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Schopenhauer, Montaigne, Sherry Turkle, Molière, Voltaire.

La « bonne distance » dans les relations humaines : cours et corpus de BTS sur le thème « Seuls avec tous ».

Du dilemme du hérisson aux piquants des textos.

samedi 19 octobre 2019, par Lionel Labosse

Voici d’abord un corpus expérimenté en classe sur le thème « Seuls avec tous », suivi du corrigé de la synthèse, puis d’un cours complémentaire « Salutations, politesse, étiquette et « bonne distance ». » C’est mon corpus n°1 car le texte de Schopenhauer a informé toute ma réflexion sur ce thème.

Corpus n° 1 : « la bonne distance ».

Doc. 1. Arthur Schopenhauer (1788-1860) : Le dilemme (ou parabole) du hérisson (ou du porc-épic).
Texte issu de Parerga & Paralipomena (1850), Partie II, ch. 31, « Allégories, paraboles & fables », § 396. Traduction et annotations de Jean-Pierre Jackson, éd. Coda, 2005, p. 938 (il s’agit du dernier texte du livre). Philosophe pessimiste, Arthur Schopenhauer s’est appliqué à saper l’espoir de l’homme notamment dans l’amour, qu’il considère comme une « ruse du génie de l’espèce ». Il a influencé de nombreux écrivains, philosophes ou artistes majeurs dès le XIXe siècle, de Gustave Flaubert, Freud, Zola, jusqu’à Michel Houellebecq.

« Par une froide journée d’hiver, une bande de porcs-épics se serrait étroitement les uns contre les autres, de façon que leur chaleur mutuelle les protège du gel. Mais ils ressentirent bientôt l’effet de leurs piquants les uns sur les autres, ce qui les fit s’écarter. Quand le besoin de se réchauffer les eut à nouveau rapprochés, le même désagrément se répéta, si bien qu’ils se trouvèrent ballottés entre deux maux, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé la distance convenable à laquelle ils pouvaient le mieux se tolérer. ― C’est ainsi que le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur moi intérieur individuel, rassemble les hommes ; mais leurs nombreuses qualités déplaisantes et leurs vices intolérables, les éloignent à nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir, et qui leur permet d’être ensemble au mieux, c’est la politesse et les bonnes manières. Ainsi, à celui qui ne se tient pas à cette distance, on crie en Angleterre : Keep your distance ! ― Celle-ci, il est vrai, ne satisfait qu’incomplètement le besoin de se réchauffer mutuellement, mais, en revanche, elle évite la blessure des piquants. ― Cependant, celui qui possède en propre une grande dose de chaleur intérieure, préfère s’éloigner de la société, pour ne pas causer de désagréments, ni en subir. »

Doc. 2. Michel de Montaigne (1533-1592), Essais (1580), Livre III, chapitre II, « Du repentir ».
Magistrat, diplomate, philosophe, Montaigne invente le genre et le mot « essai » qui désigne un écrit d’argumentation directe empreint de l’expérience personnelle de son auteur. Il en publie 3 volumes en 1580, qu’il ne cesse de revoir et augmenter jusqu’à sa mort.

« C’est une vie exquise, celle qui se maintient en ordre jusques en son privé. Chacun peut avoir part au batelage et représenter un honnête personnage sur la scène. Mais au dedans et en sa poitrine, où tout nous est loisible, où tout est caché, d’y être réglé, c’est le point. Le voisin degré, c’est de l’être en sa maison, en ses actions ordinaires, desquelles nous n’avons à rendre raison à personne ; où il n’y a point d’étude, point d’artifice. Et pourtant Bias, peignant un excellent état de famille : « De laquelle, dit-il, le maître soit tel au dedans, par lui-même, comme il est au dehors par la crainte de la loi et du dire des hommes. » Et ce fut une digne parole de Julius Drusus aux ouvriers qui lui offraient pour trois mille écus de mettre sa maison en tel point que ses voisins n’y auraient plus la vue qu’ils y avaient : « Je vous en donnerai, dit-il, six mille, et faites que chacun y voie de toutes parts. » On remarque avec honneur l’usage d’Agésilas [1], de prendre en voyageant son logis dans les églises, afin que le peuple et les dieux mêmes vissent dans ses actions privées. Tel a été miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n’ont rien vu seulement de remarquable. Peu d’hommes ont été admirés par les gens de leur maison. Nul a été prophète non seulement en sa maison, mais en son pays, dit l’expérience des histoires. De mêmes aux choses de néant. Et en ce bas exemple se voit l’image des grands. En mon climat de Gascogne, on tient pour drôlerie de me voir imprimé. D’autant que la connaissance qu’on prend de moi s’éloigne de mon gîte, j’en vaux d’autant mieux. »

Doc. 3. Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines, de Sherry Turkle, L’échappée, 2011 (p.41).
Née en 1948, Sherry Turkle est professeur d’études sociales en science et technologie au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Ce livre est le résultat de 40 années d’observations et d’études sur les robots et les technologies de la communication.

« Une jeune fille de treize ans m’explique qu’elle « déteste le téléphone et n’écoute jamais les messages sur sa boîte vocale ». Les textos lui offrent juste assez d’accès et de contrôle. Elle est comme Boucle d’Or : [2] pour elle, les textos maintiennent les gens ni trop près ni trop loin, juste à bonne distance. Le monde est aujourd’hui plein de Boucles d’Or modernes, de gens qui sont rassurés d’avoir beaucoup de contacts qu’ils peuvent en même temps tenir à distance. Un étudiant de vingt et un ans réfléchit à ce nouvel équilibre : « Je n’utilise plus mon téléphone pour passer des coups de fil. Je n’ai pas le temps de papoter pendant des heures. Je préfère les textos, Twitter, le mur Facebook d’un ami. J’y trouve tout ce que j’ai besoin de savoir. »
Randy, un avocat américain de vingt-sept ans, a une petite sœur – une Boucle d’Or qui a mal calculé ses distances. Il travaille en ce moment en Californie. Sa famille vit à New York, et il prend un avion pour la côte est trois ou quatre fois par an pour aller les voir. Quand j’ai rencontré Randy, sa petite sœur Nora, âgée de vingt-quatre ans, venait juste d’annoncer ses fiançailles et sa date de mariage par e-mail à une liste d’amis et de membres de la famille. « Et c’est comme ça que j’ai appris la nouvelle », me dit Randy avec amertume. Il ne sait pas s’il est plus blessé ou en colère. « Ce n’est pas normal qu’elle n’ait pas appelé », ajoute-t-il. « J’allais bientôt rentrer. Est-ce qu’elle n’aurait pas pu me le dire à ce moment-là ? C’est ma sœur, et nous n’avons pas eu un moment en tête à tête pour qu’elle m’annonce la nouvelle en personne. À la rigueur, juste un appel, juste nous deux. Quand je lui ai dit que j’étais blessé, elle a vaguement compris ce que je voulais dire, mais elle a ri et a répondu qu’elle et son fiancé voulaient juste faire les choses simplement, le plus simplement possible. Je me sens très loin d’elle ».

Doc. 4. « Un homme tué par la tribu isolée des Sentinelles qu’il tentait d’approcher »
Il s’agit d’un article anonyme en collaboration avec l’AFP, publié dans Le Monde le 21 novembre 2018.

« Les Sentinelles sont un peuple chasseur-cueilleur qui vit coupé du monde extérieur sur l’île de North Sentinel, dans les îles Andaman, un archipel dans l’océan Indien rattaché à l’Inde. Souvent décrite comme la tribu la plus isolée de la planète, coupée de la civilisation et hostile au monde moderne, ses membres vivent en autarcie depuis des siècles sur cette île que l’État indien interdit depuis 2010 d’approcher à moins de cinq kilomètres.
Ce peuple de chasseurs-cueilleurs qui compterait une quarantaine de personnes s’attaque d’ailleurs à quiconque pose le pied sur sa petite île de la mer d’Andaman. Le 16 novembre, John Chau, un globe-trotteur américain de 27 ans, venant d’Alabama, a été encerclé et tué à peine arrivé. Il avait payé des pêcheurs pour le transporter jusqu’à ce lieu, situé au large, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de la ville de Port Blair, mais il avait fini le trajet seul.
En débarquant, John Chau a reçu une volée de flèches, a déclaré une source policière. « Il a été attaqué avec des flèches, mais il a continué à marcher. Les pêcheurs ont vu les habitants de l’île lui nouer une corde autour du cou et traîner son corps », a poursuivi cette source. Les pêcheurs « ont pris peur et se sont enfuis, mais ils sont revenus le matin suivant et ont vu son corps sur la plage », a-t-elle ajouté. La police indienne a ouvert une enquête pour meurtre.
[…] Le voyageur « avait essayé d’atteindre l’île Sentinel le 14 novembre mais n’y était pas parvenu. Deux jours après, il y est allé très préparé. Il a laissé l’embarcation à mi-chemin et a pris un canoë jusqu’à l’île », a raconté l’une des sources policières.
Les photos des comptes Facebook et Instagram de John Chau dressent le portrait d’un jeune homme, féru de voyages. Croyant, certains médias indiens avancent même que c’était un missionnaire. « Les gens ont cru que c’était un missionnaire, car il a parlé de sa foi. (…) Mais ce n’en était pas un au sens strict. C’était un aventurier », a déclaré Dependra Pathak, le chef de la police des îles Andaman, au site Internet indien The News Minute.
Dans un communiqué, l’ONG de protection des tribus autochtones Survival International a dénoncé « une tragédie qui n’aurait jamais dû se produire ». En raison de leur isolement ancestral du reste de l’humanité, « il n’est pas impossible que les Sentinelles viennent d’être contaminées par des agents infectieux mortels [apportés par le voyageur américain] contre lesquels ils n’ont pas d’immunité, avec le potentiel d’éradiquer toute la tribu », s’est alarmée l’organisation […].
Survival International pense que cette tribu descend des premières populations humaines à être parties d’Afrique et vit aux Andaman depuis soixante mille ans.
L’histoire des Sentinelles avait fait le tour du monde à l’occasion d’une photographie emblématique réalisée peu après le tsunami de 2004, qui s’est produit au large de l’île indonésienne de Sumatra. Les gardes-côtes indiens avaient alors survolé l’île pour savoir si les autochtones avaient survécu à la catastrophe. Pris du ciel, le cliché montrait un homme essayant d’abattre leur hélicoptère à l’aide d’un arc et de flèches.
Le gouvernement indien a tenté plusieurs expéditions pendant les années 1970 et 1980 pour entrer en contact avec les Sentinelles. Après une succession d’échecs, l’Inde y a officiellement renoncé dans les années 1990. […]
Les autorités indiennes s’assurent occasionnellement de la bonne santé des Sentinelles en observant la rive à partir d’un bateau, ancré à une distance respectable de l’île. »

Proposition de synthèse rédigée

[Introduction] [accroche / présentation du sujet] Si l’homme, tout comme l’animal, ne se conçoit qu’en société et ne peut vivre seul, il lui reste la possibilité de choisir la distance la plus bénéfique à laquelle il lui convient de se tenir de ses semblables, à mi-chemin entre misanthropie exclusive et philanthropie intrusive. [présentation des documents] Les quatre documents de notre corpus proposent des réflexions d’ordre philosophique, sociologique ou tirées de l’actualité sur cette question de la bonne distance. Le « dilemme du porc-épic » d’Arthur Schopenhauer est une parabole extraite d’un recueil de textes philosophiques intitulé Parerga & Paralipomena (1850) ; « Du repentir » est un essai tiré des Essais du philosophe de la Renaissance Michel de Montaigne. Les textes 3 et 4 sont bien plus récents ; l’essai Seuls ensemble de Sherry Turkle porte sur les technologies modernes de communication, et un article du Monde explique les raisons du meurtre en 2018 d’un Américain par la tribu indienne des Sentinelles. [problématique] La conception que nous nous faisons de la meilleure distance entre nous et nos semblables n’est-elle pas un signe de notre individualité ? [annonce du plan] Nous verrons d’abord ce qui favorise les bonnes relations entre les hommes, puis ce qui leur nuit, avant de vérifier que selon les cas, la « bonne distance » peut être fort variable.

[1re partie du développement : ce qui favorise les bonnes relations] Selon les cas étudiés dans chaque document, l’idéal de bonnes relations entre les hommes est fort différent. La parabole de Schopenhauer établit un parallèle entre les porcs-épics qui se rapprochent pour se réchauffer et les bonnes manières dont les hommes doivent faire preuve dans la vie sociale. Dans l’essai de Sherry Turkle, ces bonnes manières sont mises à rude épreuve par les technologies modernes. On constate le désaccord entre frère et sœur sur la façon de communiquer une nouvelle importante : pour l’un cela doit se faire en tête à tête, alors que l’autre préfère les réseaux sociaux. Pour Montaigne, l’homme public se doit d’être le même dans sa vie privée que dans sa vie publique. Dans le cas très particulier d’une tribu vivant en autarcie, on constate l’existence d’un grand nombre de personnes ou d’institutions bienveillantes, depuis des voyageurs jusqu’au gouvernement en passant par les missionnaires qui se soucient du sort de cette tribu.

[2e partie du dvt : ce qui nuit aux bonnes relations] Ces efforts de bonnes relations sont contrebalancés par certains défauts de la vie sociale. Le pessimisme de Schopenhauer le fait insister sur les piquants des autres auxquels se heurtent les porcs-épics, ainsi que sur le malaise de passer sans cesse d’un inconvénient à l’autre, ce qui correspond dans cette parabole au vide de la vie et aux vices des hommes, idée que Montaigne exprime également quand il souligne l’aspect artificiel de la vie des hommes publics, toujours en représentation, et dont les familiers sont seuls à connaître les défauts. Les piquants des porcs-épics préfigurent les flèches que les Sentinelles réservent à tous ceux qui se risquent à les approcher de trop près, mais aussi aux risques de contamination que représentent ceux-ci pour les Sentinelles, que leur vie isolée rend plus sensibles aux germes. Ces flèches sont symboliques pour Sherry Turkle, qui montre à quel point certains désaccords dans la façon moderne de communiquer peuvent blesser les autres sans qu’on s’en rende compte. Certains vont jusqu’à considérer les communications ou messages vocaux comme une perte de temps.

[3e partie du dvt : la « bonne distance » peut être fort variable] Face à ces avantages et inconvénients de la vie sociale, chacun s’efforce de trouver la bonne distance. Pour Schopenhauer, c’est le juste milieu entre chaleur et piquants, même si son idéal serait plutôt, comme les Sentinelles, de se suffire à soi-même. Pour Sherry Turkle également, si l’on choisit de vivre loin de sa famille, on peut lui rendre visite plusieurs fois par an, ce qui évite de se sentir éloigné au sens symbolique. Montaigne et les Sentinelles expriment des points de vue diamétralement opposés. Le philosophe exprime en fait deux idées dépendant l’une de l’autre, celle de l’absence absolue de distance pour l’homme public idéal qui expose à tous sa vie privée, mais aussi pour ceux qui n’ont pas cette force, le fait qu’un homme public est d’autant plus apprécié qu’il se trouve loin de chez lui, c’est-à-dire qu’il n’est pas face à des gens qui le connaissent dans sa vie privée. Les Sentinelles ont besoin pour survivre de la distance maximum, et ne peuvent tolérer qu’on les approche ni par air ni par mer ; leur survie en dépend.

[Conclusion] Pour conclure, la notion de bonnes relations entre les hommes est extrêmement variable sur la planète et dans l’histoire de l’humanité. Variable aussi selon l’état d’esprit des personnes concernées, de sorte qu’il n’existe aucune définition universelle de la bonne distance à maintenir avec autrui. C’est à chaque peuple, voire à chaque individu, de la définir. Si l’on cherchait à trouver de l’universel dans le domaine de ce qui nous rapproche ou nous éloigne des autres hommes, n’est-ce pas la notion de tolérance à l’égard des conceptions d’autrui qui nous fournit la réponse ?

P.S. En dehors de cette synthèse, si l’on aboutissait à une écriture personnelle, je dirais que cette question de la bonne distance pourrait s’appliquer aux réseaux sociaux : entre ceux qui, à la façon de Montaigne, publient toute leur vie et leurs pensées sur Internet, et ceux qui fuient comme la mort les réseaux sociaux et font en sorte que leur nom ne connaisse aucune occurrence sur le Net pour ne pas risquer d’être googlé par un recruteur ou un amant, c’est à chacun de déterminer son niveau de transparence. On pourrait aussi mentionner les bandits traqués, à l’instar de Abou Bakr Al-Baghdadi, abattu le 27 octobre 2019, qui jusqu’à leur mort, doivent tenter de survivre en éradiquant autour d’eux tout objet technologique moderne.

Cours : Salutations, politesse, étiquette et « bonne distance ».

Suivre l’actualité : j’ai extrait de cet article d’Adrien Pécout pour Le Monde « Coupe du monde de rugby : le match France-Angleterre annulé pour cause de typhon » publié le 09 octobre 2019, une photo de Franck Fife / AFP représentant « Pierre-Louis Barassi [qui] salue le personnel de l’hôtel des Bleus à Kumamoto, le 10 octobre 2019 ».

« Pierre-Louis Barassi salue le personnel de l’hôtel des Bleus à Kumamoto, le 10 octobre 2019 ».
Photo de Franck Fife / AFP, Le Monde.

Ce qui est amusant dans cette photo, c’est que le rugbyman s’emmêle les pédales dans les salutations asiatiques, et pratique plutôt le Wai thaïlandais que les salutations japonaises. Les mains jointes ont une connotation religieuse absente de la culture nippone. Cette confusion m’est aussi arrivée, non pas au début de mon voyage au Japon, mais vers la fin, car à l’instar de Pierre-Louis Barassi, j’avais été sans doute pressé par la circonstance, et ce geste simple et fréquent en Asie était sorti de mon corps. L’article ne faisant aucun commentaire, on peut se demander si la publication de cette photo n’est pas une mauvaise plaisanterie pour ce sportif ; mais en publiant cette photo assortie de cette légende sans commentaire, le journal Le Monde contribue à une sorte insidieuse de désinformation : ses lecteurs non informés croiront qu’il s’agit de la salutation en usage au Japon, puisque « je l’ai vu dans Le Monde » !
- On trouvera sur ce site une description de l’usage en matière de salutations en France. Extrait :
« Ce rituel de la bise provoque quelquefois des hésitations […] : bien qu’embrasser une fois sur chaque joue semble être la norme, certaines personnes prolongent jusqu’à trois, ou quatre bises, embrassant ainsi dans le vide si l’autre personne s’est déjà retirée. Si c’est le cas, on rit puis recommence, en précisant quelque chose comme “Moi, j’en fais quatre !” Les femmes se font plus souvent la bise entre elles que les hommes le font entre eux, sauf s’il s’agit d’un proche parent (père, frère, cousin etc.) Lorsque les hommes s’embrassent, on parle plutôt d’une “accolade”, qui consiste à mettre ses bras autour du cou, tout en donnant quelques tapes dans le dos ».

La Forêt interdite (Wind Across the Everglades) (1958), de Nicholas Ray.
Une première rencontre sous l’œil bienveillant du père.

Une discussion en classe fera ressortir les variations de ces usages fluctuants, selon l’histoire, la géographie et la sociologie. Les étudiants en 2e année pourront arguer de leur expérience de stage, avec des différences sans doute sensibles selon le milieu professionnel. J’ai proposé subséquemment deux courts extraits de La Forêt interdite (Wind Across the Everglades) (1958), de Nicholas Ray (1911-1979). C’est un film que j’ai étudié dans son intégralité avec les BTS 1re année sur le thème de l’écologie, car c’est un des tout premiers films sur ce thème, sorti la même année que Les Racines du ciel de John Huston. Pour le présent cours, ce film n’est qu’un support factuel. Sur ce photogramme (minute 7) on voit Walt Murdock (Christopher Plummer) et Naomi (Chana Eden) se saluer par une main tendue à distance respectable, qui barre symboliquement tout le ventre paternel, résumé des convenances de l’époque (début du XXe). Juste avant, le héros venait de saluer le père de la même façon, à la fois sans cérémonie mais très codifiée. On n’aura pas de mal à faire pressentir aux étudiants que cette scène préfigure une relation amoureuse entre ces complices de la lutte écologiste. Un second extrait se situe à la minute 29, dans le salon de Mme Bradford, qui dans ce Miami naissant, tient au respect des convenances dans son établissement qui est à la fois un bar, un dancing et un bordel dont elle présente les « pensionnaires » comme des filles de bonne famille. Le point de vue de Nicholas Ray (qui ne finit pas son film, viré pour alcoolisme, et le tournage fut calamiteux) est de montrer que la frontière entre la bonne société et les braconniers des marais n’est pas si rectiligne. Après avoir fait ce reproche à cette jeune femme avec cette phrase mémorable : « shame on you », la tenancière lui ordonne de retourner dans sa chambre. Je me suis fait un malin plaisir, en ce début d’année, de faire des allusions & rapprochements sur l’ordre que j’entends faire régner en classe, et la différence entre la chambre et l’espace public qu’est une salle de classe, et bien sûr rappeler à mes chers étudiants (adorables, mais parfois bruts de décoffrage dans les sections bâtiment où j’enseigne) l’importance des distances très pragmatiques à respecter pour un cours idéal (distance entre étudiants, entre étudiants et prof, entre le mur et les tables pour éviter l’effet cafétéria, entre l’étudiant et son smartphone, etc. Depuis la rentrée 2019 je suis intraitable, je recueille tout smartphone sorti dans une corbeille… Après, on pourra s’amuser, en fonction des anecdotes rapportées par nos étudiants, à quelques allusions. Ainsi, lorsqu’un étudiant évoque telle pratique consistant à se frotter le nez pour se saluer, pourra-t-on répliquer que d’aucuns se grattent une autre partie de leur anatomie !

La Forêt interdite (Wind Across the Everglades) (1958), de Nicholas Ray.
Dans le salon de Mme Bradford.

Voici quelques extraits d’articles de Wikipédia :
« Salutation » : « La salutation et les salutations réciproques sont une démonstration de civilité : on peut saluer en levant la main, en hochant la tête, en levant son chapeau, etc. Pour « saluer bien bas », on fait acte de soumission en effectuant une révérence. »
- Les expressions française « comment allez-vous ? » et anglaise « how do you do » sont souvent présentées de façon plaisante comme ayant eu « à la Renaissance », un sens scatologique (aller à la selle / faire ses besoins). Il s’agit d’une légende urbaine (on n’en trouve aucune trace dans des textes anciens). Mais le verbe « aller » constitue un euphémisme fréquent pour « aller à la selle ».
« Poignée de main » : « Selon la seconde hypothèse, la poignée de main permettait aux interlocuteurs de montrer qu’ils venaient sans arme qui aurait pu être cachée dans le poing ou la manche ».
« Assalamu alaykum » : Cette expression est à l’origine du mot français salamalec […]. En Arabie, l’expression est généralement utilisée simultanément avec une poignée de main droite et, optionnellement, deux, trois voire quatre (selon les régions) légers baisers sur les deux joues […]. »
Salut romain : Le salut romain est un salut exécuté par le bras tendu en face de soi, avec la paume de la main dirigée vers le sol et les doigts serrés entre eux. Popularisé par le tableau de David Le Serment des Horaces, en fait aucune source antique n’atteste d’un usage de ce geste sous l’antiquité romaine. Il est largement repris dans d’autres œuvres néo-classiques, et trouve une importante postérité au cinéma dans les péplums, et est repris dans le salut olympique, et le salut fasciste.
Salut militaire : « Le salut militaire fut d’abord le signe de paix et de fraternité échangé, de loin, par deux voyageurs qui se rencontraient. En élevant leur main droite largement ouverte, ils montraient l’un à l’autre l’absence d’armes dans leur main. La chevalerie du Moyen Âge fit évoluer la signification du geste en le transformant en geste de courtoisie. Au moment d’un combat singulier, les deux adversaires portaient la main droite à la hauteur du heaume pour en soulever la visière et montrer leur visage. »
Namasté : Selon la tradition, on l’exécute avec les mains jointes à plat au-dessus de la tête, pour saluer Dieu ; avec les mains devant le visage, on salue le guide spirituel ou Guru, et avec les mains devant la poitrine, on salue ses semblables.
Wai : « Le Wai est le mode traditionnel de salutation et de remerciement thaïlandais. Il reste majoritairement pratiqué, même si dans les milieux occidentalisés il est souvent suivi d’une poignée de main. Le geste de base est de joindre les deux paumes de mains devant la poitrine, doigts tendus, en esquissant une légère flexion du buste ou de la tête. »
Politesse dans la culture japonaise : « son importance est telle que les sociétés font habituellement suivre à leurs salariés des entraînements pour saluer correctement. Les saluts simples sont exécutés avec le dos droit et les mains sur les côtés (pour les garçons et les hommes) ou plaquées sur les genoux (pour les filles et les femmes), le regard baissé. C’est un mouvement qui part de la taille. Généralement, plus il est long et bas, plus l’émotion et le respect exprimés sont grands. »

- Voltaire (1694-1778), Candide (1759), extrait du chapitre XVIII.
Le jeune Candide, accompagné de son valet Cacambo, au cours de ses voyages à travers le monde, arrive en Eldorado, pays extraordinaire où tout est idéal. Un extrait significatif des embarras procurés par le respect de l’étiquette et des codes de la politesse.
« Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de Sa Majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer Sa Majesté : si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L’usage, dit le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper. »

- Stendhal (1783-1842), Rome, Naples et Florence, 1827.
« L’affectation est si mortelle pour qui l’emploie dans la société de ce pays, que, à son retour en France, un de mes amis, qui avait passé dix ans en Italie, se surprenait à commettre cent petites irrégularités ; par exemple, passer toujours le premier à une porte plutôt que de se livrer à de vaines cérémonies qui retardent le passage de tous ; à table, se servir sans façon et passer le plat ; promenant avec deux amis, ne parler qu’à celui qui vous amuse ce jour-là, etc. » (Folio, p. 187).

- Molière (1622-1673), Dom Juan, 1665. Acte IV, scène 3
Don Juan est un jeune aristocrate qui se livre à une vie de débauche, fait des dettes, épouse des femmes et les abandonne. Il se trouve chez lui quand M. Dimanche, un bourgeois à qui il a emprunté de l’argent, vient lui réclamer une dette. Don Juan l’empêche de présenter sa demande en détournant les codes de la politesse et de l’étiquette (qui veut par exemple qu’un bourgeois ne s’assoie pas en présence d’un noble, même si celui-ci lui doit de l’argent).
Don Juan, M. Dimanche, Sganarelle, Suite.
DON JUAN, faisant de grandes civilités. – Ah ! Monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d’abord ! J’avais donné ordre qu’on ne me fît parler personne ; mais cet ordre n’est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée chez moi.
M. DIMANCHE. – Monsieur, je vous suis fort obligé.
DON JUAN, parlant à ses laquais. – Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser M. Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai connaître les gens.
M. DIMANCHE. – Monsieur, cela n’est rien.
DON JUAN. – Comment ? Vous dire que je n’y suis pas, à M. Dimanche, au meilleur de mes amis ?
M. DIMANCHE. – Monsieur, je suis votre serviteur. J’étais venu…
DON JUAN. – Allons vite, un siège pour M. Dimanche.
M. DIMANCHE. – Monsieur, je suis bien comme cela.
DON JUAN. – Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
M. DIMANCHE. – Cela n’est point nécessaire.
DON JUAN. – Ôtez ce pliant, et apportez un fauteuil.
M. DIMANCHE. – Monsieur, vous vous moquez, et…
DON JUAN. – Non, non, je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu’on mette de différence entre nous deux.
M. DIMANCHE. – Monsieur…
DON JUAN. – Allons, asseyez-vous.
M. DIMANCHE. – Il n’est pas besoin, Monsieur, et je n’ai qu’un mot à vous dire. J’étais…
DON JUAN. – Mettez-vous là, vous dis-je.
M. DIMANCHE. – Non, Monsieur, je suis bien. Je viens pour…
DON JUAN. – Non, je ne vous écoute point si vous n’êtes assis.
M. DIMANCHE. – Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je…
DON JUAN. – Parbleu ! Monsieur Dimanche, vous vous portez bien.
M. DIMANCHE. – Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu…
DON JUAN. – Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil, et des yeux vifs.
M. DIMANCHE. – Je voudrais bien…
DON JUAN. – Comment se porte Madame Dimanche, votre épouse ?
M. DIMANCHE. – Fort bien, Monsieur, Dieu merci.
DON JUAN. – C’est une brave femme.
M. DIMANCHE. – Elle est votre servante, Monsieur. Je venais…
DON JUAN. – Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle ?
M. DIMANCHE. – Le mieux du monde.
DON JUAN. – La jolie petite fille que c’est ! Je l’aime de tout mon cœur.
M. DIMANCHE. – C’est trop d’honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous…
DON JUAN. – Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?
M. DIMANCHE. – Toujours de même, Monsieur. Je…
DON JUAN. – Et votre petit chien Brusquet ? Gronde-t-il toujours aussi fort, et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?
M. DIMANCHE. – Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir.
DON JUAN. – Ne vous étonnez pas si je m’informe des nouvelles de toute la famille, car j’y prends beaucoup d’intérêt.
M. DIMANCHE. – Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je…
DON JUAN, lui tendant la main. – Touchez donc là, Monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?
M. DIMANCHE. – Monsieur, je suis votre serviteur.
DON JUAN. – Parbleu ! Je suis à vous de tout mon cœur.
M. DIMANCHE. – Vous m’honorez trop. Je…
DON JUAN. – Il n’y a rien que je ne fisse pour vous.
M. DIMANCHE. – Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
DON JUAN. – Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
M. DIMANCHE. – Je n’ai point mérité cette grâce assurément. Mais, Monsieur…
DON JUAN. – Oh çà, Monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi ?
M. DIMANCHE. – Non, Monsieur, il faut que je m’en retourne tout à l’heure. Je…
DON JUAN, se levant. – Allons, vite un flambeau pour conduire M. Dimanche, et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l’escorter.
M. DIMANCHE, se levant de même. – Monsieur, il n’est pas nécessaire, et je m’en irai bien tout seul. Mais…
Sganarelle ôte les sièges promptement
DON JUAN. – Comment ? Je veux qu’on vous escorte, et je m’intéresse trop à votre personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.
M. DIMANCHE. – Ah ! Monsieur.
DON JUAN. – C’est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.
M. DIMANCHE. – Si…
DON JUAN. – Voulez-vous que je vous reconduise ?
M. DIMANCHE. – Ah ! Monsieur, vous vous moquez. Monsieur…
DON JUAN. – Embrassez-moi donc, s’il vous plaît. Je vous prie encore une fois d’être persuadé que je suis tout à vous, et qu’il n’y a rien au monde que je ne fisse pour votre service. Il sort. […]

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- Le texte de Schopenhauer et ce corpus sont évoqués dans l’écriture personnelle : « Selon vous, notre société nous rend-elle solidaires ? ».

Lionel Labosse


Voir en ligne : Dilemme du hérisson sur Wikipédia


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[1Agésilas II, roi de Sparte (Grèce) de 398 à 360 av. J.-C. Anecdote empruntée à Plutarque.

[2« Boucles d’or et les Trois Ours » est un conte d’origine écossaise, publié pour la 1re fois en 1837, par Robert Southey (The Doctor).