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Notes sur un séjour en Catalogne

Barcelone, la baleine qui avala Jonas.

Au pays merveilleux de Gaudi

samedi 23 février 2013, par Lionel Labosse

Lassé des contrées lointainement estrangères, je me replie de plus en plus sur cette bonne vieille Europe aux anciens parapets. Voici donc Barcelone où, comme à Londres, je n’avais pas mis les pieds jusqu’à un âge de plus en plus canonique. Eh bien les amis, ajoutons-la à la liste des capitales où j’aimerais vivre. Ce n’est pas le gay Barcelone qui m’attire, même si j’y ai trempé quelque doigt vite glacé, mais l’urbanisme d’une ville à la fois maritime et terrestre, plane et pentue, culturelle et sensuelle. Gaudi, Gaudi et encore Gaudi, mais une touche de Dali aussi, le souvenir de la Compagnie catalane, et quelques autres petits musées sympathiques. Allez, on prend le bus touristique ?

Plan de l’article
Ildefons Cerdà, L géminé & sanglants blasons
La (ou les) Rambla(s)
Gaudi
La Sagrada Familia
Le MNAC et la Compagnie catalane
Si on parlait sculpture ?
Cadaqués
Le gay Barcelone

Ildefons Cerdà, L géminé & sanglants blasons

Un tour en bus touristique n’est pas à dédaigner pour un parcours de découverte, surtout si votre temps limité ne vous permettrait pas de voir sinon visiter tous les quartiers. Car Barcelone se voit. C’est un Paris qu’Haussmann n’aurait pas rasé pour édifier sa ville moderne, mais un Paris qui aurait construit sa ville moderne autour de l’ancienne. En catalan, Haussmann se dit Ildefons Cerdà. C’est un urbaniste visionnaire, hygiéniste, voire socialiste, qui dessina cette sublime et immense baleine dans laquelle la vieille ville survit tel Jonas, comme on peut le voir sur ce projet de 1859 (ci-dessous). Sur Cerdà, coilà ce qu’écrit Camilla Panhard, auteure de L’ABCdaire de Barcelone, Flammarion, 2001 : « Le modernisme était d’abord un moyen d’humaniser la vie quotidienne qui avait perdu ses racines avec la révolution industrielle. En 1860, l’urbaniste Cerdà dirigea les travaux du quartier de l’Eixample suivant un seul objectif : ruraliser l’urbain [1]. Les architectes profitèrent du tracé large des trottoirs, qui permettent d’admirer la façade dans leur intégralité, pour sculpter des bas-reliefs d’escargots ou couronner une terrasse d’un papillon vernissé. » C’est le moment de relever, en passant, l’inventivité verbale qui souligne l’inventivité urbanistique. L’Avenue Parallèle, tracée sur un parallèle géographique, et qui sépare la vieille ville de Montjuic, comporte une particularité orthographique assez unique au monde, le L géminé, constitué de deux L séparés par un point médian, soit « l·l » (et non pas « l.l »). On écrit donc, en catalan, Avinguda Paral·lel. Ce graphème existe, semble-t-il, depuis le début du XXe siècle, mais quand j’ai demandé d’éclairer ma lanterne à deux collègues d’origine catalane, elles ne semblaient pas avoir remarqué son existence ! Bref, ce graphème permet de distinguer le double L d’origine étymologique (qui vient d’un double L latin ou d’un double lambda en grec ancien), du L palatal qu’on trouve dans l’espagnol « lluvia ». Au chapitre des fiertés catalanes, il convient de signaler la légende du blason de Catalogne, « d’or à quatre pals de gueules ». Charles le Chauve aurait tracé de ses doigts trempés dans le sang de Guifred le Velu (non, ce ne sont pas des pseudos de sites gays !), les quatre pals rouges sur un bouclier d’or. C’est le même type de légende étiologique que mentionne Cyrano dans la pièce de Rostand, quand De Guiche sacrifie à sa rancune sa compagnie Gascogne : « Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne, / Qui porte six chevrons, messieurs, d’azur et d’or, / Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor ! ». Mais revenons à nos moutons. Les pixels qui s’alignent sur ce plan sont autant de pâtés de maison, chacun plus ou moins prévu pour vivre en autarcie. L’un des pâtés centraux fut réservé pour la Sagrada Familia, contrainte acceptée par Gaudi (voir ci-dessous), même si le projet définitif prévoit d’enjamber une rue, pour pénétrer dans l’église par le « portail de la Gloire ».
Plan de Barcelone en 1859
Le vieux quartier subsiste, ces spaghettis de rues qui grouillent de Barceloneta au Barrio Chino cher à Jean Genet (dont je devrais relire le Journal du voleur), en passant par le Quartier gothique et la Ribera. Cela explique peut-être que l’on peut jouir de prix corrects (enfin à l’automne 2012, peut-être crise aidant ?) pour le vivre et le couvert dans ces quartiers populaires, grouillants de beuveries nocturnes. Il faut avoir de la chance pour tomber sur une chambre donnant sur une arrière-cour plus calme. Puisqu’il est question d’hôtellerie, permettez-moi de vous conseiller de ne pas vous en faire, hors pic touristique : ne réservez pas, mais arrivez tranquillement par la navette de l’aéroport à la Place de Catalogne, descendez à l’office de tourisme ouvert jusqu’à 20h30, et demandez un hôtel. Vous serez étonné des prix proposés, en plein centre. À supposer que l’étroitesse des rues rend impossible la création de quartiers de bureaux, et maintient dans ce centre historique un habitat populaire éradiqué depuis longtemps du centre des autres métropoles européennes. Cela a ses inconvénients, comme la tendance des jeunes à se pochetronner à moindre coût dans les rues. Les Espagnols ont inventé le mot « botellón », formé avec ce sublime suffixe « -ón », qui sert aussi, à partir de « polla », notre « queue » en argot, à construire l’augmentatif « pollón », c’est dire !
Donc dans ces quartiers touristiques, à partir d’une certaine heure, l’alcool semble interdit à la vente dans les épiceries, juste à côté des bars où la vente d’alcool est autorisée à des prix qui n’ont rien à voir. Phénomène de classe et de crise, cette loi de prohibition anti-pauvres a une conséquence fort simple : des centaines de jeunes immigrés de sexe mâle stationnent dans ces quartiers de consommation nocturne, un pack de bière bon marché à la main, et vous vous faites accoster à peu près 100 fois par soir pour savoir si par le plus grand des hasards vous ne désireriez pas une bière à 1,25 €. Au cas improbable où vous ne croiseriez pas le chemin d’un de ces immigrés, entrez dans une boutique, jouez le désappointement, et le caissier vous en proposera au même prix, mais discrètement SVP. Quand on vous la vend à 5 € dans les bars, on comprend ; mais cela ne valorise pas l’image de la ville. Cela dit, j’ai appris un mot, car au nombre près, je suis victime d’un « botellón » dans ma petite rue parisienne, les trois quarts des nuits, par une poignée d’ados plus ou moins dealers et buveurs de whisky qui m’empêchent de dormir. Si c’est tendance…

La (ou les) Rambla(s)

Le vieux quartier est aussi le lieu où coule la fameuse Rambla, appelée aussi bien « Les Ramblas », car c’est une succession de sections de boulevard qui chacune a son nom, remontant de la mer à la place de Catalogne, suivies des « ramblas de Catalunya » qui commencent de la place de Catalogne et montent toujours dans le sens opposé à la mer (merci à Mehdi pour la précision). Champs-Élysées local, on l’arpente du soir au matin et du matin au soir. Elle est bordée de lieux incontournables, comme vers la mer le musée maritime, actuellement partiellement fermé pour travaux. C’est à la fois un vestige unique du gothique laïque catalan, et un musée fort riche. J’y ai vu un agrandissement de notre Atlas catalan dont la pièce originale est exposée dans le cadre de l’expo de la Bnf sur les cartes marines en 2012.
L'enfant et le poulpe
Dans la cour, bronze (ci-dessus) à la François-Raoul Larche, d’un enfant aux prises avec un poulpe qui lui enserre les poignets. Jolie mise en abîme du métier de sculpteur, éternel enfant aux prises avec une matière qui résiste [2]. Plus haut, le sublime Palais Güell, l’un des chefs d’œuvres de Gaudi, dont la restauration terminée en 2011 vous laissera pantois. Des écuries en sous-sol à la terrasse aux cheminées multicolores en trencadis, en passant par la vaste salle centrale sous voûte paraboloïde et son orgue, tout est somptueux, pensé, poli, façonné de main d’ouvrier amoureux de son œuvre. Si vous avez visité Barcelone quelques années auparavant, vous n’avez pas eu la chance, sans doute, d’arriver à une époque où ces restaurations somptueuses sont achevées. J’ai eu l’occasion de feuilleter un album un peu ancien sur Gaudi, et je peux vous dire que cela n’a plus rien à voir !
Palais Güell, Gaudi.

Gaudi

Ah ! Voici entamé le chapitre Gaudi. C’est la the illumination du séjour. Un peu comme un film dont on vous aurait tant rebattu les oreilles que vous vous seriez impatienté : « Qu’est-ce qu’il a de plus que moi, ce couillon ? », puis vous auriez vu le film, traînant la patte, au bout de six mois pour manifester votre peu d’empressement, et là, Révélation ! Eh bien, c’est ce qui m’est arrivé pour Gaudi. J’ai d’abord vu depuis la rue, du bout des yeux, la Casa Batlló et la Casa Milà, puis la Sagrada Familia depuis l’extérieur, mais la file d’attente était trop longue, et je n’ai pas eu le courage. Moi, athée, faire la queue pour entrer dans une église ? D’aucunes queues, qu’on se le dise, n’aiguisent pas mon appétit ! J’y suis retourné une ou deux fois ; la file était encore pire, et j’ai failli renoncer. J’ai tenté de réserver par Internet, mais j’aurais dû le faire depuis la France, car on m’a demandé des codes de sécurité que je n’avais pas emmenés, pour une somme dérisoire pourtant. Et puis, une dernière tentative fut la bonne, 15 h un vendredi, ciel radieux, et 5 minutes d’attente ; baraka ! Heureusement, entre-temps j’avais visité déjà les trois maisons sus-mentionnées. Le ravissement pour deux d’entre elles, l’orgasme pour la Casa Batlló. J’avais l’impression d’y flotter comme un globule dans l’organisme d’un être humain. Je ne vous montrerai nulle mienne photo ; il y a mille fois mieux partout sur Internet. Expérience à vivre. Prévoyez quand même le budget, car autant l’hébergement et la nourriture sont économiques à Barcelone, autant la culture, la vache, coûte la valeur qu’elle vaut (20 € par visite pour les lieux de prestige) !
En même temps, on a honte d’admirer des bâtiments conçus pour de riches capitalistes… Mais c’était une époque où l’art, surtout l’architecture, vivait de mécénat. Maintenant, les meilleurs architectes vivent de commandes de l’État, mais quel État laisserait encore la bride sur le cou à un artiste aussi génial que Gaudi ? Bref, avec le fric qu’ils pompent au peuple, autant que les milliardaires le dépensent somptuairement pour laisser s’exprimer des artistes. Avant de revenir — patience — à la basilique, terminons-en avec Gaudi. J’ai mis un point d’honneur à voir à peu près tout ce qui traîne ou trône de lui dans la capitale. La Casa Vicens et la Casa Calvet, qui ne se visitent pas mais s’admirent depuis la rue. Le Parc Güell, avec sa salamandre devenue emblème de la ville, qui ne peut pas se photographier sans la grappe d’Asiatiques qui l’entoure. Pas mal, mais les tonnelles en pierre brute me laissent un peu froid. La Colonie Güell, dans la banlieue (conseil que j’aurais aimé qu’on me donnât : couplez cette visite avec Montserrat, que je n’ai pas vu, mais que je serais peut-être allé voir si j’avais su que c’était sur la même ligne de train régional, pour économiser un long trajet), avec sa crypte où Gaudi expérimenta ses innovations au mitan de sa vie, notamment ces extraordinaires colonnes de granit brut inclinées [3]. Le collège des Thérésiennes (école privée active ; ne se visite pas), la grille en fer forgée de la Finca Güell, sans oublier le modeste réverbère de la Place royale, première œuvre de Gaudi à Barcelone. Ah, dernière chose à l’attention de mes amis laïcs : en 1936, des révolutionnaires républicains brûlèrent l’atelier de Gaudi à la Sagrada Familia, privant les générations futures de documents exceptionnels… Comme quoi l’obscurantisme et la bêtise ne sont pas uniquement du côté des religieux.

La Sagrada Familia

Venons-en à la Sa-graal da Familia ! La première vision rapide de l’extérieur m’avait intrigué, mais je suspendais mon jugement, d’autant plus que j’avais fait le tour avec mon compagnon de voyage qui, par provocation sans doute, s’appliquait à tourner en dérision chaque centimètre cube de ce misérable tas de pierres. Retourné seul sur les lieux, ce fut donc le choc lorsque, après une minutieuse dégustation du portail de la Passion, je pénétrai d’un coup dans la nef. Ai-je dit que je suis passionné par les arbres et par l’architecture ? Quand cette nef constituée de colonnes de 45 mètres en forme d’arbres stylisés, baignant dans la lumière végétale de vitraux encore incomplets, m’est apparue dans toute sa splendeur, eh bien, tout couillon, des larmes — oh ! toutes laïques — me sont venues aux yeux. J’ai fait une sorte de tour du monde ; des truellées de bâtiments fameux m’ont valsé dans les yeux ; j’en ai aimé, admiré, décortiqué, apprécié, étudié ; jamais je n’avais autant été ébranlé par une construction humaine. Rassurez-vous, je n’ai pas renié pour autant ma vie de débauché, et si je vous disais ce que le soir même… mais revenons à nos moutons… Bref, ces colonnes de porphyre d’Iran, de granite et de basalte, ces colonnes désuètes de pierre à l’âge du béton, qui se ramifient aux 2/3 de leur hauteur en branches, puis se perdent dans une voûte aux courbes mathématiques, cela m’a transporté. Un an après je découvrirai peut-être le modèle de Gaudi, le Duomo de Florence, avec une émotion équivalente.
Sagrada Familia : la nef.
J’ai eu la chance de la découvrir à cette époque où la nef est presque achevée, et où le projet vieux de plus d’un siècle prend enfin tournure pour les analphabètes comme moi qui ne peuvent pas lire un projet architectural tant qu’il n’est pas inscrit dans la pierre et l’espace. Je regrette de n’avoir pas pu visiter les tours côté Passion, car on y monte plus haut et on peut redescendre par les escaliers à claire-voie donnant dans la nef. Il faut pour cela s’inscrire par Internet et donc s’y prendre avant le voyage. Mais l’escalier côté Nativité a aussi un grand intérêt, Gaudi ayant innové (enfin je crois) dans l’escalier en colimaçon, libéré de la colonne centrale qu’on trouve habituellement dans ce genre d’escalier, ce qui accentue l’impression de vertige et d’intimité. On pense au chef d’œuvre de José Roosevelt, À l’ombre des coquillages. Du coup, on s’oublie et on prend son pied en photographiant !
Sagrada Familia, Gaudi
Avant de passer outre, voici une photo de la statue de Jésus en ouvrier charpentier, dans le portail de la Nativité, réalisée du vivant de Gaudi par je ne sais quel sculpteur. Rare image qui renvoie évidemment à Gaudi l’architecte-artisan, dont l’atelier était d’ailleurs situé pour les vingt dernières années de sa vie dans la crypte, à l’endroit où les architectes actuels ont encore leurs bureaux d’étude ultra-modernes. On est renvoyé par cette sculpture à l’époque charnière du XIIe siècle où en France et en Europe, le roman et l’art roman se sont inventés en parallèle, cet art de mots et cet art de pierre ayant en commun de raconter pour les illettrés, je veux dire ceux qui ne comprenaient pas le latin, des histoires fabuleuses, qu’elles soient bibliques ou profanes. Avec ce temple expiatoire, c’est-à-dire une église construite avec les seuls deniers des fidèles (décuplés depuis quelques années par la rente du tourisme, l’église étant dorénavant le monument le plus visité du pays), Gaudi renoue avec la tradition médiévale tout en la modernisant. Il crée à l’ère du béton un projet obsolète dont ses petits enfants ne verront pas l’achèvement ; à l’ère de l’ingénieur-architecte, il façonne de ses mains un projet d’architecte-artisan (ingénieur aussi, mais intuitif), et contraint une ville entière à se courber à son dessein démiurgique. Aucun bâtiment ne se hausse au-delà des 170 mètres où la tour centrale est censée devoir culminer, pas même la bite (pardon, le « suppositoire ») de Jean Nouvel, j’ai nommé la Tour Agbar (comme quoi il n’y a pas que Allah !).
Christ charpentier
Bref, voilà ce fameux Christ ouvrier du portail de la Nativité. À noter que si cette œuvre est forcément un autoportrait symbolique (pas autoportrait direct, car Gaudi en principe n’a pas sculpté personnellement chaque groupe du portail, mais a conçu le projet d’ensemble et confié à différents artistes les différentes sculptures), Josep Maria Subirachs, qui a réalisé récemment les sculptures de la façade de la Passion en respectant le projet de Gaudi, a donné pour lui rendre hommage la physionomie de son visage à l’évangéliste situé à la gauche du groupe dit de Sainte Véronique, de même que les casques des soldats évoquent la forme des cheminées de la Casa Milà.

Le MNAC et la Compagnie catalane

Les musées de Barcelone n’ont pas la richesse, bien sûr, des grands musées de Londres. Mais j’ai passé huit heures, repas compris, sans m’ennuyer parmi les collections du Musée national d’art de Catalogne (MNAC), riche surtout d’art roman et gothique, mais aussi d’œuvres modernes. Une seule photo (je voudrais vous en montrer 10 !), ce groupe époustouflant de vie d’un certain Damia Forment, Trois apôtres, extraits de la Dormition de la Vierge (1534-1537). Prenez 2 minutes pour visionner ce film sur youtube, et bientôt vous lirez l’excellent livre du sculpteur-écrivain Michel Cand, Lapidaire, de la sculpture, vite ! (Rafael de Surtis, 2012), qui vous rendra expert en sculpture. Ces pleurants du XVIe siècle me font penser aux pleurants du tombeau de Jean sans Peur, qu’on a pu admirer en 2013 au musée de Cluny et en tournée dans le monde.
Damia Forment, Dormition de la Vierge (1534-1537).
Remarqué, également, une mise en abîme originale, dans le tableau Figura femenina de Santiago Rusiñol. En parlant du MNAC, pour se replonger dans ces époques lointaines et se pénétrer de l’âme catalane, je vous conseille le beau livre d’Agnès & Robert Vinas, La Compagnie catalane en Orient (T.D.O. Éditions, 2012, 240 p., 42 €) [4]. Il s’agit de l’épopée de la Compagnie catalane, entre 1303 et 1311, reconstituée minutieusement grâce à une nouvelle traduction de larges extraits de la Chronique de Ramon Muntaner, mise en regard de textes de toutes origines qui donnent une idée de ce que fut cette compagnie de soudards qui parcoururent la Méditerranée de l’Espagne à la Turquie actuelle, en passant par la Sicile et la Grèce, vendant leur brutalité au plus offrant, au nom de Dieu et du roi de Sicile, n’hésitant pas à s’allier parfois avec des Turcs. Une iconographie riche et variée accompagne les textes, et nous replonge dans ce tourisme militaire d’il y a sept cents ans, qui fut notamment exhumé et exalté au XIXe siècle, à l’époque de la Renaixença. Pour l’anecdote, Bernat de Rocafort est un des personnages principaux (dans le rôle du gros méchant qui se la joue perso et veut toutes les femmes, cf. p. 169), mais impossible de savoir si c’est lui ou l’une des nombreuses communes homonymes, qui donna son nom à une station de métro importante de Barcelone, adresse connue de nombreux établissements gays, sur l’avenue du même nom. Plus sérieusement, on trouve p. 153, la mention d’un acte de repentance de la Generalitat de Catalogne, qui se rendit en ambassade en 2005 dans l’un des monastères du Mont Athos, pour l’inauguration d’une tour restaurée avec son aide, pour se faire pardonner les actes commis 7 siècles auparavant par cette Compagnie qui porte le nom de la Catalogne, alors qu’elle était en fait fort peu composée de Catalans ! Modèle réduit de ce que pourrait induire une repentance des Turcs à l’égard des Arméniens… Ce livre constitue une belle occasion de se plonger dans cette époque fort riche. On croisera Thibault de Chepoy, l’envoyé de Charles de Valois, le même qui fit adapter en bon français le Devisement du monde de Marco Polo, en 1307 [5]. Sur Ramon Montaner, on sait peu de choses, car il se tient en retrait de ses Chroniques dont il n’est que le narrateur. Il évoque en passant une coutume étonnante de l’époque, quand un certain Giovanni Quirini, qui lui offre l’hospitalité sur son navire alors qu’il vient de se faire dépouiller de tout son butin, « insista pour que je dorme dans le même lit que lui » (p. 164). Ah ! Quelle franche camaraderie virile ! Cela nous fait penser aussi, à la même époque mais un peu plus à l’Est, à l’atmosphère du Chevalier à la peau de tigre, de Chota Roustavéli, épopée de Géorgie.

Pour en revenir aux musées de Barcelone, j’ai vu également le musée Picasso, qui ne m’a pas transcendé. L’unique portrait de Dora Maar du MNAC a davantage frappé mon esprit, même si la collection de dessins de Jacqueline, sa dernière femme, est émouvante. Une journée de temps clair occupée à escalader le Tibidabo est un grand souvenir (à pied jusqu’en haut, avec l’obligation rageante de contourner, pour les 50 derniers mètres de dénivelé, le parc de loisirs sur un kilomètre !). Voici une photo du Christ qui semble avoir la ville entière pour socle, juché qu’il est en haut du Sacré-Cœur qui domine la colline et la ville. Cela nous fournira la transition avec le chapitre suivant, même si, comme dirait Michel Cand, c’est surtout ce socle exceptionnel qui valorise une sculpture banale.
Christ du Sacré-Cœur de Tibidabo
Je ne sais pas où caser quelques mots sur le palais de la musique catalane, joyau de Lluís Domènech i Montaner, un autre représentant du modernisme catalan. J’y ai vu lors de ce séjour un spectacle de guitare touristique, mais lors de mon 2e séjour, un concert sublime donné par l’orchestre des jeunes de Caracas, en fait Orchestre symphonique Simón Bolívar. J’en ai retrouvé trace, c’était le 22 octobre 2015 ; Oiseau de feu de Stravinsky et 5e Symphonie de Dmitri Chostakovitch. Imaginez-vous un gang des plus beaux mecs du monde, en queues-de-pie, jouant ces musiques sublimes, et tout ça qui se répand dans la ville après… on peut toujours rêver ! Enfin, Barcelone est une ville où l’on peut parfois assister à des concerts sans se ruiner. Par contre, l’Opéra au Grand théâtre du Liceu (sur la Rambla, tout près du Palais Güell), n’y comptez pas. Pour l’opéra, direction Prague ou Berlin.

Si on parlait sculpture ?

La sculpture urbaine est d’une grande richesse et variété à Barcelone et dans toute la Catalogne. Est-ce une spécificité catalane, ou une pauvreté française ? La nullité de la sculpture exposée dans les villes françaises, notamment Paris, est légendaire, quand on la compare à la richesse de la sculpture de rue dans les grandes capitales et en particulier en Catalogne. Il faut y ajouter en Catalogne ce talent particulier qui pousse les artistes à innover, à sortir des chantiers battus, à ne pas avoir peur des formes et des couleurs. Que des artistes si différents politiquement que Gaudi, Picasso et Dali soient catalans ou aient été formés en Catalogne, n’est-il pas révélateur de cet état d’esprit qui imprègne la ville et la région ? Parmi les sculptures modernes de Barcelone, évoquons pour commencer les sculptures gigantesques, qui n’ont pas un seul équivalent, à ma connaissance, à Paris. Les Vagues, de Andreu Alfaro, qui vient de mourir, peuvent de loin exciter la moquerie réactionnaire (pour tempérer ces réactions faciles, penser que Maupassant et Gounod se ridiculisèrent en signant la lettre ouverte des Artistes contre la Tour Eiffel…), mais de près, lorsque vous êtes pris dans ces ondes comme un électron dans un atome, votre imagination peut surfer à l’infini sur cette Vague… Plus au centre, dans le quartier Gothique, y répond une sculpture d’aluminium aérienne mais d’apparence molle et irrégulière :
Monument aux Castellers, Antoni Llena i Font
Il s’agit du Monument aux Castellers d’Antoni Llena i Font, plaça Sant Miquel (inauguré en 2012). Œuvre abstraite qui sied particulièrement à un quartier ancien, de même qu’à Paris les colonnes de Buren au Palais Royal. Quand on se souvient de la polémique qui opposa à l’époque les réactionnaires aux tenants de la modernité, on comprend que faute de courage politique, Paris accuse actuellement un tel retard en sculpture extérieure. Sculpture à comparer à l’incroyable Monument als castellers de la Rambla Nova de Tarragone (1999), dû à Francesc Anglès i Garcia, babel de bronze qui réédite dans l’art l’exploit humain des Castells, tradition catalane.
Monument als castellers
Pour revenir à Barcelone, voilà pour terminer, le Peix d’Or de Frank Gehry, réalisé au Port Olympique en 1992 à l’occasion des J.O. Depuis la Tour Eiffel, quelle sculpture, en France, rivalise avec un tel machin ?
Peix d'Or, Frank Gehry

Cadaqués

Je me suis fait moutonnier pour visiter le musée Dali de Figueras, et la maison Dali de Cadaqués. L’ensemble m’a davantage intéressé que le musée Picasso, non pas que j’admire davantage le maître aux montres molles, mais cela fourmille d’idées. J’ai été déçu pourtant de voir en vrai le célèbre tableau Galatée aux sphères. Si la prouesse technique est incontestable, en s’approchant, on remarque les traits de crayon pesamment appliqués sur la toile pour délimiter les cercles, et la magie perd de son attrait… Dans le domaine de la sculpture, le Christ aux déchets est assez bluffant. On pourra en voir une belle photo sur ce site. La cage thoracique est faite d’une barque de pêche, trouvaille géniale s’agissant de ce personnage ichthyique, et le tout se décompose lentement dans le jardin, même si, à l’instar des cheminées en trencadis de Gaudi, il sera possible à tout moment de restaurer l’ensemble de l’œuvre en remplaçant chaque élément par un équivalent moins dégradé… restera à justifier le titre ! L’endroit qui m’a le plus ému, ce n’est pas l’atelier, avec ses deux toiles restées en l’état du jour du décès du peintre, dont l’une représente L’Esclave mourant de Michel-Ange, mais le débarras qui surplombe cet atelier, dont émerge un mannequin d’homme nu entre un corps et une tête de femme, sous la tête du Portrait de Philippe IV de brun et d’argent de Velazquez. On sait que Gala fut surtout la muse du maître, dont la sexualité, de son aveu même, était problématique, je dirais altersexuelle ! Voir dans notre article sur Paul Éluard un paragraphe consacré à Gala et Dali. Lire cet article de Maarten van Buuren, « PARANOÏA : la vie secrète de Salvador Dali », à télécharger en PDF.
Maison de Salvador Dali à Cadaqués
Mais si nous terminions plutôt ce catalogue de Catalogne en sculpture, par une œuvre de Mercè Riba, Saint Georges et le Dragon, place Catalunya à Figueras. À l’opposé du Christ du Sacré-Cœur, le socle ici est la terre elle-même, la place de Catalogne, ce qui place la religion et la sculpture de plain-pied avec l’homme, et symboliquement, Saint-Georges (Sant Jordi), le patron de la région, a les pieds sur sa terre et côtoie le Catalan de la rue.
Saint Georges et le Dragon, de Mercè Riba

Le gay Barcelone

Rassurez-vous, nous n’allons qu’effleurer ce sujet, comme d’habitude, et ceux que ce chapitre n’intéresse pas peuvent considérer l’article comme terminé. Ce sont uniquement des considérations ethnologiques qui me poussent à explorer les bas-fonds, pardon, les ressources altersexuelles de cette ville connue pour attirer les gays de toute l’Europe. À cette saison, Sitges, la cité balnéaire, n’est guère courue. C’est une jolie ville en bord de mer, et l’on suppose que les week-ends et l’été, ce doit être torride.
Pour le peu que j’ai vu du gay Barcelone, les saunas sont plus nombreux et plus vastes qu’à Paris, et la clientèle est du même type (on ne cherche pas le prince charmant, on fait juste son marché, romsteck, poireaux et potirons). Une particularité est peut-être une plus grande spécialisation de la clientèle par âges, mais aussi je suis tombé sur un sauna officieusement de gigolos. Le guide que j’ai consulté précisait bien qu’il y en avait, mais c’est le cas un peu partout, alors je n’avais pas prêté attention à cette précision. La spécificité est que, la prostitution étant plus légale en Espagne qu’en France, au point qu’il existe des « puticlubs » dans les zones frontalières, cette prostitution dans ce sauna s’exerce de façon beaucoup moins discrète, et c’est un euphémisme ! C’était même très désagréable, puisque dès l’entrée, on vous propose non seulement des relations tarifées, mais en même temps de la cocaïne, et l’on s’agace de votre refus, on revient à la charge 15 fois dans la soirée. Pour une raison que je ne comprends pas, les gigolos semblent se concentrer uniquement dans ce sauna-là, qui fait partie d’une chaîne de 5 ou 6 appartenant au même propriétaire. Attention, il existe aussi de véritables bordels de garçons, et ce n’est pas le cas dans ce sauna. Là, ce sont des clients qui se prostituent, mais c’est quasi institutionnalisé, car l’un de ceux qui voulait absolument ma clientèle (crise aidant, j’étais le seul « client » potentiel ce soir-là !) a fini par me proposer de payer par carte bancaire ! Bref, à force de poireauter en profitant quand même de l’ambiance, j’ai fini par passer un bon moment avec un garçon non seulement mignon mais attendrissant, et ce fut la seule vraie discussion que j’eus en espagnol pendant ce séjour (je ne suis pas doué pour les langues, et la plupart des Catalans le sont, et contrairement à leur réputation, s’adressent à vous spontanément en castillan, en anglais, et très souvent en français). Il se voulait différent des autres, qui pour lui étaient « locos » (fous), et se contentait de donner rendez-vous à un de ses clients habituels dans ce lieu. Ce n’était pas un prostitué, mais un jeune travailleur qui arrondissait ses fins de mois, il était en veine de confidences, ce qui m’a valu finalement cette discussion inattendue. Autre particularité de Barcelone, une forte concentration d’immigrés latino-américains, dont de nombreux Andins, reconnaissables à leur cage thoracique hypertrophiée, hommage de l’Amérique du Sud à notre ami Charles Darwin. Quel plaisir d’escalader de telles cordillères ! Enfin, spécificité amusante et peut-être unique au monde, une production locale et quasiment chauvine de films pornos diffusés dans ce type d’endroits : l’action se passe en Catalogne, et les acteurs sont locaux ! Vivre et besogner au pays ! On trouve aussi des productions locales dans certains pays (exemple, les Philippines), mais c’est parce que le porno occidental excède ce que permet la censure dans le pays en question, ce qui est loin d’être le cas en Catalogne ! Les pornos américains gays (peut-être les autres aussi ?) n’oublient jamais d’ériger un drapeau étasunien en arrière-plan des coïts, manie étonnante pour nous autres Français. J’aimerais bien qu’un porno français en fasse autant, pour provoquer une jurisprudence relative à la loi ridicule de nos chers parlementaires franchouillards relative au délit d’outrage au drapeau. Aucun pays au monde n’est plus chatouilleux sur le drapeau que les États-Unis, mais les Étasuniens sont tellement cons qu’ils ne semblent pas considérer comme ironique le fait de niquer devant la bannière étoilée ! En France, je suppose que cela ferait scandale dans Landernau ! Ah, dernière précision pour les amateurs de rencontres libres, le lieu de drague le plus dense de la ville, d’après ce que j’ai cru remarquer, est un des plus beaux du monde, le bien nommé parc de Montjuic, aux alentours du MNAC (du côté où il n’y a rien d’utile culturellement)… Et pourtant, le « mariage gay » est en vigueur en Espagne. Personnellement, je serais partisan de contrôles policiers sur les lieux de drague, et d’incarcération immédiate assortie de divorce automatique pour faite et de déchéance sociale pour les hommes mariés qui se sont volontairement soumis à la fidélité… Sur ces considérations très pragmatiques je vous donne rendez-vous au prochain voyage…

- Lire notre article sur un voyage en Espagne.
- Les photos d’Espagne ci-dessous contiennent des photos de Barcelone, de Madrid et d’Andalousie, prises entre 2012 et 2016.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Photos d’Espagne (Barcelone, Madrid, Andalousie)


© altersexualite. com, 2012. Les photos (sauf le plan de Barcelone) sont de Lionel Labosse.


[1Sur le même modèle, Madrid aura son « ensanche », dû à l’ingénieur Carlos Maria de Castro.

[2Voir la statue d’Émile-Joseph Carlier, Gilliatt et la pieuvre, dont il est question à la fin de l’article sur Les Travailleurs de la mer, de Victor Hugo.

[3Eusebi Güell, le mécène de Gaudi, est connu pour avoir, entre autres projets industriels, fait fortune en important le ciment de Portland, dont j’ignorais l’existence jusqu’alors, et que Gaudi utilisa évidemment dans ses constructions pour Güell. Le hasard me fait entreprendre au retour de mon voyage la lecture de L’Homme qui rit de Victor Hugo, qui évoque le paysage déchiqueté de Portland et ce ciment dans plusieurs chapitres du début, dont le chapitre I, 3, 1. En 2017, j’apprends en la visitant que la Cathédrale St-Paul de Londres fut construite en pierre de Portland.

[4Agnès Vinas est l’auteure de deux sites littéraires incontournables, Lettres volées et Méditerranées ; voir l’article sur Zazie dans le métro.

[5On peut feuilleter une superbe édition du XVe siècle de ce Livre des Merveilles, sur l’expo des Cartes marines de la BNF (2012).