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Féministe & antifasciste, pour lycéens et éducateurs

Moi, Viyan, combattante contre Daech, de Pascale Bourgaux & Saïd Mahmoud

Fayard, 2016, 222 p., 18 €.

dimanche 1er janvier 2017, par Lionel Labosse

Exaspéré par l’hystérie burkini qui a comblé le vide politico-médiatique de l’été 2016, j’avais besoin de lire autre chose sur les musulmanes que ce que les politicards et autres journaleux nous matraquent un jour, puis oublient le lendemain. C’est donc avec soulagement que je suis tombé par hasard sur ce livre sorti en mars 2016. Cela ne nous étonne guère que la plupart de ces mêmes médias du burkini aient passé sous silence l’existence de ce livre, et évoquent peu ces femmes kurdes qui, au lieu de s’agglutiner sur les boat-people en Méditerranée au profit des différentes maffias, combattent sur le terrain et exterminent la vermine fasciste de Daech. Comme le disait Pierre Bourdieu dans Sur la télévision : « si l’on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles, c’est que ces choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent des choses précieuses ». Nous allons donc sur notre petit tas de fumier altersexuel, contribuer à parler des choses précieuses, en l’occurrence ce témoignage écrit par une journaliste belge connue pour ne pas avoir froid aux yeux, Pascale Bourgaux, et par son « fixeur », Saïd Mahmoud, réalisateur en exil, à propos de « Viyan », une jeune femme Kurde qui se sacrifie pour la liberté de son peuple. À la suite de cette recension, nous évoquerons une entrevue avec Richard Rechtman pour Télérama, et un livre d’Alain Badiou.

Moi, Viyan, combattante contre Daech

L’exorde justifie le livre : « Lorsque nous, les Kurdes, nous nous opposions aux Turcs ou à la dynastie Assad en Syrie, vous pouviez légitimement détourner le regard. Maintenant que notre ennemi est l’État islamique (EI), c’est différent. Car ce nouvel adversaire, plus sauvage encore que les précédents, ne s’en prend pas seulement aux Kurdes, aux Syriens, aux Irakiens, aux yazidis ou aux chrétiens. Mais à vous, aussi. » Les fascistes de l’islam sont condamnés sans ambiguïté : « Je suis musulmane et je respecte l’islam, le vrai, pas celui que Daech prétend incarner. Ils se disent un État, ils sont une horde de sauvages sanguinaires. Ils se disent religieux, ils piétinent et trahissent leur Dieu, en semant la terreur au nom d’Allah. Daech, les rois de la communication, hypocrites et cupides, ne parviendra pas à s’imposer ni par la haine, ni par la force. Ces cavaliers de l’ombre ne gagneront pas, nous les chasserons. Nous les anéantirons jusqu’au dernier. » Les Kurdes ont pu émerger comme force vive lorsque Bachar el-Assad a dû concentrer ses forces contre ses opposants arabes. Il y a principalement le PYD, Parti de l’union démocratique, mais aussi les Unités de protection de la femme (YPJ), que Viyan a rejointes. Jusqu’à cette époque, il était même interdit de parler kurde : « Si, en public, le nom de Kobané est prononcé au lieu de sa version arabe, Aïn alArab, cela peut être source de gros ennuis ». Viyan nous fait songer à Antigone quand elle proclame son refus de la maternité : « Même quand je serai morte, la lutte continuera, car je donnerai l’exemple, en tant que martyre, à d’autres jeunes filles. Je n’aurai pas vécu longtemps, mais intensément. Je ne regrette rien de mes vingt-cinq années passées sur terre. Pas même ce à quoi il a fallu renoncer, le mariage, la maternité, la féminité. Il est des sacrifices utiles. Pour moi, mieux vaut assurer l’avenir de mon peuple en combattant ceux qui cherchent à l’effacer qu’en enfantant. À quoi sert de mettre au monde des enfants sans avenir, sans terre et, surtout, sans liberté ? » Il y a une composante féministe dans son engagement, puisque Viyan ne veut pas connaître le sort de sa mère, mariée à un veuf qui avait déjà 8 enfants, et qui lui en fait 8 autres, dont Viyan est la petite dernière, ni de sa sœur Khanum qui « a enchaîné les grossesses, une par an. Du matin au soir, toute l’année, tous les ans, elle a un enfant accroché au sein, tandis qu’elle s’affaire pour tenir sa maison. » En tant que fille, Viyan est privée d’école au profit de ses frères. Il n’y a qu’un livre à la maison, le Coran, et encore, c’est plutôt décoratif, et c’est en arabe. « Comparées à nos compatriotes arabes, nous les femmes kurdes, avons pourtant toujours bénéficié d’une certaine liberté et, chez nous, le voile est moins systématique. Aujourd’hui, même dans les campagnes, les jeunes se fréquentent lors des fêtes de famille, ils se parlent, se draguent discrètement. » Le PYD et le YPJ ne sont que tolérés en Kurdistan irakien, étant une « guérilla d’inspiration marxiste-léniniste ». La combattante subit un bourrage de crâne à base de « cours d’idéologie : tous les après-midi, on nous enseigne la pensée sociopolitique d’Abdullah Öcalan, l’un des fondateurs du PKK, en 1978. », ce qui l’amène à réciter l’om mani padme hum féministe : « La « société » capitaliste prétend avoir libéré la femme, mais c’est faux. J’ai plutôt l’impression qu’elle instrumentalise son corps pour mieux vendre ses produits. Toutes ces publicités à la télévision n’ont vraiment aucun sens. En quoi est-ce utile qu’une femme à moitié nue s’allonge sur une voiture pour en vanter les performances techniques ? » Cette saillie fait bien rire au regard de ce que la jeune combattante explique à longueur de page sur son asservissement dans la société patriarcale turque dépourvue de toute femme nue sur des affiches ; mais passons. Son endoctrinement permet aussi à Viyan d’apprendre l’existence de « belles amazones aux cheveux longs, armées d’un sabre, [qui] ont, par leur simple apparition, fait fuir plus d’un fantassin ottoman et plus d’un cosaque russe ». Elle se demande si, comme elle-même, celles-ci supportaient la douleur des règles, et philosophe : « Les menstruations étaient finalement le seul moment d’inactivité autorisée. Les femmes avaient en effet le droit de se reposer, et leur mari, l’interdiction de les toucher. Ces moments de répit ne revenaient pas souvent, puisque les épouses étaient souvent enceintes jusqu’à leur ménopause. Mais c’était toujours ça de pris ». On constate que la saillie contre la si vilaine « « société » capitaliste » avec guillemets est oubliée ! Viyan fait l’apologie de la « parité réelle, à la cuisine, comme au combat » des milices kurdes.

Moi, Viyan, combattante contre Daech, de Pascale Bourgaux & Saïd Mahmoud, Fayard, 2016.

De la kalachnikov considérée comme sac à main

Sa kalachnikov, qu’elle apprend à démonter dans le noir, ne la quitte plus : « C’est en quelque sorte devenu mon « sac à main » ». Les grades, l’âge et le sexe ne décident pas du rôle au combat : « nos rôles varient en fonction des situations ». Lors d’un exercice en autonomie, au bout de quatre jours sans nourriture, elle parvient à abattre un cochon sauvage : « Après avoir fait rôtir l’animal, j’ai découvert avec surprise que ce qui est haram pour certains peut avoir un goût délicieux ». Les youyous poussés par les combattantes « affolent les soldats d’Allah, plus encore que les tirs des snipeurs. Car ces cris aigus signalent nécessairement la présence de femmes. Or, rien ne terrifie davantage l’armée de Daech que les femmes, susceptibles, d’après leur interprétation du Coran, de les priver des récompenses qui leur sont dues. Être tué par une combattante est une véritable déchéance. Cela entraîne l’exclusion du paradis et empêche d’avoir droit aux soixante-douze vierges offertes par Dieu en échange de leur sacrifice ». La parité est au centre de la Constitution que le PYD, « mouvement laïc », veut instaurer au Kurdistan, « Car, dans nos villages kurdes, arabes et assyriens, le système patriarcal, vieux de plusieurs siècles, est profondément ancré, et les résistances à la modernité démocratique sont vivaces » Ah ! Mais ces peuples sont pourtant dépourvus de toute affiche de femme nue ! Lors d’une mission à Kobane, Viyan revoit sa famille, et alors que ses frères l’avaient pourchassée lors de son départ, elle est accueillie comme une héroïne, « mais, hélas, leur manière de penser demeure figée », et la « domination masculine » a de beaux jours devant elle. Lors de la bataille de Kobané, Viyan songe à la martyre kurde Arin Mirkan, et garde précieusement sur elle « la dernière grenade », de façon à éviter d’être prise en cas de défaite, et vouée au « viol, à l’esclavage sexuel ou à la torture » ; « plutôt mourir en tuant un maximum de ces ordures ». Les rapports avec les Turcs sont compliqués : Erdogan voudrait bien fermer la « Porte » qui permet le passage de la frontière à Kobané, et à Viyan blessée d’être soignée en territoire turc, mais « le monde le regarde » et « les démocrates turcs nous soutiennent ». Erdogan assimile le PYD au PKK, qu’il a « réussi à faire inscrire sur les listes des organisations terroristes des États-Unis et d’Europe ». Selon Viyan, si « l’Europe et l’Amérique sont tétanisés », « cette peur est injustifiée. Daech ne la mérite pas. […] Les djihadistes sont de mauvais guerriers », surtout parce que leur combat n’est pas vital. D’autre part elle explique que Daech, qui recrute à tire-larigot, n’a aucun souci d’épargner la vie de ses combattants, au contraire elle les envoie au casse-pipe sans entraînement, contrairement aux Kurdes. Le récit des combats de Kobané est l’occasion pour Viyan de vanter les « frappes aériennes » des États-Unis et de la France, d’une « précision impressionnante » ; et d’ajouter « mieux vaut ne pas se tromper de maison… ». Ils parviennent à détruire une maison où sont embusqués des snipers de Daech. Suite à une seconde blessure au bras, Viyan ne peut plus tirer, et devient « commandante en logistique », un poste important où son expérience de snipeuse lui est utile pour mesurer les besoins en balles et nourriture. Un extrait de la fin du livre rappelle à nouveau l’histoire d’Antigone, quand elle évoque la crainte des djihadistes blessés capturés : « ils sont convaincus que, nous aussi, nous torturons l’ennemi, l’achevons, puis laissons pourrir sa dépouille au soleil. Mais non. Nous prenons même la peine de les enterrer, eux. D’abord, par humanité. Un homme reste un homme et, à ce titre, mérite sépulture. Ensuite, par souci d’hygiène, nous évitons ainsi les maladies. Il est même arrivé que nous soignions des djihadistes blessés. Là encore, nous faisons preuve d’humanité et de discernement. Car, une fois retapés, ces djihadistes, « repentis » ou non, finissent toujours par nous donner des informations importantes sur leur camp ». Viyan évoque même la présence de deux combattants européens dans leurs rangs, sans que les Kurdes cherchent à recruter : « Leur sacrifice nous honore et nous essayons tant bien que mal de les protéger d’eux-mêmes et de Daech. Ces volontaires européens sont les bienvenus, en vertu aussi de notre devoir d’hospitalité, mais jamais nous ne les pousserions à risquer leur vie ». Cela fait longtemps que je m’interroge sur l’attitude des gouvernements occidentaux : et si, au lieu de condamner comme un seul homme, selon la formule consacrée, tous « ces jeunes qui partent combattre en Syrie », on encourageait les jeunes Français, quelle que soit leur origine, à partir comme en 1936 en Espagne au sein des Brigades internationales, pour se battre contre le fascisme, auprès des Kurdes ? Enfin, ce n’est pas le rôle de l’État, mais de la société civile. Il suffit de rechercher sur Internet le nombre d’articles consacrés à ce livre pour comprendre que la plupart des journalistes, finalement, préfèrent le musulman fasciste au musulman antifasciste. À noter que ce témoignage de Viyan est postfacé par Gérard Chaliand, gage de qualité pour nous (mais pas pour les journalistes ni pour les politiciens ?)

Entrevue avec Richard Rechtman

Cela faisait longtemps que la mise en vedette des nazis de l’islam auteurs d’attentas m’exaspérait, aussi ai-je été ravi de lire l’entrevue d’Olivier Pascal-Moussellard avec le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman, publiée le 25/07/2016 dans Télérama, lequel va encore plus loin en demandant une loi sur l’anonymat de ces fascistes. Extraits :
« — Que faire, alors ?
— Puisque nous sommes en guerre avec Daech, il faut commencer par identifier le cœur de sa stratégie de propagande, et la contrer. Cette stratégie consiste à utiliser toutes les chaînes de fonctionnement de la société occidentale pour donner une ampleur démesurée aux actes commis par les djihadistes. Je suggère donc que les responsables politiques décrètent l’anonymat obligatoire de tout auteur d’atrocités, l’interdiction de diffuser ses images, ou tout renseignement sur son identité, l’interdiction de relayer le moindre élément permettant de l’identifier, bref de classer secret-défense tout ce qui concerne les personnes commettant ces attentats. La démocratie exige certes un libre accès à l’information, notamment sur le déroulement et les conséquences de ces crimes, mais elle exige aussi que l’on interdise de divulguer des informations susceptibles de mettre en danger la population. Or rendre impossible l’identification des assassins est une façon de faire que personne ne puisse s’identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu’il mourra dans l’anonymat le plus total.
— Il faut donc « dé-héroïser » les auteurs d’attentats ?
— Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité.
— Est-ce compatible avec le désir, légitime dans un pays démocratique, de donner du sens aux événements qui frappent ce pays en identifiant les criminels pour savoir ce qui a motivé leur geste ?
— Dans les crimes génocidaires, le véritable ennemi n’est pas la petite main qui commet le crime, mais le responsable qui l’inspire ou le commandite. J’ai pu le constater pendant les longues années que j’ai passées à étudier les Khmers rouges. Cela ne signifie pas que les acteurs sur le terrain ne sont pas responsables de leurs actes. Cependant, nous devons nous rappeler que nous ne luttons pas contre un individu mais contre une organisation qui développe des moyens gigantesques pour faire connaître sa cause. Tuer le plus de monde possible à moindre coût, en recevant la plus grande publicité disponible, c’est quasiment une stratégie commerciale pour Daech — et ça marche. Tous les régimes génocidaires ont fait cela. Les Einsatzgruppen assassinaient des milliers de Juifs à la chaîne au bord de fosses communes qu’ils leur avaient fait creuser ou avaient demandé aux villageois de préparer. Ils pensaient la mort à grande échelle et à rentabilité maximale. Sortons donc de la logique de focalisation sur les origines du soldat de Daech pour nous concentrer sur le rôle qu’il joue dans l’organisation génocidaire et le priver du bénéfice anticipé de ses actes. Il faut décréter — et le dire haut et fort — que ces « soldats » mourront ici dans l’oubli le plus total, pour créer le doute dans la tête des candidats au martyre, et leur faire entrevoir le néant d’une mort anonyme. »

Notre mal vient de plus loin, d’Alain Badiou

En janvier 2016, parution de Notre mal vient de plus loin, d’Alain Badiou, Éditions Fayard, 64 p., 5€. C’est un court essai où Badiou analyse le terrorisme comme un fascisme, préférant le terme de « fascisation » à « radicalisation », et voit ce phénomène comme inhérent à l’extension du libéralisme occidental par ce qu’il appelle le « zonage », création de zones de non-droit livrées à des bandes avec lesquelles s’accommode sans scrupules le libéralisme sans limites (« Ce n’est pas Daech qui achète son coton »). Une analyse très intéressante, même si sa vision d’un monde dans lequel « 1 % de la population mondiale possède 46 % des ressources disponibles […] 10 % de la population mondiale possède 86 % des ressources disponibles. 50 % de la population mondiale ne possède rien. » est peut-être excessive, parce que justement, les gens ne possèdent pas « rien ». C’est l’histoire du conte « Le pauvre et le roi d’or ». Pour lui ce fascisme a autant de rapport avec l’islam que le fascisme franquiste en avait avec le catholicisme : le fascisme préexiste, et s’empare du premier outil à sa portée. Disons que ces fascistes hantés par le désir de mort s’emparent du pavé de l’islam qui se trouve à leur portée, mais prendraient n’importe quoi d’autre en d’autres circonstances. Badiou démontre que le massacre d’innocents n’est pas l’apanage des fascistes islamiques, car selon lui, quand Obama ou Hollande donnent l’ordre de frapper une cible islamiste, cela fait en moyenne 9 morts innocents autour de la cible. À comparer avec la façon dont Viyan vante la précision des tirs alliés…

Pour en savoir plus, lire une entrevue sur la jinéologie, ainsi qu’une page sur une conférence sur le même sujet en mai 2016, sur un site anar. Lire un article de Pierre Bayle sur le film et le livre de Pascale Bourgaux. Enfin, il est question des rapports des Turcs et des Kurdes dans cet article sur « L’adhésion de la Turquie à l’UE et la reconnaissance du génocide arménien ». Lire aussi les articles « Muslim Pride » et « Je suis Charlie ».
- Lire un article de Jean-Pierre Filiu sur son blog, du 25 juin 2017, qui porte un regard critique sur l’action du PKK en Syrie et sur ses liens avec Bachar el-Assad. L’auteur de cet article évoque uniquement les « YPG », « Unités de protection du peuple, la composante déterminante des FDS », dont Wikipédia nous apprend qu’elles sont constituées de 40 % de femmes, la plupart membres des YPJ.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Femmes contre Daech, film de Pascale Bourgaux


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