben Jelloun est également le traducteur de Le Pain nu, de Mohamed Choukri (un autre texte où la sexualité est très présente).

- Sur le même thème, voir un téléfilm de David Delrieux (2008) intitulé Garçon manqué, avec Smaïn et Biyouna. L’ami Olivier m’a signalé qu’il a cru voir dans ce film une image subliminale de votre site préféré lors d’une séquence de recherche Internet… Plus ancien, la nouvelle « Histoire de la marquise-marquis de Banneville », de L’abbé de Choisy, sur le thème inverse d’un garçon élevé en fille.

- En avril 2010, création remarquable du site altersexuel marocain Mithly.
- Basha posh, de Charlotte Erlih, est un roman jeunesse sur le même thème.

Lionel Labosse


Voir en ligne : L’article de Jean-Yves, sur Culture et Débats


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[1Voir l’article de Marc Gontard intitulé « Le Roman Marocain de langue française ».