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Hommage hugolien à Guernesey, pour adultes

Les Travailleurs de la mer, de Victor Hugo

Le Livre de Poche, 2002 (1866), 674 p., 7,5 €

samedi 15 février 2014, par Lionel Labosse

Quatre ans après Les Misérables, trois ans avant L’Homme qui rit, voici Les Travailleurs de la mer. Comme L’Homme qui rit, il s’agit d’une nouvelle surgonflée par des dissertations documentaires à n’en plus finir sur les îles anglo-normandes et tout ce qui relève de la mer, sans oublier l’illumination de la publication du pavé dans l’océan de Darwin, que Hugo n’avait pas raté bien sûr. L’oncle Totor exhibe ses biscottos lexicaux, et dévoile sa connaissance du glossaire de la mer. Cela glisse sans s’arrêter, et l’on ne retient de l’histoire que l’amour timide et tiédasse d’un ours qui se laisse piquer la princesse qu’il convoite par la première tarlouze venue. Rien de bien convaincant. Comment un romancier si expérimenté se laisse entraîner dans des centaines de pages de digressions maritimes, et expédie son amoureuse transie en quelques traits, comme il expédiait, paraît-il, les soubrettes ? Ce qui nous intéresse, finalement, comme dans L’Homme qui rit, c’est la mise en abyme de l’écrivain Hugo, le bricoleur de génie qui dans sa cambuse, avec les moyens du bord, sauve la machine à vapeur échouée du vaisseau France… Sacré Hugo ! Pour les intimes, c’est parce que j’ai passé une semaine dans lesdites îles, que je me suis tapé ledit pavé (et parce que j’aime un peu le papa Hugo malgré mes petites piques, on l’aura compris !). La visite de la maison Hugo, Hauteville House, est un must, meilleur souvenir de ce séjour, qui complète parfaitement la visite de la maison-musée de Paris. J’ai choisi l’édition (trop) savante de David Charles (Livre de Poche, 2002).

L’archipel de la Manche

Ce prologue, retranché au dernier moment, puis rajouté quelques années plus tard, est une sorte de guide touristique des îles anglo-normandes. On y relève des perles, comme par exemple, dans la partie linguistique, cette féminisation des noms de métiers tellement en avance sur son temps : « à Saint-Pierre-Port, on n’est pas horloger, on est montrier ; on n’est pas commissaire-priseur, on est encanteur ; on n’est pas badigeonneur, on est picturier ; on n’est pas maçon, on est plâtreur ; on n’est pas pédicure, on est chiropodiste ; on n’est pas cuisinier, on est couque ; on ne frappe pas à la porte, on tape à l’hû. Madame Pescott est « agente de douanes et fournisseure de navires » (p.58). Quelques phrases frappées au coin hugolien sont dorénavant reprises dans tous les guides touristiques : « Les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre » (p. 60). Une erreur du maître sur la Tour Martello (Cette espèce de tour côtière, à deux étages de meurtrières, se nomme martello, du nom de l’inventeur », p. 77) est maladroitement confirmée par une note de bas de page, alors que ce nom vient d’une déformation du nom de lieu « Mortella ». C’est l’occasion d’opiner sur l’apparat critique hypertrophié de ce roman lui-même hypertrophié. Le travail de David Charles est évidemment respectable, hénaurme, très-utile. Mais on se demande souvent à qui il s’adresse, faisant le grand écart entre de simples définitions de mots aussi courants que « griffon » (p. 124) ou « lazaret » (p. 133), ou encore une note nous apprenant qui est « Œdipe » (p. 486), et des considérations alambiquées (ex : « Le moi n’est pas fondé sur sa séparation prométhéenne d’avec les choses, mais par son adhésion à l’ombre : la « fatalité intérieure » est bien « l’anankè suprême ». » (p. 460). Comme disait Aloysius Bertrand : « Mon livre, le voilà tel que je l’ai fait et tel qu’on doit le lire, avant que les commentateurs ne l’obscurcissent de leurs éclaircissements. » (Poésie, Gallimard, p. 217). Ce type d’annotations est un peu agaçant, car on ne sait jamais, quand une note suit un mot relativement courant, s’il va s’agir d’une définition pour élèves de 4e, ou d’une information hugologique importante pour lecteur adulte. L’éditeur s’imagine-t-il qu’un lecteur ignorant de ce qu’est Œdipe ou un griffon puisse se taper un tel livre ? Bref, les érudits sont parfois rasoirs ! Le lexique broussailleux du père Hugo n’est souvent qu’un enfumage : « À ces quatre madriers étaient attachés quatre palans garnis chacun de leur itague et de leur garant, et ayant cela de hardi et d’étrange que la moufle à deux rouets était à une extrémité du madrier et la poulie simple à l’extrémité opposée » (p. 442). Cette fois-ci, David Charles nous fait grâce des éclaircissements, et se contente d’annoter : « Provocation du lecteur » ! Mais revenons à nos moutons guernesiais…

Je ne résiste pas au plaisir de citer un mini-sketch digne de Fernand Raynaud, à propos du patois normand pratiqué sur les îles :
- « Un de ces Français reçut la visite d’un vieux professeur de langue française, établi depuis longtemps, disait-il, dans le pays. C’était un Alsacien, accompagné de sa femme. Il montrait peu d’estime pour le français normand qui est l’idiome de la Manche. En entrant il s’écria : « J’ai pien te la beine à leur abrendre le vranzais. On barle ici badois. — Comment badois ? — Oui, badois. — Ah ! patois ? — C’est ça, badois ». Le professeur continua ses plaintes sur le « badois » normand. Sa femme lui ayant adressé la parole, il se tourna vers elle et lui dit : « Ne me vaites bas ici de zènes gonchicales ». » (p. 88) [1]. Ce « Français » a de bonnes chances d’être Hugo lui-même, qui multiplie ici ou là les allusions à son existence de proscrit célèbre. À propos du peu qu’il reste de ce patois normand, voilà une petite photo de noms de lieux sur un bus. L’usage des accents y est extraordinaire. À propos, dans mon article sur les signes diacritiques j’ai inclus une photo de pancartes prise dans le port de Saint-Malo, à l’occasion de ce petit voyage (rappelons qu’une partie de l’action du roman se passe à Saint-Malo).

Autobus à Jersey

Hommes sans femmes ; femme oiseau

À l’instar de nombreux héros hugoliens, les deux héros se passent de femmes, le parangon en étant Jean Valjean. « Mess Lethierry […] ne s’était jamais marié. Il n’avait pas voulu ou pas trouvé. Cela tenait peut-être à ce que ce matelot prétendait à des mains de duchesse. […] On racontait pourtant qu’à Rochefort en Charente, il avait jadis fait la trouvaille d’une grisette réalisant son idéal. C’était une jolie fille ayant de jolies mains. Elle médisait et égratignait. Il ne fallait point s’attaquer à elle. Griffes au besoin, et d’une propreté exquise, ses ongles étaient sans reproche et sans peur. Ces charmants ongles avaient enchanté Lethierry, puis l’avaient inquiété ; et, craignant de ne pas être un jour le maître de sa maîtresse, il s’était décidé à ne point mener par-devant monsieur le maire cette amourette.
Une autre fois, à Aurigny, une fille lui avait plu. Il songeait aux épousailles, quand un habitant lui dit : Je vous fais mon compliment. Vous aurez là une bonne bouselière. Il se fit expliquer l’éloge. À Aurigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache et on la jette contre les murs. Il y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche, elle tombe, et l’on se chauffe avec cela. On appelle ces bouses sèches des coipiaux. On n’épouse une fille que si elle est bonne bouselière. Ce talent mit Lethierry en fuite »
(p. 164). Gilliatt est une sorte de Quasimodo fuyant la femme : « Les soirs d’été, il se cachait derrière les rochers de la crique Houmet-Paradis pour voir les paysannes se baigner en chemise dans la mer. Un jour, à travers une haie, il avait regardé la sorcière de Torteval remettre sa jarretière. Il était probablement vierge » (p. 216).
Ce qui tombe bien pour ces deux rustres, c’est que Déruchette, la nièce-fille de Mess Lethierry, n’est pas femme, mais oiseau : « Telle fille, par exemple, si on la voyait ce qu’elle est, apparaîtrait oiseau. Un oiseau qui a la forme d’une fille, quoi de plus exquis ! Figurez-vous que vous l’avez chez vous. Ce sera Déruchette. Le délicieux être ! » (p. 171). Si ce n’était pas le bon vieil Hugo, on dirait que l’auteur de ces conneries yoyote de la touffe ! Lethierry, à l’instar de Jean Valjean, est hermaphrodite : « Déruchette était la fille d’un frère qu’il avait eu. Elle n’avait plus ni père ni mère. Il l’avait adoptée. Il remplaçait le père et la mère » (p. 195) [2]. Ses projections sur la jeune fille intéresseraient un psychanalyste, comme ci-dessus la peur des ongles qui nous rappelle le vagina dentata. Le sous-texte homosexuel transparaît ici ou là : « Le mari qu’il imaginait pour Déruchette était aussi un peu un mari pour Durande. Il eût voulu pourvoir d’un coup ses deux filles. Il eût voulu que le conducteur de l’une pût être aussi le pilote de l’autre » (p. 205). On verra ci-dessous qu’en fait de sa fille, la Durande est plutôt une projection de lui-même. Hugo multiplie les sous-entendus : « Il voyait, lui aussi, apparaître dans ses songes un fiancé. Un puissant gabier basané et fauve, athlète de la mer, voilà son idéal » (p. 206) : est-ce clair ?
De fait, lorsque Gilliatt revient, son exploit accompli, tel un chevalier de chanson de geste (Hugo prétend avoir écrit une « épopée du travail » [3]), et que, ayant surpris la déclaration nocturne d’Ebenezer & Déruchette, il se résigne et déclare qu’il n’aime pas Déruchette, le rustre Lethierry a-t-il un espoir, un peu à la manière d’Harpagon qui va sur les brisées de Cléante : « — Tu n’aimes pas Déruchette ! C’est donc pour moi que tu jouais du bug-pipe ? […] Alors c’est pour l’amour du bonhomme que tu as fait tout ce que tu as fait ! C’est pour les beaux yeux du papa que tu es allé aux Douvres, que tu as eu froid, que tu as eu chaud, que tu as crevé de faim et de soif, que tu as mangé de la vermine de rocher, que tu as eu le brouillard, la pluie et le vent pour chambre à coucher, et que tu as exécuté la chose de me rapporter ma machine, comme on rapporte à une jolie femme son serin qui s’est échappé ! » […] « D’abord, j’ai besoin de toi, moi. Tu seras le pilote de Durande. Si tu t’imagines que je vais te laisser aller comme ça ! Ta, ta, ta, nenni mon cœur, je ne te lâche point. Je te tiens. Je ne t’écoute seulement pas. Où y a-t-il un matelot comme toi ! Tu es mon homme » (pp. 597 sq.). L’amour transfigure Gilliatt aux yeux du père, mais de lui seul : « Gilliatt était hideux. Il était tel qu’il était sorti, le matin même, de l’écueil Douvres, en haillons, les coudes percés, la barbe longue, les cheveux hérissés, les yeux brûlés et rouges, la face écorchée, les poings saignants ; il avait les pieds nus. Quelques-unes des pustules de la pieuvre étaient encore visibles sur ses bras velus. Lethierry le contemplait. — C’est mon vrai gendre. Comme il s’est battu avec la mer ! Il est tout en loques ! Quelles épaules ! quelles pattes ! Que tu es beau ! » (p. 604). Sur le détail ci-dessous de l’Almanach du Charivari photographié dans l’expo sur les caricatures à la Maison de Victor Hugo en 2018, on peut voir Jean Valjean remercier son auteur « de n’avoir pas eu l’idée de le faire battre contre une pieuvre ».

Expo caricatures, Maison de Victor Hugo, 2018. Almanach du Charivari.

Les vrais hommes et le 3e sexe

Hugo prépare ses effets avec un sens particulier du doigté. Lethierry est anti-calotin, et s’il déteste les prêtres, c’est pour des raisons qu’on pourrait qualifier aujourd’hui d’homophobes : « Il contait qu’à son dernier voyage en Angleterre, il avait vu « l’évêchesse de Londres ». Ses révoltes sur ce genre d’unions allaient jusqu’à la colère. — Une robe n’épouse pas une robe ! s’écriait-il. Le sacerdoce lui faisait l’effet d’un sexe. Il eût volontiers dit : « ni homme, ni femme ; prêtre ». […] Il disait à Déruchette : Marie-toi avec qui tu voudras, pourvu que ce ne soit pas avec un calotin » (p. 211). Quand paraît Ebenezer, que Gilliatt sauve de la noyade, le lecteur a été prévenu : « Le jeune homme […] avait des cheveux blonds en couronne, le visage féminin, l’œil pur, l’air grave » (p. 231). Portrait complété plus tard : « ce jeune homme était, avant tout, joli. Étant prêtre, il avait au moins vingt-cinq ans ; il en paraissait dix-huit. Il offrait celte harmonie, et aussi ce contraste, qu’en lui l’âme semblait faite pour la passion et le corps pour l’amour. Il était blond, rose, frais, très fin et très souple dans son costume sévère, avec des joues de jeune fille et des mains délicates […]. Tout en lui était charme, élégance, et presque volupté. La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce » (p. 362). Et au retour de Gilliatt, quand il s’est déclaré à Déruchette : « son profil d’une blancheur jeune et charmante se dessinait sur le fond obscur avec une pureté de médaille ; il appuyait son coude à l’angle d’un panneau de la porte, et il tenait son front dans sa main gauche, attitude, à son insu, gracieuse, qui faisait valoir la grandeur du front par la petitesse de la main » (p. 602). Incidemment, la charge est renforcée par l’utilisation du mot « hermaphrodite », en association avec le mot prêtre, pour qualifier Clubin, le méchant de l’histoire : « L’hypocrite, étant le méchant complet, a en lui les deux pôles de la perversité. Il est d’un côté prêtre, et de l’autre courtisane. Son sexe de démon est double. L’hypocrite est l’épouvantable hermaphrodite du mal. II se féconde seul » (p. 339). L’intrigue est fort simple : le méchant Clubin ayant échoué le bateau, métaphore de la virilité de Lethierry, qui va rendre son pénis au roi, et épouser sa fille ? Celui qui sauverait la machine à vapeur échouée avec le bateau. Dans un moment d’exaltation, oncle et nièce ont juré qu’elle épouserait le sauveteur. À vapeur, pas à voile !

Gilliatt fait homme

« Il n’osait penser au delà et il pensait pourtant ; il se risquait dans les manques de respect de la rêverie, la quantité de forme féminine que peut avoir un ange le troublait, l’heure nocturne enhardit aux regards furtifs les yeux timides, il s’en voulait d’aller si avant, il craignait de profaner en réfléchissant ; malgré lui, forcé, contraint, frémissant, il regardait dans l’invisible. Il subissait le frisson, et presque la souffrance, de se figurer un jupon sur une chaise, une mante jetée sur le tapis, une ceinture débouclée, un fichu. Il imaginait un corset, un lacet traînant à terre, des bas, des jarretières. Il avait l’âme dans les étoiles » (p. 584). Il aura fallu tout un roman, et qu’il accomplisse un chef d’œuvre digne des compagnons du tour de France, pour que Gilliatt ose (à peine !) devenir un homme et fantasmer en fétichiste sur Déruchette. La ponctuation si particulière de cette prose poétique me fait penser bien avant la lettre, à la technique du courant de conscience. Mais au lieu de disputer sa proie, pourtant légitimement gagnée, au jeune prêtre efféminé, à la manière de Jean Valjean qui met sa vie en danger pour ramener Marius à Cosette, il décide de les marier d’autorité, à l’insu même de l’oncle (et s’il craignait d’épouser l’oncle en même temps que la nièce !?) Au passage, on relève une indication sociologique dans les phrases performatives prononcées par les époux lors du mariage au temple. En effet, si l’époux prononce cette formule : « — Déruchette, je te prends pour ma femme, soit que tu sois meilleure ou pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour t’aimer jusqu’à la mort, et je te donne ma foi », l’épouse la répète avec une seule modification, l’ajout de « pour t’aimer et t’obéir jusqu’à la mort » ! (p. 626). Quant à Gilliatt, enfin éloquent, son discours à Déruchette est tout en non-dit ; c’est à peine s’il évoque de façon très allusive ce jour où la jeune adolescente écrivit son nom sur la neige par jeu, et le rendit amoureux (p. 630).

Mise en abyme

Hugo multiplie les procédés de mise en abyme, si l’on peut dire, car la mer est aussi un abyme. Son identification à Gilliatt est évidente. Cela commence par son nom, dont l’éditeur nous explique qu’il peut être une déformation du prénom de Shakespeare. Les métaphores théâtrales sont fréquentes, par exemple ici : « Gilliatt profita de ce reste de clarté pour fourrer la corde à nœuds […] C’était quelque chose comme la garniture que se mettent aux genoux les actrices pour les agonies et les supplications du cinquième acte » (p. 406). Gilliatt au « travail » sur son écueil battu par les flots, tentant de sauver la machine à vapeur prisonnière de l’épave, c’est Hugo écrivant au sommet de Hauteville House, debout à son pupitre face à la mer, tentant seul de sauver la France prisonnière de Napoléon III l’usurpateur : « Tout cela, plein de fautes, mais fait par un seul homme, était surprenant » (p. 443). Cette dernière phrase détachée en paragraphe isolé souligne l’identification.

Maison de Victor Hugo à Guernesey
L’atelier de Hugo face à la mer.

Quand on visite Hauteville House, on est frappé par la bibliothèque, qui tapisse l’intérieur du bâtiment, et culmine dans l’atelier de verre et de fer avec vue sur la mer, où Hugo écrivait au lutrin. C’est Gilliatt se battant avec les éléments, et ce sera aussi, trois ans plus tard dans L’Homme qui rit, Ursus hurlant dans sa roulotte tapissée de livres, puis sa Green-Box, ou Ursus « engastrimythe » jouant tous les rôles de sa saynète pour faire croire à Dea que Gwynplaine est encore présent. Gilliatt, comme un bon romancier, prépare ses effets, et Hugo s’amuse à le souligner : « Il n’avait employé jusque-là que les deux ancres de la panse, et il ne s’était pas encore servi de la petite ancre de la Durande, retrouvée, on s’en souvient, dans les brisants. Cette ancre avait été déposée par lui, toute prête aux urgences, dans un coin de la panse » (p. 477). Il a même scrupule à déclencher la tempête terrible au moment même où Gilliatt libère la « panse » (son bateau propre à recevoir la machine) au terme de dix semaines de travail : « Le hasard, s’il existe, est habile » (p. 497). Tu l’as dit, bouffi ! Les rares paroles de Gilliatt pendant son travail participent aussi d’un autre type de mise en abyme, tant elles rappellent l’ironie et les jeux de mots de Gavroche. Comme il manque d’eau, il s’adresse à la tempête, qui lui en fournit : « Gilliatt examina fixement la nuée et grommela entre ses dents : j’ai soif, tu vas me donner à boire » (p. 500) ; puis « Cette chose faite, il prit d’une flaque de pluie un peu d’eau dans le creux de sa main, but, et dit à la nuée : cruche ! » (p. 520). Ce David se servant de la force de Goliath pour le vaincre, puis lui crachant cette insulte, n’est-ce pas Hugo face à Napoléon III ? David Charles nous rappelle aussi que les deux Douvres sont une allégorie du Coup d’État du 2 décembre 1851. Hugo éructe au passage quelques aphorismes, qui parfois font flop : « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste » (phrase-paragraphe, p. 570) [4]. Autre allusion à l’axe Hugo-Gilliatt, quand Lethierry vante l’exploit de Gilliatt devant les voisins accourus : « Et voici l’auteur. Je vous dis que c’est une aventure. On lira ça samedi dans la gazette au père Mauger » (p. 600). Enfin, quand le doyen demande, selon le rite anglican : « Qui est-ce qui donne cette femme à cet homme ? » (p. 625), Gilliatt répond « Moi », et l’on comprend que ce Moi, c’est aussi bien le romancier, qui choisit cette fin plutôt qu’une autre possible. Le suicide final de Gilliatt se laissant happer par la mer sur la « Chaise Gild-Holm-’Ur » répond à la célèbre dédicace du livre : « Je dédie ce livre au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l’île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable ». Hugo n’imaginait pas alors qu’il mourrait vénérable, avenue Victor Hugo, à Paris !

Souvenirs de vacances

Cet article étant aussi prétexte à m’étaler complaisamment sur mes vacances à Guernesey, voici une dernière photo d’un blockhaus du Mur de l’Atlantique qui se fond dans le paysage de mer et de bruyère.

Blockhaus à Jersey.
Le mur de l’Atlantique.

On croit que le mot est un emprunt récent, aussi quelle ne fut pas ma surprise de le trouver sous la plume de Hugo dans ce roman : « Entre les quatre murs du blockhaus démantelé, un âne errant, ou une chèvre au piquet, broute le gazon d’Espagne et le chardon bleu » (p. 54). J’ai inclus dans cet article une photo peu photogénique d’une toilette de Jersey. Au-delà de l’ironie sur ces robinets délirants, voilà des îles où l’on se soucie du confort du promeneur. En ville comme à la campagne on trouve des toilettes propres, ouvertes jour et nuit, et on pousse la civilité jusqu’à vous indiquer à combien de distance sont les prochaines toilettes ! Évidemment cela sert aussi de lieu de drague pour les messieurs, à défaut de tout autre lieu disons officiel sur les îles qui serait répertorié sur le fameux Guide Spartacus… Mais cela semble rester extrêmement discret, tout au plus ai-je vu quelque graffiti ici ou là… J’ai eu la chance de passer aux alentours des grandes marées, et autant à Saint-Malo qu’à Jersey, le spectacle était époustouflant. J’ai regretté, à la pleine lune sur Marine Terrace (l’endroit où Hugo habita pendant trois ans à Jersey), que la vue soit parasitée par les lumières excessives des appartements de standing à l’Est de Saint-Hélier. Du coup j’en ai pondu ces quatre modestes vers, par quoi vous me permettrez de clore ce petit article. Les allergiques à la pollution lumineuse feront comme notre ami Totor, qui passa quelques semaines à l’île de Sercq pour sa documentation. Cet îlot s’est vu attribuer en 2011 le label « île de ciel noir » par l’IDA (International Dark-Sky Association) ; et il est parfaitement possible d’y passer une nuit de rêve.

Le rocher des proscrits, bleuté de lune pleine,
C’est là qu’on dit au fier exilé : You must go !
Sur Jersey désormais l’œil de Victor Hugo
À l’ère des lampions, posthume lune, peine…

- De Victor Hugo, lire aussi Claude Gueux.

Gilliatt et la pieuvre (1879), Émile Joseph Nestor Carlier
Musée des beaux-arts de Lyon.


- Au musée des beaux-arts de Lyon peut s’admirer la sculpture d’Émile Joseph Nestor Carlier Gilliatt et la pieuvre (1879). Je l’ai découverte en 2015 lors de l’exposition Éros Hugo à la maison de Victor Hugo. J’admire le déhanché de Gilliatt, et le réalisme sensuel de la pieuvre, qui me rappelle l’enfant aux prises avec un poulpe photographié à Barcelone.
- Dans La Joie de vivre, d’Émile Zola (1884), on retrouvera le thème de l’amour oblatif, Pauline se sacrifiant à l’amour de son cousin Lazare pour Louise, alors qu’elle lui était promise, mais aussi le thème de la lutte désespérée contre la mer. Est-ce étonnant puisque Zola journaliste avait publié en 1866 un article élogieux sur Les Travailleurs de la mer : « Il a seulement pris, dans la réalité, une mer irritée, un garçon crédule et fort, une fille douce et cruelle, et il a heurté ces trois êtres. »

Lionel Labosse


Voir en ligne : Version gratuite du roman sur Wikisource


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Retrouvez l’ensemble des critiques littéraires jeunesse & des critiques littéraires et cinéma adultes d’altersexualite.com. Voir aussi Déontologie critique. Le dessin de vignette, est la célèbre « pieuvre » dessinée par Hugo lui-même pour le roman. Les photos sont © Lionel Labosse. Reproduction interdite.


[1Dans Splendeurs et Misères des courtisanes, Honoré de Balzac nous avait infligé des pages et des pages de sabir judéo-alsacien parlé par le baron de Nucingen.

[2« Jean Valjean n’avait, dans toute sa longue vie, rien connu de ce qu’on peut aimer. […] toute cette fusion intérieure […] aboutissait à faire de Jean Valjean un père pour Cosette. Père étrange forgé de l’aïeul, du fils, du frère et du mari qu’il y avait dans Jean Valjean ; père dans lequel il y avait même une mère ; père qui aimait Cosette et qui l’adorait, et qui avait cette enfant pour lumière, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis » (Les Misérables, IV, XV, 1).

[3« Pourquoi réserver l’épopée à la guerre ? Le travail peut être épique. De là ce livre. » Projet de préface, 1964, p. 642.

[4Dans le genre, je préfère les définitions de Léo Ferré : « Le bonheur ça n’est pas grand-chose / Madame ? / C’est du chagrin qui se repose » (« Le bonheur ») ; et dans « La mélancolie » – où il nomme d’ailleurs en passant « C’est Victor Hugo / Et Léopoldine » – « C’est un désespoir / Qu’a pas les moyens ».