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Altersexuels du Moyen Âge au XVIe siècle, pour adultes

Les Libertins d’Anvers, de Georges Eekhoud

Éditions Aden, 2009 (1912), 300 p., 22,4 €.

samedi 28 mars 2015, par Lionel Labosse

À l’occasion d’un week-end à Anvers, j’ai lu cet essai de Georges Eekhoud (1854-1927), par ailleurs un des premiers écrivain européen à avoir écrit un roman évoquant l’homosexualité, Escal-Vigor. Un style assez baroque auquel on se fait progressivement, mais on regrette l’absence de pédagogie de l’ouvrage qui semble s’adresser à des initiés. On aimerait dire comme Monsieur Jourdain à qui le maître de philosophie demande s’il sait le latin : « Oui, mais faites comme si je ne le savais pas : expliquez-moi ce que cela veut dire ». Bref, l’ouvrage est intéressant dans le sens qu’il révèle certains aspects altersexuels des hérésies chrétiennes anciennes, qui nous rappellent que le catholicisme ou le protestantisme n’ont pas toujours imposé une chape de plomb sur la sexualité. Bien entendu, cela reste très hétérosexuel, mais avec quelques traces d’homosexualité refoulée. Rien à voir avec l’article, mais à titre décoratif, une photo prise à Anvers figure au milieu, il s’agit d’une statue non identifiée du Jardin des Plantes.

Anciennes légendes et hérésies

Une légende fondatrice d’Anvers raconte que le géant Druoon Antigoon qui terrorisait la ville fut vaincu à la manière David & Goliath par l’éphèbe Salvius Brabo, qui lui coupa la main et la jeta dans l’Escaut, d’où l’étiologie du nom Antwerpen, de « Hand Werpen », « jeter la main » (p. 21). Une autre étymologie fantaisiste d’Anvers est proposée par « plusieurs auteurs sérieux » : « Adversa et Verpum, surnom de Priape », ceci justifié par la « statuette de Sémini, ou de Frico, le Priape scandinave » qui se trouvait « au-dessus de la porte du bourg, près du Steen ». Une résurgence de cette divinité païenne aurait eu lieu sous le christianisme, à une époque où, avant un saccage des iconoclastes, on conserva « dans un précieux reliquaire le saint prépuce de Notre Seigneur Jésus-Christ », lequel était solennellement exhibé dans une procession du dimanche après la Pentecôte (sur la question de la multiplication des saints prépuces, cf. Les Clés de Saint Pierre, de Roger Peyrefitte). Eekhoud relève un « sensualisme, cette complaisance érotique, inséparable de la plupart des hérésies anversoises », par exemple celle de Tanchelin (XIIe siècle). Celui-ci « ne paraissait en public sans être escorté de trois mille hommes armés qui marchaient devant lui l’épée nue ». Il séduisait « la jeunesse et surtout [sur] les femmes », qui « se donnaient à lui presque publiquement, répudiant leurs mères, fuyant un mari, persuadées d’accomplir une œuvre agréable à la nature » (p. 33). Pour l’abbaye de Saint-Michel, les moines norbertins (qui combattirent Tanchelin) commandèrent à Jérôme Duquesnoy les statues des douze apôtres, « sans se douter qu’à quelques années de là, l’infortuné sculpteur serait brûlé vif pour uranisme » (p. 46). Après Tanchelin, les « vaudois » sont d’autres hérétiques venus de France, notamment d’Arras : « ils pratiquaient la communauté des femmes et proclamaient la plus grande liberté érotique » (p. 57). Ils étaient surnommés « Bulgares », sans doute avec le sens de « bougrerie ». Un féroce bourreau les persécute. L’un de ses forfaits mémorables est de supplicier une troupe de jeunes Vaudois, tous des garçons entre 15 et 30 ans, en les faisant brûler sur le tas de leurs sabots enflammés. Or ces garçons s’offrent volontairement au bûcher : « Et ils chantaient au milieu des flammes grésillantes, tous ces robustes esclotiers de quinze à trente ans, et leurs haillons vite dévorés les montraient un instant dans leur ferme et saine nudité que ne drapaient plus que les flammes aussi implacables que le fanatisme et la fumée aussi suffocante que l’hypocrisie. Et ils s’embrassaient en un groupe tragique, et avant d’expirer, prolongeaient le baiser d’adieu » (p. 61). Après les vaudois, c’est au tour de la secte des « Hommes de l’Intelligence », du début du XVe au début du XVIe, puis des turlupins, qui faisaient « ouvertement profession d’impudicité » ; « persuadés qu’on ne doit avoir honte de rien de ce qui est naturel, ils marchaient nus par les rues et « avaient publiquement commerce avec les femmes » » (Eekhoud cite en paquet d’autres auteurs, p. 65). Tous ces hérétiques (et les adamites que nous n’avons pas mentionnés) se partageaient d’abord entre Bruges et Anvers qui « luttèrent même de subversion et d’anarchisme érotique », puis se replièrent sur Anvers lors du déclin de Bruges. En 1477, le « Mauvais Monde » se révolte à Anvers : « ils sont bruyants, ils sentent le goudron, la saumure, la sueur et le fiel de poisson ; ils ont des anneaux aux oreilles […] » (p. 73). Dans les deux villes, ainsi qu’à Gand, les lupanars et autres étuves abondent, « pour hommes, pour femmes et pour les deux sexes réunis » (p. 90).
Sculpture non identifiée, Jardin des Plantes, Anvers

Loïet et les loïstes

Loïet le couvreur est un homme doux, fondateur de la secte des loïstes. Il est pris comme bouc émissaire par l’ignoble bourreau Gislain Géry. Peer, l’apprenti de Géry, et faux ami de Loïet, entame sa carrière en montant sur l’échafaud et en y coupant la tête du précédent aide du bourreau, qui ne parvenait pas à faire son office sur la tête d’un batelier ; il fait cela devant Loïet dont il a repéré le caractère doux et la peur du sang. Il est gracié en s’offrant comme apprenti du bourreau selon une ancienne coutume (p. 147). Géry est un sadique qui sent son homosexuel refoulé : « Lorsque les condamnés sont jeunes, de mine avenante et de formes parfaites, il se surpasse et il exulte ; il prend d’autant plus de plaisir à les défigurer, à les estropier » (p. 154). Il repère en Loïet « un prédestiné au supplice » […] « Gislain Géry l’aborde avec un rire bestial et des façons de satyre. Il le reluque comme on guigne un fruit mûrissant. Écartant les trois polissons qui maîtrisent le petiot affolé d’angoisse, il l’empoigne à son tour, affriolé, goulu, jouissant de ses affres, le palpant ainsi que le boucher tâte, pince, soupèse et malaxe la chair du bœuf amené devant son étal, ou bien, fermant les yeux, presque pâmé, il le frotte contre lui comme on froisse entre les doigts des feuilles d’églantier afin d’en irriter le parfum semblable à celui des pommes. […] Géry s’amuse à ses cris, il goûte un délice majeur à sentir cette chair adolescente panteler comme frétillerait un goujon dans ses mains velues. Elles en pincent comme d’une lyre. Quelles cordes valent ces fibres ! Il n’a garde de lâcher cette harpe vivante ! » Puis il s’adresse au garçon devant l’assistance : « Allons, mon cœur, fais risette à bon ami !… Dis, ne vendrais-tu pas ta viande aux dames ?… Combien en demandes-tu ? […] En ce cas tu serais déjà placé sous ma juridiction… côté des prostituées ! Je t’inscrirais sur mon rôle, fifille, et tu porterais médaille ! Ribaud, te voilà mon vassal, je te réclame comme ma chose lige ! » (pp. 154-157). C’est à ce moment que Charles Quint fait son entrée à Anvers en tant qu’empereur, en 1521. Albert Dürer (qui a d’ailleurs dessiné une étuve célèbre) l’y a rejoint, à la fois pour tirer parti de cette Joyeuse Entrée, et pour fuir la peste de Nuremberg. Il rend visite à Quentin Massys, et relate la fête dans sa chronique. Le clou de cette Entrée est inattendu : « Une théorie de jeunes femmes presque nues se pressa à la rencontre du nouveau César, l’entourant et le divinisant pour ainsi dire comme les nymphes et les néréides dans un triomphe mythologique. Albert Durer assista à cet épanouissement de rose et blonde chair féminine […]. Les plus belles jeunes filles, les hanches à peine ceintes d’une gaze transparente, vinrent donc souhaiter la bienvenue à leur jeune empereur lequel, au dire un tantinet ironique de Durer, baissa modestement les yeux en passant devant elles » (p. 165). Or dans ce cortège figure Dilette, la bien-aimée de Loïet, que celui-ci, en « nouveau Candaule », l’encourage malgré ses protestations : « Parce que je suis fier de toi, parce que je te sais la plus belle et que tu les éclipseras toutes ! protestait le singulier partageux » (p. 170). En 1525, Loïet s’oppose au rigorisme protestant, en tenant ce langage en face de Luther : « Loïet continuait à vanter les mets succulents servis au banquet de la vie et dont nous sommes tenus, disait-il, de prendre largement notre part, sous peine d’ingratitude envers le Créateur, notre généreux amphytrion. Il n’y a d’autres péchés que ceux de malveillance et d’égoïsme. Foin de la discipline qui tourmente inutilement notre pauvre enveloppe charnelle ! Pourquoi se ronger l’âme en se mortifiant le corps ? Pourquoi placer la vertu clans l’ennui ? Pourquoi attacher des idées d’opprobre et d’impureté à la luxure et qualifier d’infâmes les organes du plaisir et de la reproduction ? Le ciel en demande-t-il autant ? Et n’est-ce pas blasphémer l’œuvre merveilleuse du Tout-Puissant ? » Luther s’étrange de rage, et renvoie le libertin : « Va-t’en, maudit, impudique, hors d’ici, car si tu n’es pas le diable, tu as certes le diable en toi ! » (p. 193). Loïet et ses compagnons se rétractent et font pénitence lors d’un premier procès en 1526. Mais voilà qu’en 1531 arrive au pouvoir Marie de Hongrie, dont le portrait est peu flatteur : « Celle qu’Érasme appelle la « Veuve Chrétienne » était une virago au corps rude, à l’âme non moins dure. Comme Marie de Bourgogne, son aïeule, elle était passionnée d’exercices physiques, grande chasseresse devant le Seigneur, écuyère infatigable. Elle ressemblait à Charles-Quint, mais en laid, en plus masculin, pour ainsi dire, à telle enseigne qu’on l’eût souvent prise pour un homme déguisé en femme et cela malgré sa coquetterie et le soin qu’elle prenait de sa toilette » (p. 213). Or « La popularité de Loïet le Couvreur avait grandi de jour en jour. Les humbles du quartier Saint-André, son berceau, le reconnaissaient depuis longtemps pour un prophète. Quand il sortait, la foule se prosternait sur son passage et lui faisait une escorte comme à un nouveau Tanchelin. Sa bonne mine, sa voix musicale, sa parole fleurie lui valaient d’innombrables prosélytes. De beaux enfants lui servaient de pages, les fillettes jonchaient de fleurs la voie que foulaient ses pieds, ses licteurs étaient recrutés parmi les portefaix, les « kraankinders », les porteurs de tourbe, les abatteurs et les bateliers les plus décoratifs. S’il rencontrait un adolescent extatique, aux yeux de caresse et aux lèvres de dévotion, au milieu d’une bande de marmousets vulgaires, à la conjuration de son regard, l’élu quittait aussitôt les autres apprentis pour le suivre et ne plus retourner ni à l’atelier ni même au foyer paternel » (p. 231). Le vêtement de Loïet est provocateur : « C’était sa façon de tourner en dérision le luxe et la richesse égoïstes. Une pensée profonde, disons sublime, se cachait sous cette pratique biscornue. Aujourd’hui Loïet portait de vrais haillons et le lendemain il endossait leur reproduction en matières plus coûteuses que celles du manteau impérial. Un jour le prophète était réellement maculé de sang, de boue, d’écume et de bave ; le lendemain cette friperie sordide ne représentait qu’un trompe-l’œil et ces prétendues guenilles eussent payé un trône » (p. 234). Mais ce n’est pas seulement le vêtement : « Quoi, des gueux et des patriciens s’étreignaient fraternellement, les uns abdiquant toute envie et les autres tout mépris, devenaient inséparables, même confondus ! Entre ces êtres séparés, on aurait pu croire, par des abîmes d’incompatibilités morales, de préjugés sacro-saints, politiques, sociaux, religieux, il se nouait spontanément des liens de sensibilité et de tendresse tellement inattendus que par la suite les juges de nos Libertins n’auront pas hésité à assimiler ces compagnonnages de nobles et de mendiants à des stupres aussi abominables que ceux des anges et des filles des hommes aux jours racontés par la Genèse. […] Sodome seule avait connu des liaisons aussi monstrueuses que celle d’un crésus et d’un vagabond ! […] Comme aux Templiers, aux Vaudois, aux Hommes de l’Intelligence on leur reprocha des viols, des abus de mineurs, des infanticides. Du dehors, les voisins prétendirent avoir entendu leurs blasphèmes, leurs rires de démons, couvrant à peine les hurlements et les plaintes des victimes. Les loïstes auraient passé des nuits entières à chanter, à boire, à se livrer aux pratiques les plus abominables, dont la moins dénaturée consistait dans le sacrifice des enfants » (p. 237). La chute vient par l’infiltration du vieil « ami » de Loïet, Peer, d’accord avec Gislain Géry : « Entré dans la place le néophyte n’a pas tardé à se distinguer par un zèle presque outré. […] Peu à peu il affecte même d’enchérir sur les libertés prêchées par le prophète. Il dénaturera et corrompra l’œuvre du Couvreur. Il agira comme un dissolvant : il sème la discorde, flatte les mécontents et intrigue si bien qu’il finira par faire taxer Loïet de timidité et de tiédeur. Certes la sensualité jouait un rôle majeur dans le loïsme, mais Loïet l’avait toujours subordonnée à la bonté évangélique, tandis que sourdement d’abord, puis à visage de plus en plus découvert, Peer de Breeder flattait les seuls instincts charnels et légitimait les pires tourmentes de la sève » (p. 241). « D’après la légende, le conflit aurait éclaté sur la question de la communauté des femmes. Loïet en avait admis le principe, mais en garantissant aux intéressées le droit de se donner ou de se refuser. Or, Cousinet et son parti prétendirent obliger la femme à assouvir le premier venu. Désormais elle serait tenue de se prêter au désir de n’importe quel amant. Il est vrai qu’à titre de réciprocité le mâle aurait à répondre à toute avance. C’était le communisme charnel érigé en tyrannie, la promiscuité obligatoire avec ce qu’elle entraine de situations répugnantes et grotesques […]. Éloi Pruystinck [vrai nom de Loïet], fidèle à sa nature exigeante, avait entretenu un commerce amoureux avec nombre de ses affiliées, mais tout en réservant sa plus grande affection pour sa Dillette, sa première maîtresse. Il eût même soufferte d’être abandonné par elle, souffert plus cruellement qu’il ne l’aurait cru, mais il se fût résigné, sa religion ayant aboli la fidélité imposée comme une servitude tant à l’homme qu’à la femme, cette fidélité par contrainte ou par hypocrisie dans laquelle la sensualité émoussée finissant aussi par blaser les sentiments, convertit en enfer le tête à tête conjugal. Par contre la promiscuité préconisée par Cousinet [surnom de Peer] serait pire encore en ce sens qu’elle attentait au véritable amour et faisait litière de tout sentiment » (p. 242). Le Cousinet fait approuver cette nouvelle loi, et exige de coucher avec Dillette. Celle-ci se sacrifie, puis s’empoisonne et expire. Et par la suite, Loïet est arrêté, torturé, et exécuté par le feu, ainsi que tous ses partisans, poursuivis sans pitié par Marie de Hongrie : « Avec le Couvreur on aura brûlé sans doute la majeure partie de son dossier, comme c’était d’usage le plus souvent à la suite de procès dans lesquels intervenaient des outrages aux mœurs. C’est ce qui expliquerait la disparition des premiers interrogatoires. Nous sommes donc autorisés à supposer que Pruystinck fut condamné surtout pour avoir proclamé les droits absolus de l’homme physique, le droit à l’amour, aussi sacré que le droit à la vie, l’inviolabilité des besoins de la chair tant que la satisfaction de ces besoins ne causait ni dommage ni préjudice à autrui et résultait d’un consentement mutuel de la part des intéressés » (p. 266). Le bourreau Géry savoure sa mission : « D’après la tradition, Géry et ses suppôts se divertirent à prolonger l’agonie du patient. Avec intention ils firent un tout petit feu de bois vert mêlé seulement à quelques copeaux de bois sec. Longtemps les flammes lui échauffèrent les jambes sans les entamer. Puis la chemise flamba, les chausses prirent, mais la chaleur n’était encore qu’intolérable. En voyant le martyr transpirer : — Attends, gouaillait le facétieux Cousinet, ceci n’est que de l’eau. Nous faisons bouillir la sueur. Tout à l’heure ta graisse grésillera comme le beurre d’une friture d’anguilles. » (p. 273).

Lionel Labosse


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