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Haricots magiques, pour le lycée.

La Danse du coucou, d’Aidan Chambers

Seuil, Points-Virgule,1982, 303 p, 7,95 €.

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

Paru en 1982 sous le titre Dance on my Grave, ce roman a été excellemment traduit par Jean-Pierre Carasso en 1983. Sa parution dans la collection Points-Virgule ainsi que le fait que les principaux personnages soient des adolescents lui vaut de figurer dans les bibliographies jeunesse, mais le niveau de lecture de ce chef-d’œuvre le rend difficilement accessible en-dessous de la classe de seconde, sauf pour des élèves motivés.

Résumé

C’est au cours d’un naufrage pitoyable que le narrateur, Hal, 16 ans, fait la rencontre de Barry Gorman, 18 ans, son jeune sauveur. Il nous le présente en ces termes : « C’est lui le futur cadavre » (p. 27). Le ton est donné. Hal fait l’objet d’une enquête pour avoir été surpris en train de danser sur la tombe de son ami. C’est une assistante sociale qui tente d’élucider ce comportement étrange, et les rapports circonstanciés de celle-ci entrecoupent le récit de Hal, dont elle est la narrataire (p. 207). Hal a entrepris cette narration à la fois pour se justifier et comme une thérapie, encouragé par son prof de lettres anglaises qui, conscient de son talent, le soutient et lui propose de poursuivre des études littéraires. Cela lui vaut d’ailleurs d’être traité de « lavette » et de « femmelette » par sa prof principale, « la mère Tyke », qui « possède la douceur d’un haut-fourneau, à laquelle elle joint la psychologie d’un rouleau-compresseur » (p. 135). (Voici un passage d’anthologie qui peut faire l’objet d’une étude à part, par exemple pour les élèves qui hésitent à choisir la section L). Hal remonte donc à l’origine de sa quête d’un « ami de cœur » (p. 53). À l’âge de 7 ans, il avait eu une révélation en voyant un film à la télévision, dans lequel deux garçonnets se faisaient un serment solennel d’amitié éternelle, avec pacte de sang. Dès lors, Hal avait consacré son existence à chercher « Un petit garçon qui possède une vieille boîte de conserve pleine de haricots magiques », et ces derniers deviennent le leitmotiv du roman, comparable au « cattleya » de Proust, mais en plus touchant, car nous sommes en 1982, et il est difficile en littérature d’aborder l’homosexualité sans encourir les foudres des imbéciles, surtout outre-manche, où Thatcher entame sa sinistre carrière. Quelques années plus tard, l’histoire de David et Jonathan lue par un « instructeur religieux » (p. 61) provoque une autre étape de prise de conscience. Là encore, pièce d’anthologie. Hal nous raconte ses premières expériences avec des garçons, sans jamais utiliser les mots « gai » ou « homosexuel », mais sans la moindre pudibonderie, bien au contraire. Ce sont les plaisanteries homophobes d’une bande de motards qui nommeront la chose (nouveau passage d’anthologie, sur les stéréotypes et l’invention verbale, p. 157 sq) et précipiteront le passage à l’acte des deux amis, après un tabassage en règle, en soignant leurs blessures. Extraordinaire métaphorisation du concept d’« appropriation du stigmate » (cf Petit manuel de Gayrilla à l’usage des jeunes). En Barry Hal croira avoir trouvé ce « garçon à la boîte de fayots magiques », et l’idylle durera 7 semaines. Nous vous laissons découvrir les causes de la mort de Barry, mais indiquons seulement que le roman propose une réflexion sur la possessivité : « Mais toi, tu n’es pas comme ça, pas vrai ? Ce n’est pas ce que nous faisons ensemble qui t’importe. C’est moi. C’est moi que tu veux. Moi tout entier, et pour toi tout seul. Et ça, c’est trop lourd pour moi, Hal. Je ne veux pas appartenir à quelqu’un, je ne veux pas être vampirisé non plus. Par personne. Jamais. » (P. 216). (À rapprocher de La fille du squat, de Ragnfrid Trohaug). Après la mort de Barry, Hal devra se travestir, et c’est encore l’occasion de pages d’anthologie : « Et pourtant, cette étrange ambiguïté de lui-même tel qu’en elle-même l’intriguait, le fascinait même, et allait longtemps hanter sa mémoire par la suite » (p. 257). Hal apprend à cette occasion l’existence d’un oncle dont il est interdit de parler à la maison… Sur le plan littéraire, il passe à la narration à la troisième personne et conclut : « Je suis devenu mon propre personnage » (p. 265). Arrêtons ici ce résumé, sinon c’est tout le livre qu’il faudrait recopier…

Mon avis

L’impatience de dire mon enthousiasme et l’émotion ressentie à la lecture de La danse du coucou m’a fait anticiper mon avis dans le résumé. Que dire de plus ? Ce roman est aussi l’histoire de sa narration, et l’histoire de la naissance d’un écrivain. L’auteur s’amuse à commenter son récit, à proposer de sauter des chapitres, etc. L’usage qu’il fait du dictionnaire nous fait songer au héros de Allah n’est pas obligé d’Amadou Kourouma. Nous nous étonnerons de la maturité prêtée à des adolescents, qui peuvent avoir, apposées dans leur chambre, des reproductions de tableaux de David Hockney (p. 45) ; et peuvent entretenir avec leur prof de lettres une discussion de pinaillage stylistique, sans parler du style du narrateur, censé avoir 16 ans ! Ce roman peut être lu ou étudié par exemple en seconde dans le cadre de l’étude de la narration, ou en première littéraire pour l’objet d’étude « Le biographique », car il propose à travers son personnage une réflexion sur la nature de l’autobiographie : « M. Osborn se déclare persuadé que ce travail de rédaction commence à avoir un effet thérapeutique bénéfique et que le fait d’écrire sur lui-même est en train de donner à Hal de nouvelles perspectives dans la vie » (p. 231). Le thème macabre annoncé par le titre plaira aux amateurs de gothique, avec une évocation de divers rites funèbres, notamment juifs ; et la bisexualité a également sa place avec une jeune fille qui causera la jalousie fatale.

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Lire, sur « Culture et Débats » le point de vue de Jean-Yves, ainsi que son article sur La maison du pont, du même auteur, paru en 2010 aux éditions Thierry Magnier.

Lionel Labosse


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