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Amants inouïs comme les Inuits, pour lycéens & adultes

L’Amant fantasmatique, de Guy Bordin

Éditions Maïa, 2020, 118 p., 19 €

samedi 14 novembre 2020, par Lionel Labosse

Guy Bordin a un CV long comme le bras. Il est entre autres ethnologue, spécialiste de la culture inuite, a écrit quelques livres et réalisé quelques films. Sur Internet, j’ai trouvé trace d’une conférence donnée en 2014. Ce court roman est son premier, au thème surprenant pour un monsieur si sérieux. Il s’agit d’un récit érotique gay mâtiné de roman noir & fantastique, comme son titre l’indique presque. L’érotisme est retenu, ce qui fait qu’on peut proposer ce livre pour les jeunes adultes. Sous-titré « Journal de Kerbihan », du nom d’une presqu’île du Morbihan, le roman se présente comme le journal d’un jeune étudiant en histoire amoureux de son cousin plus âgé, professeur d’université qui l’engage comme collaborateur pour des recherches. Appartenant à deux branches de la famille devenues antagonistes, c’est par hasard qu’ils se sont retrouvés à la fac d’histoire. Le jeune homme est amoureux transi de son aîné, et n’ose déclarer sa flamme, mais les confidences ethnologiques de son cousin sur les amours fantasmatiques des Inuits auront d’étranges et tragiques conséquences.

Les deux hommes (on ne sait pas l’âge du cousin Jean, mais il est « maître de conférences en Histoire moderne » (p. 5), divorcé, a vécu au Canada, bref, ce n’est pas un jeunot) dorment dans la même chambre, et Jean a l’habitude de se mettre à poil sans égards pour son jeune cousin, qui le mate discrètement : « À deux reprises, je me suis réveillé avec l’envie d’observer mon cousin. Ça s’est d’abord soldé par un échec à cause du noir intense, et je n’ai pu qu’écouter sa respiration. La seconde fois, il devait être vers les cinq heures, le jour commençait à poindre. Comme seule une fenêtre est pourvue de volets […] je l’ai vu sans peine, sur le ventre, le sommeil paisible, le drap épousant délicatement ses formes » (p. 9). J’avoue que le pléonasme courant « le jour commençait à poindre » à l’orée du texte m’a fait craindre une écriture maladroite, mais ce ne fut pas le cas, à moins que par déformation professionnelle l’auteur n’étende le point du jour à la moitié de la journée, ce qui a une certaine logique en pays inuit (mais pas en Bretagne !) On trouvera cependant une résurgence de ce monstre à la p. 39 : « Il est très tôt, le jour pointe à peine » ! Alors il se tire ou il pointe, ce jour ! Ou il pointe les absents ? Il faut dire qu’au jour d’aujourd’hui, confinés que nous sommes, le jour peine à poindre, il en finit pas de poindre, alors qu’à Saint-Pétersbourg, autour du solstice d’été, le jour ne point point. Trêve de plaisanterie, en réalité ce livre est fort bien écrit & relu, et contient bien moins de coquilles que la plupart des livres d’éditeurs bardés de correcteurs ! Que l’auteur me pardonne de le titiller : je suis aussi intraitable avec mes propres coquilles dans mes livres !
Le jeune narrateur se lance dans une dissertation philosophique contre le dualisme, qui rejoint le propos du Pr Raoult dans le précédent livre chroniqué sur ce site ! « Les schémas binaires, dans ce qu’ils ont de totalisant, me rebutent. Le Bien contre le Mal, le Masculin contre le Féminin, le Jour contre la Nuit. Que faire de cette facilité confondante de la pensée si ce n’est la démasquer et la combattre ? » (p. 21). On sent « poindre » une métaphore entre ce jour qui peine à sortir de la nuit et la lutte contre les « schémas binaires »… Point aussi une manie animaliste & végétarienne chez le jeune homme, qui évoque son objet de recherches personnelles « sur les relations entre hommes et animaux en Basse-Bretagne entre les XIIe et XVIe siècles » (p. 20), mais fort heureusement ce thème sera mis de côté pour laisser place à des considérations plus sensuelles sur un mammifère à pelage ras qui pullule paradoxalement dans les landes bretonnes à la tombée de la nuit, si l’on en croit le narrateur ! La vue de son cousin nu le pousse hors de la maison, dans la forêt voisine, où « J’ai défait mon pantalon, enlevé mon slip et me suis masturbé vigoureusement » (p. 24). Il mélange d’ailleurs les images de son cousin Jean à celle de scouts de passage sur le chemin, du serveur du routier du village prochain, et bientôt d’un jeune gendarme stagiaire, puis d’un jeune prêtre. Il a pour manie de prendre des polaroids des gens qu’il croise, mais aussi de sa semence répandue qu’il qualifie de « mandragore » (l’action se passe à l’époque préhistorique où les smartphones n’existaient pas). Il intitule ces ready-made « plant séminal », et les qualifie d’« Art primitif » (p. 44).
Les discussions des cousins sont l’occasion d’étaler, sans cuistrerie aucune, un peu de la science de l’auteur, comme cette page sur la façon de nommer les enfants « chez les Esquimaux » : « À la naissance, il est de coutume de donner à un enfant le nom d’une personne décédée qui en aura exprimé le désir, soit de son vivant en le sollicitant directement, soit en se manifestant dans un rêve de la future mère » […] « si une femme attribue le nom de sa mère à son fils, celui-ci appellera sa mère « ma fille », et la mère appellera son fils « ma mère » ! » (p. 25). Les leçons savantes de Jean sur les amants fantasmatiques des Inuits engendrent chez son jeune cousin des rêves éveillés qui mettent la réalité « en perdition », en mêlant Jean et les nouveaux amants successifs du jeune homme, qui se précipitent sous un prétexte ou un autre dans le bois onaniste. Un exemple de cette réalité en perdition est le fait que certains polaroids pris sur des apparitions révèlent l’absence de tout sujet (p. 61). Autre phénomène : les apparitions des amants fantasmatiques se révèlent être « trois fois » Jean (p. 67). Le narrateur, malgré sa jeunesse, est bretonnant, et a traduit la poétesse Anjela Duval (p. 84). Fait extraordinaire, il se trouve que je l’ai moi-même découverte pendant le confinement, et intégrée à une anthologie poétique que je publierai peut-être bientôt sur ce site ! Voici le poème que j’ai choisi, qui résonne peut-être avec ce livre. Autre hasard : il se trouve que j’ai entièrement lu ce livre imprégné de bretonnité… en Bretagne, à l’occasion des vacances de la Toussaint 2020. Première fois depuis de longues années – coronafolie oblige – que je retournais dans cette région bien fréquentée durant mon enfance ! Je suis d’ailleurs en mesure d’avancer sur la base d’une recherche expérimentale randomisée en double aveugle qu’hélas non, de jeunes hommes en quête d’amour furtif n’errent pas dans les bois bretons à la tombée du jour…
Parmi les 3 amants du narrateur, le prêtre se révèle un drôle de paroissien, qui livre des récits émoustillants de ses relations peu avouables : « Aimable, serviable et nauséabond, dans le fond c’était ça le père Jean-Louis K. » (p. 106). Je ne vais pas raconter la fin bien sûr, mais sachez que ce n’est pas un roman à l’eau de rose. Si je suis un peu déçu c’est que je pensais trouver un contenu informatif plus conséquent sur la culture inuite, mais peut-on reprocher à un romancier d’avoir voulu se limiter au genre romanesque ? Le personnage du cousin Jean n’est pas assez développé à mon goût ; son comportement est celui d’un robot. Il faut dire que l’action se passe dans les années préhistoriques de l’avant-smartphone ; s’agirait-il d’un roman de jeunesse correspondant à une époque où l’amour homosexuel était tabou et donc « fanstasmatique » ?

- Lire la chronique de Jean-Yves Alt.
- Site des éditions Maïa.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Biographie de Guy Bordin


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