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Paysans de tous les pays, unissez-vous ! pour étudiants et adultes

Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, de Jean Giono

Bibliothèque de la Pléiade, 1989 (1938).

samedi 13 juillet 2019

Ce pamphlet semble une réponse du berger à la bergère, ou plutôt du paysan au prolétaire. Giono renvoie marxistes et capitalistes dos à dos, et répond au Manifeste du parti communiste en défendant la prééminence des paysans. Il répond aussi au Zola de La Terre et au Balzac des Paysans. Ce livre méconnu a fourni un excellent extrait au sujet de BTS 2019 sur le thème « Seuls avec tous ». En voici donc quelques extraits utilisables en cours, que ce soit en BTS 1re ou 2e année, ou en Première. Par le ton pamphlétaire, ce livre est à rapprocher des écrits contemporains de Georges Bernanos comme Les Grands Cimetières sous la lune. Si j’avais connu ce texte, je m’en serais servi pour la documentation de mon roman M&mnoux. J’ai eu la chance dans mon enfance de connaître la fin du type de paysan évoqué par Giono, sous la forme de mon grand-père paternel, qui certes ne vendait que du blé et du lait, mais cultivait avec ma grand-mère dans le jardin de quoi nourrir la famille, ainsi que de quoi faire du vin, une fameuse piquette paraît-il, mais une piquette maison !

Dans la préface de l’édition Pléiade, est cité un texte de Jean Giono, dans ses écrits pacifistes, réponse à la question « Si l’Allemagne nous attaque, que faire ? » posée en 1937 dans les Cahiers du Contadour, il répond : « Refuser d’obéir à la guerre. Que peut-il nous arriver de pire si l’Allemagne envahit la France ? Devenir allemands ? Pour ma part, j’aime mieux être allemand vivant que français mort. » Inutile de préciser que cette position, compte tenu de ce qu’on sait – et qu’on savait déjà en 1938 – de la politique anti-juive de Hitler, était intenable, et que nous ne cautionnons pas la position globale de Giono, mais que certaines pages nous semblent intéressantes, quand elles sont éloignées de ce contexte précis.

« Dans chaque nation, si les paysans se réunissaient, ils composeraient une masse dix fois supérieure à la masse des hommes techniques et dont on se rendrait compte tout de suite que c’est tout à fait par hasard qu’on la gouverne contre son gré – et que ça va bientôt changer. Dans le monde entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc, parlements, ministres et chefs d’état [1] réunis, dans les cellules capitonnées de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de la race paysanne. Alors, vous comprenez bien que non seulement j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés, mais je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel » (p. 539). Ce texte vaudrait de nos jours une condamnation pour apologie du terrorisme…

« Chaque fois que nous opposerons le sens paysan à la raison sociale nous verrons ainsi s’éclairer toutes les impuretés dont le social a sali et chargé la noblesse et la grandeur de l’homme. Dans toutes les occasions le paysan travaille à vivre. Dans sa vie il n’y a pas de suspens, c’est-à-dire de moments où on travaille sans vivre, le plus rapidement possible, comme le travail du plongeur au fond de l’eau avec la promesse après ce travail d’un temps plus ou moins long où l’on aura permission de vivre comme le plongeur qui vient respirer à la surface. Ce qui est la vie de l’ouvrier et, il faut le souligner, également la vie de son patron, la vie de l’industriel ; ce qui est la vie de l’homme d’école, je veux dire celui qui sort des grandes écoles où des apprentis sorciers professent la sorcellerie ; ce qui est la vie de la société ; et, quand vous parlez à un homme socialement technique, il ne rêve que du temps où les machines feront tout le travail, où l’homme ne travaillera plus – c’est-à-dire respirera à la surface, croit-il – ne travaillera plus que quelques minutes par jour à pousser des boutons de machineries ou à lever et baisser des commutateurs. Et qu’est-ce qu’il fera le reste du temps, lui demandons-nous ? Et il nous répond : il se cultivera ; quand ce pauvre homme a oublié, ne sait pas, ne peut pas savoir, dans sa position anti-naturelle, que la vraie culture de l’homme c’est précisément son travail, mais un travail qui soit sa vie, ce qui, évidemment, n’est le cas pour aucun travail technique. On ne peut pas savoir quel est le vrai travail du paysan : si c’est labourer, semer, faucher, ou bien si c’est en même temps manger et boire des aliments frais, faire des enfants et respirer librement, car tout est intimement mélangé, et quand il fait une chose il complète l’autre. C’est tout du travail, et rien n’est du travail dans le sens social de travail. C’est sa vie » (p. 546).

« La propriété du paysan est entièrement naturelle ; elle est soumise à ses besoins ; elle est donc soumise à sa mesure. La chose la plus importante est cette mesure. Dès que cette propriété se démesure elle perd ses qualités naturelles, elle perd ses qualités paysannes. Seule, sa partie mesurable aux besoins de son propriétaire s’adapte à ce propriétaire ; toute la partie qui est en dehors de cette mesure ne peut plus que s’adapter au social et n’est plus paysanne. Les deux grands systèmes sociaux modernes : le capitalisme et le communisme sont des systèmes de démesure. Ils détruisent tous les deux la petite propriété paysanne. Le paysan ne peut accepter ni l’un ni l’autre sans devenir d’un côté un capitaliste et de l’autre côté un ouvrier. Dans les deux cas il cesse d’être un paysan » (p. 553).

« Mais, dans votre situation paysanne qu’est-ce que c’est de n’avoir pas d’argent ? Ne continuerez-vous pas à manger si vous n’avez pas d’argent ? Votre blé, si vous ne le vendez pas, aura-t-il perdu de ses qualités nourricières ? Sera-t-il incapable de faire du pain, même si vous broyez les grains dans un vieux moulin paysan pas du tout électrique ? Croyez-vous que, vous nourrissant du pain qu’ainsi il fera vous perdrez votre santé et que votre vie s’arrêtera ? Non, vous continuerez glorieusement à vivre en toute simplicité. Vous êtes les maîtres absolus de votre propre vie et vous êtes les maîtres absolus de la vie des autres. C’est cependant ce que, dans le social, on appellera la pauvreté. Voilà la pauvreté dont je veux vous dire qu’elle est entre vos mains une arme si définitivement victorieuse qu’elle peut à votre gré imposer la paix à la terre entière » (p. 561).

Giono critique par la prosopopée d’un paysan fictif, la course sans fin au rendement par l’endettement et l’engrais : « Nous avons commencé, moi et ma femme en 1919 avec rien. Nous avons pris une ferme du côté d’Ongles. La terre ne vaut pas la moitié de celle d’ici. Nous avons eu tout de suite quelques bonnes années, c’est vrai, mais rien ne vient sans peine. Nous avons économisé un peu d’argent, mais pas une fortune. Je ne travaillais pas comme maintenant. Si j’avais travaillé comme maintenant, j’aurais économisé une vraie fortune. Le blé se vendait avant d’être battu, mais je n’en faisais que six mille kilos ; j’étais obligé de ne pas faire que du blé. Je faisais un peu de tout et presque rien de chaque chose. Il nous en fallait pour manger et sur ce qui restait je ne faisais pas de gros bénéfices. Mais c’étaient de si bonnes années qu’on gagnait sur tout. Nous avons mis de côté une centaine de mille francs en cinq ou six ans. Tout était facile, j’avais cent brebis ; je ne m’en rendais même pas compte. C’est pourtant à ce moment-là qu’on a eu les enfants, mais tout marchait bien. Je me suis dit : si tu étais sur la terre de la plaine tu ferais dix fois plus de blé, tu gagnerais dix fois plus ; dix fois cent mille, ça fait un million. Là-haut, nous étions en fermage. Ici, nous avons acheté. J’ai commencé tout de suite. Je me suis dit : tu ne vas plus t’amuser à faire ces pommes de terre ou ces légumes. Ici, tu peux faire de la grande culture. La terre est plate, la terre est de toute beauté ; tu vas y mettre du blé d’un bout à l’autre » (p. 563). Le narrateur répond : « L’autre absurdité est technique. Vous avez trop de blé. Le pain que le boulanger fait avec les farines légales est mauvais, physiquement mauvais, n’importe quel médecin vous le dira. La farine légale, blutée aux trémies légales donne une matière panifiable entièrement privée des phosphores et des diverses qualités nourricières de la farine qu’on pourrait qualifier de sauvage, c’est-à-dire obtenue avec des procédés non techniques. Mais, la technique vous dit : avec mon procédé actuel je fais rendre au grain 74 % de farine, les anciens procédés ne faisaient rendre que 55 %. Un procédé mécanique de broyage ne pouvant pas intervenir dans la constitution chimique, dans les proportions nourricières d’un grain de blé, s’il fait rendre 19 % de plus est obligé de prendre ces 19 % dans les parties non nourricières de ce grain de blé. Au lieu de 55 % d’excellent, la technique vous donne 74 % de médiocre. Si le blé manquait, il faudrait bénir ici la technique qui nous permettrait ainsi d’augmenter ce qui serait rare. Mais le blé n’est pas rare ; au contraire, il est trop abondant. Cependant on le garde dans des silos avec son excellent et on continue à manger très cher le médiocre » (p. 565).

Le cordonnier : artisan vs ouvrier

Voici enfin l’extrait choisi pour le sujet de BTS 2019. Je le restitue dans son contexte, car c’est une excellente page, dont on pourrait d’ailleurs tirer des textes pour un corpus sur le travail en 1re année de BTS, ou pour une contraction de texte dans les nouveaux programmes de 1re à partir de 2019.
« Que désirez-vous ? Les joies de l’au-delà de l’argent, le paradis que la monnaie vous promet, ou bien la vie d’ici-bas ? Il faut choisir et ne pas réclamer l’un quand on poursuit l’autre. La raison de vivre de l’homme c’est vivre. Le paysan qui fait les gestes de vivre vit. À l’instant même où vous êtes en train de mourir, des paysans qui n’ont pas de silos à blé vivent parfaitement sans se plaindre. Ils ne se soucient pas du prix du blé. Ils n’ont pas de bordereaux de commissionnaires. Ils n’achètent ni oignons, ni fruits, ni pommes de terre, ni viande. Ils ont des oignons, des fruits, des pommes de terre, de la viande et tout ce que vous êtes obligés d’acheter. Ce sont des paysans. Vous n’êtes plus des paysans. Chacun de ces paysans fait le travail paysan en entier ; rien ne lui manque. Vous ne faites plus qu’une partie du travail ; pourquoi vous étonner que ce que vous ne faites pas vous manque ? Ce que vous faites, vous le faites avec démesure ; pourquoi vous étonner ensuite de la déraison et du désordre qui en sont les conséquences logiques ? Vous avez subordonné votre vie à la monnaie ; la monnaie est le produit du gouvernement ; pourquoi vous étonner d’être subordonné au gouvernement ? Si pour vivre vous avez besoin de quelqu’un d’autre que vous-même pourquoi vous étonner que cet autre soit le maître de votre vie ? Si, votre métier vous donnant la pleine liberté, vous perdez votre métier, pourquoi vous étonner de perdre en même temps la liberté ? La transformation que vous subissez, l’artisan l’a subie totalement. Il a perdu sa qualité artisane ; il est devenu un ouvrier. Il a perdu tout ce à quoi vous essayez de vous raccrocher : la vie, la paix et la liberté. [ici commence le texte du sujet de BTS ; la partie entre crochets a été supprimée du texte du corpus.] Je vous ai cent fois raconté la vie de mon père. C’était un artisan cordonnier. Il savait faire une paire de souliers depuis le rouleau de cuir jusqu’aux lacets. Le rouleau de cuir passait entre les mains de mon père et se transformait en souliers à votre mesure et prêts à porter. Il en faisait seul toutes les pièces et il employait toutes les matières propres à faire un soulier : cuir, fil, poix, soie de porc, cire, clous ; il se servait de tous les outils dans leur diversité. Il était entièrement maître de sa vie ; comme un homme digne de ce nom doit être. Pourtant, voyez quel humble métier ! Quand la ville où il travaillait ne lui plaisait plus, il en changeait. Quand le pays où il arrivait lui plaisait il y restait. Quand ce pays était si beau que tout de suite la joie du corps de mon père le poussait à se promener et à jouir du monde, il se promenait et jouissait du monde. Il voulait lire : il achetait des livres. Il voulait entendre de la musique (il n’y avait pas encore de phonos de ce temps-là) il entendait de la musique. Il a connu Mozart à un âge où moi je ne savais pas que Mozart existait (je vivais pourtant dans le siècle du phonographe). [Il voulait dire merde à son patron (c’est aussi une joie parfois) il disait merde à son patron ; et pour le faire il n’avait besoin ni de syndicat, ni de se réunir avec dix mille autres ouvriers ; il le lui disait face à face, entre hommes.] De quoi aurait-il eu peur ? Il avait un métier ; il y était habile ; il était sûr de manger et de vivre n’importe où. Au point de vue culture générale, il était mille fois plus cultivé que toutes les maisons de la culture. Il s’est marié quand il a voulu. Il a eu un enfant comme il a voulu. Il l’a élevé comme il a voulu. Il m’a envoyé au collège comme il a voulu. Je ne l’ai jamais vu diminué devant personne. Il a chanté pendant toute sa vie, jusqu’à la guerre. Cet artisan cordonnier est devenu un ouvrier cordonnier. Il travaille chez Bata. Il sait coudre une trépointe. Mon père mettait deux heures pour coudre une trépointe. L’ouvrier de Bata met à peine une demi-heure. Il y est plus habile que mon père mais il ne sait faire que ça. Il ne sait pas monter tout le soulier. Il coud sa trépointe et il passe le travail à un autre. Malheureusement pour lui personne au monde n’a besoin d’une trépointe ; on a besoin de souliers finis. L’ouvrier ne peut pas quitter sa chaise chez Bata. S’il s’en allait de là il ne pourrait pas vivre. Il n’a plus un métier qui le fait vivre n’importe où. Il ne peut plus vivre qu’intercalé à la place des trépointes dans l’ordre Bata. Sous peine de mourir il ne peut ni se déplacer, ni vivre (car vivre est autre chose que coudre des trépointes). Il est obligé de rester là ; il faut qu’il s’y oblige physiquement. Il est prisonnier et sa famille est prisonnière. Et, si on lui donne quinze jours de congé payés par an, je dis qu’à côté des grandes vacances perpétuelles de mon père ce qu’on appelle ici progrès n’est qu’une sérieuse régression. J’ai toujours eu envie d’être cordonnier comme mon père. Je n’ai pas du tout envie d’être cordonnier chez Bata. [ici finit le texte du sujet de BTS.] Voilà le côté individu. Regardons le côté social. En 1937 il y avait à Château-Queyras un cordonnier qui faisait, seul, des souliers de montagne sur mesure, en vrai cuir, pour soixante-cinq francs. Les mêmes souliers chez Bata coûtaient cent quarante-cinq francs ; et ne parlons pas de vrai cuir. Ce cordonnier vivait largement, lui et sa famille. Le jour que j’ai passé près de son établi, il venait de s’acheter un petit jardin et, dans son baquet trempaient des plants de rosiers qu’il comptait planter le soir même : victoire du travail individuel sur le plan social ; le produit était de qualité et bon marché. Je suis allé le revoir cette année. Il a tellement eu de commandes qu’il n’a pas eu le courage de les refuser. Il ne pouvait plus suffire ; il ne s’est pas contenté de suffire. Il n’a pas eu la qualité humaine de rester dans sa mesure. Il a trois machines à coudre et deux ouvriers. Il est inquiet, il a quelques petites dettes. Il ne plante plus de rosiers. Il ne sait pas comment ça va mais il a moins de commandes ; juste comme il allait réussir, dit-il, quand il ne sait pas qu’il avait déjà réussi. Et il est obligé de vendre ses souliers cent soixante-dix francs. S’il ne suffisait pas aux commandes cela signifiait qu’il y avait dans cette catégorie de travail et à cet endroit, place pour un ou deux travailleurs libres de plus. Mais il a préféré rester seul et se démesurer à la taille de trois. Il a perdu sa liberté. L’argent l’a assujetti. Il ne peut plus faire que deux choses : ou devenir Bata le grand patron et c’est ce qu’il appellera réussir ou devenir l’ouvrier de Bata et c’est ce qu’il appellera échouer. D’un côté et de l’autre il aura perdu ses vraies raisons de vivre » (pp. 571-573).

La colonne vertébrale de la vie

« On veut faire de l’humanité tout entière ce qu’on a fait de certains hommes à qui la guerre a cassé la colonne vertébrale et qu’on soutient avec des corsets de fer et des mentonnières armurées. Ils ont des médailles et des brevets de héros, mais quand une femme se marie avec eux, ouvertement on la félicite et sincèrement on la plaint. Pour eux, rien ne remplacera jamais leur vraie colonne vertébrale, toute simple, toute naturelle, pas du tout technique mais si savante à poursuivre, atteindre la joie et s’en nourrir. Cette petite colonne vertébrale d’homme pas du tout glorieuse suivant le social mais, ô combien glorieuse suivant la vie !
Le paysan doit rester paysan. Non seulement il n’a rien à gagner à devenir capitaliste, mais il a tout à perdre. J’estime que l’expérience actuelle le prouve assez pour qu’il soit encore nécessaire de continuer à le démontrer. Il a également tout à perdre à devenir ouvrier – comme les paysans le sont en société communiste – Il y perd sa liberté. Dans l’un et dans l’autre cas, il ne fait qu’augmenter sa sujétion à l’état. Il confie sa vie à l’état. Même sans contester l’excellence de l’état il vaut toujours mieux être le maître de sa propre vie. Être paysan c’est être exactement à la mesure de l’homme. En aucun cas il ne doit travailler plus que pour sa propre mesure. S’il la dépasse, il ne la dépasse que pour pervertir la destination de ses produits, c’est-à-dire pour changer ces produits en monnaie, c’est-à-dire pour permettre, grâce à ce procédé, la force de l’état, et permettre à l’état d’exercer cette force ; et les premiers contre lesquels l’État exerce sa force sont les paysans. Dès que le paysan dépasse sa propre mesure, il autorise son esclavage et donne à l’état droit de vie et de mort sur lui et sur ses enfants. Si peu que ce soit, car une recherche de profit même minuscule est comme une graine de champignon : une seule et tout l’humus en est couvert. Il y a neuf millions de paysans en France. La moindre recherche de monnaie. de l’un d’entre eux est très rapidement multipliée par neuf millions. Le désir de profit est lui-même monstrueusement prolifique et, dès que la première cellule du désir est formée, l’homme est bientôt dévoré par un monstre qui ne cesse pas de grandir. Le paysan ne doit faire aucun profit. Il faut qu’il sache que, désirer le plus petit profit, c’est se condamner à mort lui et ses enfants. L’affiche de mobilisation est la conséquence logique de son profit. La mesure que le paysan ne doit pas dépasser c’est son nécessaire, le nécessaire de sa famille, le nécessaire des quelques artisans simples, faciles à dénombrer qui produisent à côté de lui les objets indispensables à son travail et à son aisance. Voilà la pauvreté ; la petite colonne vertébrale naturelle de la vie ; voilà ce qui la rend capable d’amour et de joie. Toutes les tragiques aventures dans lesquelles on la meurtrit ne font que rendre de plus en plus indispensables les corsets de fer et les mentonnières armurées. À la fin du compte l’infirme artificiellement soutenu par ses inventions continue à garder l’apparence d’un homme mais il ne peut plus coucher tout nu avec la femme qu’il aime » (p. 591).
« Pourtant, la paysanne n’est jamais une chienne à soldat. Elle aime. Elle est profondément pacifique. Elle hurle comme une bête fauve quand son mari ou son fils est tué. Elle insulte la patrie. Souvent la douleur la tue comme une maladie ; elle ne s’en relève pas ; les opiums patriotiques ne peuvent pas l’endormir ; elle est insensible aux savants anesthésiants ; elle se tord de douleur dans son lit solitaire, et elle meurt en maudissant la terre qui l’a portée. Elle n’est pas cornélienne : elle est naturelle et humaine. Elle peut empêcher la guerre si elle veut.
Il faut que le paysan soit aussi indispensable aux champs que l’ouvrier à l’usine. La paysanne doit refuser d’être la remplaçante. Dès le début de la guerre elle doit détruire ses stocks de blé et ne garder strictement que ce qui est nécessaire à sa vie à elle et à la vie des enfants qui sont avec elle. Il n’y a pas besoin de le faire ostensiblement. La révolte ouverte attire les gendarmes. Non, il suffit simplement d’aller enterrer le blé en trop dans le fumier. Il faut cacher le reste. Quand la réquisition passe le grenier est vide. Une fois votre homme arraché de votre famille pour l’usage de la guerre, rendez votre homme indispensable à ses champs. Ne cultivez plus que le petit morceau de terre qui vous fera vivre, vous et vos enfants. Plus encore que d’or et de poudre la guerre a besoin de pain. La grenade que fait l’ouvrier ne sert qu’au soldat, mais le pain sert à la fois au soldat, à l’ouvrier, au général, au ministre, au dictateur, si puissant qu’il soit. Allons, paysannes du monde entier, éclairez un peu ce sombre abattoir où l’on égorge vos hommes. Pourquoi continueriez-vous à fournir du pain à leurs bouchers ? Vous avez la famine à votre disposition : affamez les parlements et les états-majors jusqu’à ce qu’il soit indispensable de renvoyer vos hommes aux champs comme on a renvoyé les ouvriers à l’usine » (p. 597).

Triomphe de la vie

Il convient d’ajouter à ces extraits une page de Triomphe de la vie (1942), dans le même volume de la Pléiade, où Giono raconte en détail les gestes de l’artisan cordonnier :
« Ainsi, mon cordonnier à la chéchia rouge ajustant en pensée la demi-lune au tronc de pyramide prévoit le volume qu’il va construire. Et, enfin, ayant résolu son problème (qui est de faire des souliers sans lesquels les hommes auraient à vaincre une dureté de plus), ayant vu à l’avance comment ces surfaces de cuir vont se changer en un volume exact (et ça s’est fait en tripotant le cuir avec ses mains pendant que son esprit est attaché à la résolution du problème ; c’est ce que, dans tous les cas, on appelle le métier), étant dans son cas particulier sans qu’il le sache, ni qu’il y attache d’importance (mais c’est la gloire du métier) à cet endroit le plus haut de l’homme où, ayant prévu, il va accomplir ce qu’il a prévu, il prend sur son établi un objet de cuir qu’on appelle la « manicle » et il en arme ses mains. C’est exactement le ceste des gladiateurs romains. Quelquefois d’ailleurs le ceste s’appelait aussi « manicle ». C’est une mitaine de cuir ; elle protège la paume de la main. C’est de là qu’il va pousser l’alêne. C’est sur la manicle qu’il enroulera le ligneul à chaque brassée pour serrer durement le point. Le voilà donc qui revêt son armure. Quand l’Arioste décrit le Furioso, il le fait mettre nu. Roland n’est plus armé que de sa folie ; et la destruction des villages commence.
Lui il met ses armes ; et d’abord la mitaine de cuir, puis il prend la pince de bois. Cette demi-lune et ce tronc de pyramide dont il connaît maintenant l’ajustement, il les place entre les mâchoires de la pince et il serre avec ses genoux. Il prend l’alêne ; il prend le fil ; il appuie le talon de l’alêne contre la manicle, il pousse et il perce le premier trou. Il prend à sa bouche la pointe fine du ligneul raidie de la soie de porc. Il retire l’alêne. Il passe de droite à gauche la soie de porc dans le trou frais ; il passe de gauche à droite l’autre soie de porc de l’autre bout du ligneul dans le trou frais. Il tire de chaque côté, entrecroisant le fil. Il s’entoure la manicle du ligneul et il serre en écartant les bras comme s’il nageait ou qu’il soit en train de vouloir écarter durement de grandes ailes, et ainsi il fait le premier point. Il reprend l’alêne ; il appuie encore le talon contre la manicle ; il pousse ; il perce un autre trou, reprend la soie à ses lèvres, la passe encore dans le nouveau trou et il repasse l’autre soie ; il tire ; il s’entoure encore la manicle et il serre encore de toutes ses forces. Et ainsi, lentement, mais sur une cadence qui maintenant quoique lentement va de plus en plus vite, il prend, il appuie, il pousse, il perce, il passe les soies croisées et il écarte ses bras en serrant le point. Quand on le regarde un peu de loin et qu’on le voit ainsi régulièrement porter la main à l’alêne, à la bouche, ce rond de coude qu’il fait pour s’entourer la manicle du ligneul et puis qu’il ouvre régulièrement ses bras, n’ayant pas plutôt ouvert ses bras qu’il les referme pour recommencer les gestes qui vont les rouvrir, et qu’il les rouvre, et qu’il les referme, malgré la lenteur, on dirait qu’il vole. On dirait qu’il volète ; qu’il est un énorme oiseau très lourd obligé de voler à grands coups d’ailes très lents, qu’il se soutient ainsi au-dessus de quelque proie, qu’il est l’oiseau magique, le rock de quelque conte arabe, que ses bras qu’on voit s’ouvrir ne sont que les os de ses ailes et que ses ailes immenses mais invisibles ayant crevé les murs de son atelier battent dans les hauteurs du ciel. C’était tout au moins l’impression que j’avais quand mon père cousait. Il y avait toujours à ce moment-là un grand silence car ce travail ne fait pas de bruit, à peine le chuintement du fil poissé passant dans le cuir, le claquement du fil contre la manicle, le claquement du point qui se serre, le claquement de la poix qui se décolle de la manicle, tous bruits qui peuvent très bien s’accorder avec l’idée de grandes ailes duveteuses mais qui claquent un peu en battant. Mon père ne parlait pas, ayant à chaque instant le bout du ligneul en soie de porc entre les lèvres et ayant moi-même le sentiment qu’il était défendu de lui parler (puisqu’il ne pouvait pas répondre) comme à un homme qui est en train d’exercer des forces magiques ! Je voyais de grandes ailes autour de lui. Quelle joie de savoir que celui-là c’était mon père. C’était parfois l’hiver et la lampe était allumée, et chaque fois qu’il serrait le point de ligneul, ouvrant ses bras, deux grandes ailes noires couvraient les murs » (p. 702).

Si c’est pas de la poésie, ça ! « C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs / Il détient le record du monde pour la hauteur » (« Zone », Apollinaire). Mon propre père va fêter ses 80 ans, et envisage de vivre cent dix ans, alors si jamais je lui survivais et que je fusse en état de lire un texte à ses funérailles, je crois que celui-ci ferait l’affaire. Il n’a pas été cordonnier, mais il savait tout faire de ses mains et m’en a appris un peu.

- On peut lire l’ensemble de la lettre sur ce site.

Extraits choisis par Lionel Labosse.


Voir en ligne : Fiche de lecture de Bertrand Guest


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[1Dans ce livre, il n’y a jamais de majuscule à État quand il désigne une entité politique.