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Archéologie du héros de roman homosexuel, pour collège ou lycée

Claude Gueux, de Victor Hugo

Garnier-Flammarion, 2010 (1834), 156 p., 2,3 €

samedi 10 décembre 2011, par Lionel Labosse

J’avais lu Claude Gueux dans la foulée d’autres œuvres hugoliennes sans doute, trop vite et trop jeune pour me rendre compte du sous-bassement homosexuel de l’œuvre. L’ayant remis par hasard et par commodité, au programme d’une classe de seconde, je le relis avec délectation dans l’excellente édition parascolaire Garnier-Flammarion parue en 2010. Étienne Kern, auteur de cette édition, met l’accent dans sa préface sur l’homosexualité du héros : « le texte souligne la dimension amoureuse des relations d’Albin et de Claude, tout en gommant, non sans insistance, le caractère homosexuel de ces mêmes relations » (p. 33). Claude Gay, pardon, Gueux, me semble le point de départ d’un passionnant chassé-croisé littéraire entre Honoré de Balzac et Victor Hugo, à celui qui osera le plus. Splendeurs et misères des courtisanes (1838-1847), roman dont Balzac livrera peu à peu les tiroirs secrets jusqu’à la fin posthume qui révélera enfin au grand jour l’homosexualité de Jacques Collin alias Vautrin, peut sembler un approfondissement de Claude Gueux, paru en 1834. Mais quand Victor Hugo esquisse, puis achève Les Misérables, entre 1845 et 1862, il reprend en quelque sorte son bien à feu son collègue, et nous livre un portrait subliminal, crypté, du forçat homosexuel, l’anti-Vautrin mais aussi l’anti-Claude Gueux, un Claude Gueux sauvé par la grâce de la rencontre avec Monseigneur Myriel, caricature d’homosexuel selon l’excellent article de Pierre Gripari (1987) récemment reparu sur le blog de Jean-Yves. Pour la petite histoire, j’ai inclus cette lecture cursive dans une séquence initiale pompeusement intitulée « Victor Hugo, auteur trans-genres », dont l’objectif est de montrer la perméabilité des quatre genres au programme de seconde (et de première). Claude Gueux est idéal, car bref, et composé d’un récit basé sur un fait divers tiré de la Gazette des tribunaux suivi d’un discours adressé par un anonyme aux législateurs, le texte transcende deux genres principaux, roman et essai. Le récit constitue un exemplum pour le discours qui le suit, à moins qu’on le considère comme une hagiographie, voire un conte : « Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse, et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. » D’autre part, la présence du discours final, mais aussi de nombreux dialogues et prises de paroles théâtralisées du héros, ainsi que le style très hugolien en font aussi un texte à la lisière du genre théâtral et de la poésie.

La rencontre Claude / Albin : une eucharistie

« Un jour, Claude venait de dévorer sa maigre pitance, et s’était remis à son métier, croyant tromper la faim par le travail. Les autres prisonniers mangeaient joyeusement. Un jeune homme, pâle, blanc, faible, vint se placer près de lui. Il tenait à la main sa ration, à laquelle il n’avait pas encore touché, et un couteau. Il restait là debout, près de Claude, ayant l’air de vouloir parler et de ne pas oser. Cet homme, et son pain, et sa viande, importunaient Claude.
— Que veux-tu ? dit-il enfin brusquement.
— Que tu me rendes un service, dit timidement le jeune homme.
— Quoi ? reprit Claude.
— Que tu m’aides à manger cela. J’en ai trop.
Une larme roula dans l’œil hautain de Claude. Il prit le couteau, partagea la ration du jeune homme en deux parts égales, en prit une, et se mit à manger.
— Merci, dit le jeune homme. Si tu veux, nous partagerons comme cela tous les jours.
— Comment t’appelles-tu ? dit Claude Gueux.
— Albin.
— Pourquoi es-tu ici ? reprit Claude.
— J’ai volé.
— Et moi aussi, dit Claude.
Ils partagèrent en effet de la sorte tous les jours. Claude Gueux avait trente-six ans, et par moments il en paraissait cinquante, tant sa pensée habituelle était sévère. Albin avait vingt ans, on lui en eût donné dix-sept, tant il y avait encore d’innocence dans le regard de ce voleur. Une étroite amitié se noua entre ces deux hommes, amitié de père à fils plutôt que de frère à frère. Albin était encore presque un enfant ; Claude était déjà presque un vieillard.
Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous la même clef de voûte, ils se promenaient dans le même préau, ils mordaient au même pain. Chacun des deux amis était l’univers pour l’autre. Il paraît qu’ils étaient heureux. »

Voici la page de littérature sublime que la rencontre amoureuse de deux hommes a inspirée à Hugo. Partage du lit, partage du pain. [1] Hugo multiplie les allusions à lire entre les lignes. Ainsi, lorsque Claude cache la funeste hache qui lui servira à assassiner M.D. :
« En ce moment, le détenu Faillette accosta Claude, et lui demanda ce que diable il cachait là dans son pantalon. Claude dit :
— C’est une hache pour tuer M. D. ce soir.
Il ajouta :
— Est-ce que cela se voit ?
— Un peu, dit Faillette. »

Les supplications répétitives de Claude à M.D. sont émouvantes parce qu’au lieu d’être des reproches, elles s’attendrissent sur l’amitié :
« — Monsieur le directeur, dit Claude avec une voix qui eût attendri le démon, je vous en supplie, remettez Albin avec moi, vous verrez comme je travaillerai bien. Vous qui êtes libre, cela vous est égal, vous ne savez pas ce que c’est qu’un ami ; mais, moi, je n’ai que les quatre murs de ma prison. Vous pouvez aller et venir, vous ; moi je n’ai qu’Albin. Rendez-le-moi. Albin me nourrissait, vous le savez bien. Cela ne vous coûterait que la peine de dire oui. Qu’est-ce que cela vous fait qu’il y ait dans la même salle un homme qui s’appelle Claude Gueux et un autre qui s’appelle Albin ? »
De même quand Albin témoigne au tribunal, seule entrevue entre leur séparation et l’exécution :
« Il y eut un moment où les femmes qui étaient là pleurèrent. L’huissier appela le condamné Albin. C’était son tour de déposer. Il entra en chancelant ; il sanglotait. Les gendarmes ne purent empêcher qu’il n’allât tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit en souriant au procureur du roi : « Voilà un scélérat qui partage son pain avec ceux qui ont faim. » Puis il baisa la main d’Albin. »
La dernière pensée de Claude, avant de donner sa pièce de cinq francs pour les pauvres, est pour Albin :
« Sur sa demande, on lui avait rendu les ciseaux avec lesquels il s’était frappé. Il y manquait une lame, qui s’était brisée dans sa poitrine. Il pria le geôlier de faire porter de sa part ces ciseaux à Albin. Il dit aussi qu’il désirait qu’on ajoutât à ce legs la ration de pain qu’il aurait dû manger ce jour-là. »

Les mots pour le dire

Le texte hésite sans cesse pour désigner le lien entre Claude et Albin : amis ou frères : « je n’ai pas assez de pain, un ami m’en donne, il m’ôte mon ami et mon pain. Je redemande mon ami, il me met au cachot » ; « Ce jour-là, Claude s’éveilla avec un visage serein qu’on ne lui avait pas encore vu depuis le jour où la décision de M. D. l’avait séparé de son ami » ; « Vous savez tous qu’Albin était mon frère. Je n’ai pas assez de ce qu’on me donne ici pour manger. Même en n’achetant que du pain avec le peu que je gagne, cela ne suffirait pas. Albin partageait sa ration avec moi ; je l’ai aimé d’abord parce qu’il m’a nourri, ensuite parce qu’il m’a aimé. » Hugo n’hésite pas à maquiller les faits, au risque de perdre en crédibilité : « Une étroite amitié se noua entre ces deux hommes, amitié de père à fils plutôt que de frère à frère. Albin était encore presque un enfant ; Claude était déjà presque un vieillard ». En réalité, comme nous l’apprend une note de bas de page de cette édition (p. 51), « Claude et Albin avaient le même âge (27 et 25 ans en 1831) » : enfant et vieillard, assurément ! De plus, à l’opposé du portrait d’un Albin pâle, évanescent, ce que renforce le choix du prénom « Albin », dont l’étymologie est le latin « albus », blanc, le modèle d’Albin était un certain Félix Legrand. Étienne Kern nous apprend, dans la même note de bas de page : « D’après les divers témoignages dont on dispose, l’authentique Albin était une brute à la force herculéenne. Trois semaines après l’exécution de Claude Gueux, il assassina sauvagement un prisonnier, ce qui lui valut une condamnation aux travaux forcés à perpétuité. Il finit ses jours à Bicêtre. » Pour appuyer ce mensonge sur la différence d’âge, Hugo gomme sciemment une information qu’il avait reçue d’un correspondant : dans la même prison de Clairvaux, ce vieillard de 27 ans, Claude Gueux, avait retrouvé… son père, lui aussi incarcéré, mais après ! (p. 101). Cette rétention d’information permet également de lisser la figure de Claude, censé n’avoir volé qu’en bon père de famille, pour nourrir sa femme et son fils : « L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort maltraité par l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme. » La vision de Hugo est donc caractéristique de la caricature du couple homo vu par l’hétérosexuel borné comme un calque du couple hétéro, le fameux « Qui c’est qui fait l’homme, qui c’est qui fait la femme ? »…

Hugo, homme à préjugés ?

Dans le discours final, une phrase semble, ô combien discrètement, assimiler l’homosexualité carcérale à la spirale du crime entraînée par une pénalisation excessive : « La flétrissure était une cautérisation qui gangrenait la plaie ; peine insensée que celle qui pour la vie scellait et rivait le crime sur le criminel ! qui en faisait deux amis, deux compagnons, deux inséparables ! ». Balzac reprendra l’idée au bond, avec ces pages admirables sur Jacques Collin pleurant sur « son ancien compagnon de chaîne », Théodore, pour lequel il confectionnait des « patarasses » (Voir l’article sur Splendeurs et misères des courtisanes). L’usage du mot « compagnon » dans cette phrase ambiguë révèle sans doute le fond de la pensée d’Hugo. En effet, « compagnon » est un mot utilisé dans le terrible portrait du surveillant, caractéristique de la vogue scientiste de la phrénologie, de la physiognomonie (pas dans cet extrait mais dans le reste du texte) et autres visions pseudo-scientifiques : « Celui-là était lui-même une variété de l’espèce, un homme bref, tyrannique, obéissant à ses idées, toujours à courte bride sur son autorité ; d’ailleurs, dans l’occasion, bon compagnon, bon prince, jovial même et raillant avec grâce ; dur plutôt que ferme ; ne raisonnant avec personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. C’était un de ces hommes qui n’ont rien de vibrant ni d’élastique, qui sont composés de molécules inertes, qui ne résonnent au choc d’aucune idée, au contact d’aucun sentiment, qui ont des colères glacées, des haines mornes, des emportements sans émotion, qui prennent feu sans s’échauffer, dont la capacité de calorique est nulle, et qu’on dirait souvent faits de bois ; ils flambent par un bout et sont froids par l’autre. » Alors que l’amitié de Claude et Albin repose sur le partage du pain, n’est-il pas révélateur qu’Hugo ait sciemment écarté l’usage de « compagnon » dans la bouche de Claude ? Sans parler de « copain », attesté selon les dictionnaires seulement en 1838 (donc « raté » de peu par Hugo dans ce texte, pourtant grand trouveur de mots !) Hugo préfère « camarade », dont l’étymologie appuie sur la promiscuité des prisons qu’il entend dénoncer, et ce mot désigne indifféremment les deux amis et n’importe lequel de leurs codétenus : « Il ne parlait d’Albin à aucun de ses camarades » ; « Écoutez, monsieur, rendez-moi mon camarade » ; « Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade » ; « plusieurs de ses camarades espéraient intérieurement, comme ils l’ont déclaré depuis, qu’il abandonnerait peut-être sa résolution ».

Pour situer ce texte dans l’évolution politique de Hugo de la droite à la gauche, citons l’envolée finale : « Et maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères, jetez la certitude d’un avenir céleste, jetez l’aspiration au bonheur éternel, jetez le paradis, contre-poids magnifique ! Vous rétablissez l’équilibre. La part du pauvre est aussi riche que la part du riche. C’est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que Voltaire.
Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple, pour qui ce monde-ci est mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui. Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d’espérance.
Donc ensemencez les villages d’évangiles. Une bible par cabane. Que chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur moral. »

- Étienne Kern signale un article d’Éric Bordas, « Hugo Homo ? », dans Choses vues à travers Hugo, Hommage à Guy Rosa, Presses Universitaires de Valenciennes, 2007, p. 248-250.

- Exploitation pédagogique de l’adaptation télévisée avec fiches pratiques par R. Delord sur le site de l’académie de Grenoble.

- Le texte intégral de la nouvelle est disponible sur Wikisource.
- De Victor Hugo, lire aussi L’Homme qui rit et Les Travailleurs de la mer.
- Sur le thème de la peine de mort, lire aussi en littérature jeunesse, Mon père est américain, de Fred Paronuzzi, et Le Photographe, de Mano Gentil.
- Si Claude Gueux est l’un des premiers personnages de fiction français implicitement homosexuel, le roman posthume de Diderot La Religieuse, proposait en 1796 un personnage lesbien autrement plus osé.
- Lire dans In memoriam d’André Gide, un émouvant témoignage d’Oscar Wilde cité par Gide sur la pitié en prison, qui rappelle étrangement la nouvelle de Hugo.

Lionel Labosse


Voir en ligne : « La vie amoureuse de Jean Valjean », article de Pierre Gripari


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[1Une de ces belles pages d’avant l’invention du mot « homosexuel » ; on songe aussi à la fin de « La Légende de saint Julien l’Hospitalier » de Gustave Flaubert, et à la relation entre Jean et Maurice partageant leur pain sur le champ de bataille de La Débâcle d’Émile Zola (1892), Partie I, chapitre VI.