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Le monde merveilleux de la lesboparentalité, pour le lycée

Frangine, de Marion Brunet

Sarbacane, X’, 2013, 264 p., 14,9 €.

samedi 15 novembre 2014, par Lionel Labosse

Bienvenue au monde merveilleux de la lesboparentalité (ou plutôt des bisounours, comme dit dans le premier chapitre). Dans ce pays idéal, tout va pour le mieux. Les enfants adorent leurs « parents », qui s’adorent, et les enfants s’adorent entre eux. L’adolescence n’entraîne chez eux aucune crise comme chez les vulgaires enfants de couples hétérosexuels. S’il y a quelques problèmes, ils ne proviennent que d’une société atrocement homophobe. D’ailleurs, le livre arbore le logo de l’APGL sur la 4e de couverture ; c’est dire s’il est politiquement correct et écrit sous un angle militant. Bref, la lecture de ce roman de propagande pour une lesboparentalité propre sur elle m’a profondément ennuyé. 260 pages pour vanter ce modèle familial exemplaire, larmoyer sur l’immonde homophobie, et ne faire que ça, c’est surfer sur l’air du temps ; ce n’est pas de la littérature. On a de la peine à accabler une romancière apparemment débutante, et un éditeur jeunesse dont on a loué le courage d’oser s’affranchir de la loi de 1949, mais c’est la marque de fabrique de cette rubrique d’être une rubrique de critique littéraire !

Résumé

Joachim et Pauline adorent leurs « mères », Julie et Maline. Ils savent qu’ils sont nés par « PMA. Deux mères et pas de père » (p. 8) ; ils connaissent même certains détails : « tu sais comment on nous appelle ? Des bébés Thalys. Comme le nom du train […] En France, les inséminations artificielles, c’est interdit. Enfin, c’est autorisé mais juste pour les couples hétéros stériles. Pas pour les femmes seules, encore moins pour les couples de femmes » (p. 37). Il est bien clair que s’il y a deux mères ou « parents », Julie seule est appelée « maman », bien que la question de cette subtile différence ne soit pas abordée dans les 262 pages de ce roman bavard : il semble que les deux enfants se contrefichent de tout ce qui ne contribue pas à la victimisation maximale de leurs deux mères. Pauline entre en seconde, dans le lycée où Joachim est en terminale. Immédiatement, intervient le douloureux problème que Pauline se pose elle-même, et qui va occuper les trois-quarts de l’ouvrage. Sur une fiche de contact de prof, il y a marqué « profession des parents », puis « de la mère » et « du père ». Pauline raye « du père » et le remplace par « deuxième mère » : « Ma « situation », la majorité des profs s’en foutait, et pour les autres, je dois avouer qu’il ne m’était pas désagréable de les mettre mal à l’aise » (p. 19). Or, cette provocation volontaire tourne au psychodrame, car cela indispose non pas les profs, mais une élève, qui a lorgné sur la feuille de Pauline, et le dit à tout le monde ; et la plus mal à l’aise, ce sera finalement Pauline, qui n’assume pas sa provocation. Au self, des filles l’évitent.
Plusieurs chapitres en analepse retracent toutes les saillies homophobes subies par les deux enfants dans le passé. Ainsi, à l’âge de 9 ans, Joachim a-t-il été insulté par un camarade de son âge : « Il m’a traité de pédé et il a dit que ma mère c’était une sale gouine ». Le père dudit camarade n’a rien trouvé de mieux à dire que « Pourquoi son père n’est pas présent ? » (p. 42). La directrice résout l’incident en renvoyant dos à dos les deux bambins et leurs familles. Une autre analepse permet de rapporter une explication donnée par Julie à Joachim : « Non, mon chéri, avoir deux mamans ce n’est pas interdit. […] Au début, quand on a eu envie de faire une famille, Maline et moi, il a fallu qu’on trouve une petite graine. […] Alors on est allées dans un autre pays pour trouver cette petite graine, pour trouver un homme qui veuille bien donner plein de petites graines pour des femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants toutes seules, comme nous. Parce que ça, en France, c’est interdit » (p. 135). La question n’est approfondie que suite à la relation d’un souvenir d’une institutrice qui tyrannisait Pauline en lui demandant « Est-ce que tu sais qui est ton papa ? » (p. 160). Cela donne enfin une belle (et trop rare) page, où ce point crucial est abordé : « — Le donneur, t’as jamais eu envie de le connaître ? De savoir qui il est ? — Un peu… je sais pas trop. Des fois je me demande à quoi il ressemble, même si c’est pas vraiment notre père. […] De savoir qu’il existe, qu’il vit quelque part, qu’il a des enfants peut-être, parfois ça me travaille grave. Ça m’arrive même d’imaginer que je le rencontre par hasard » (p. 162). Il est regrettable que cette page de sincérité soit unique ; jamais plus on ne reviendra sur ce qui, prétendument, « travaille grave » Pauline. Au contraire, on va continuer à développer au-delà de la mesure le psychodrame d’une homophobie ressentie qui — c’est notre interprétation — permet de faire écran à d’autres soucis inconscients. Mais bien sûr, dans notre monde militant, évoquer le fait que l’absence de père puisse ne pas être un détail futile, c’est être d’extrême droite, catho intégriste et gravement homophobe, alors… mettons que je n’aie rien dit ! [1]
La vie familiale est chroniquée, idyllique à la maison, jusqu’à une gentille scène de ménage pour bien souligner qu’on est dans la norme (p. 48). Joachim a une petite amie, Blandine, qui vit dans un milieu défavorisé. Elle est très tolérante par rapport aux deux mères de Joachim. Joachim et sa sœur sont normalement hétérosexuels, et ne se posent pas de questions par rapport à leur orientation sexuelle, ce qui est bien le moins pour un roman militant chargé de démontrer à quel point les familles homoparentales sont sublimes et normatives. Pauline va même jusqu’à être « amoureuse d’un mec différent chaque mois » (p. 94), ce qui rend étonnant qu’elle ne soit soutenue par personne lors de cette offensive lesbophobe. La première relation sexuelle de Joachim avec Blandine, interrompue au moment crucial en début de roman, constituera l’apothéose de l’œuvre, en une scène torride qui justifie de réserver ce livre aux classes de lycée. C’est cependant le psychodrame homophobe qui constitue l’épine dorsale du roman, étiré au maximum pour fournir une intrigue. Le prof d’EPS est le seul à réagir plus ou moins adroitement en engueulant la classe, puis en s’engueulant avec un prof de maths réac qui l’accuse de faire de la « propagande gay » (p. 233). Il a des arguments justes, comme celui du bouc émissaire (p. 185), mais on est confondu par la maladresse de la prise en charge globale d’un phénomène de bouc émissaire par une équipe enseignante, assez peu réaliste quand on constate le côté Télérama des enseignants en général, assez favorables aux causes à la mode, ce que la lutte contre l’homophobie est désormais (à propos, il n’est pas question de mariage gay dans le roman, ce qui est étonnant vu la date de parution et le point de vue militant). Comme Pauline se renferme, Joachim interroge une de ses copines, qui lui apprend qu’elle est surtout persécutée par trois « types de première » qui auraient « dit à Pauline que si elle était pas lesbienne comme sa mère, il fallait qu’elle le prouve. […] Qu’elle les suce ou un truc du genre » (p. 97).
Les relations conflictuelles de Maline avec sa propre mère constituent une partie importante de l’intrigue. Ses parents sont séparés, et si elle a des relations avec son père, elle n’a jamais revu sa mère depuis qu’il y a un beau-père, qui justement meurt à point pour que se pose la question de renouer le contact avec la mère. Aux vacances de la Toussaint, Pauline est au plus mal. Joachim la surprend poussant un « cri », avec une « détresse insoutenable » (p. 124). Elle en est au point où elle pense « qu’elles auraient pas dû nous faire du tout » (p. 131). La décision est prise de régler le problème de Pauline par la violence, en affrontant à dix le gang des trois méchants. Passons sur cet épisode qui relève du bazooka utilisé pour abattre une mouche, et qui permet à Pauline de montrer sa capacité à utiliser des arguments aussi convaincants que « petite bite » (p. 192 ; elle sait aussi utiliser le même adjectif pour traiter une « sale petite bourge », p. 216). Mais quand on croit qu’on en a fini avec ce psychodrame hypertrophié, eh bien ça recommence, à croire qu’on tire à la ligne : Pauline reçoit encore des papiers insultants dans sa classe (p. 216). Et puis comme il faut bien finir, le roman se clôt sur une fête « sans les parents » à la maison, grand classique de la littérature jeunesse, où Joachim connaîtra peut-être la consécration de son hétérosexualité avec Blandine, et où l’on s’adonnera quelque peu à la fumette : « un petit stick n’a jamais fait de mal à personne » et au « roulage artistique d’un trois-feuilles » (p. 260). Nous voilà rassurés : ces enfants de lesbiennes sont bien normaux !

Mon avis

Le problème principal de ce roman est l’ennui qu’il procure par la minceur hypertrophiée de l’intrigue, et la présence de nombreuses scènes stéréotypées de roman jeunesse, dont le traitement est on ne peut plus banal. De nombreuses pages constituent du remplissage, peut-être parce qu’il s’agit d’un premier roman d’une auteure qui connaît peu la littérature jeunesse, et croit qu’elle est la première à raconter en détail un cours de maths, en des termes qu’on pourrait aussi bien appliquer à ce livre : « Le cours est toujours un peu trop bavard, une langue étrange, tout en codes et en déductions, il faut se concentrer vraiment fort pour saisir la portée du truc. C’est chiant. C’est usant… » (p. 77). Le second problème est que la lesboparentalité est abordée sous un angle militant, avec tous les travers maintes fois relevés dans d’autres ouvrages démonstratifs. On n’aborde guère les sujets qui fâchent (à l’exception de la page unique consacrée à la question du père, dont je suppose qu’elle a déjà fait tiquer dans le milieu militant). Ainsi, formatés par leurs mères, les enfants savent-ils tous les détails sur leur procréation par insémination. Mais on est étonné que dans ce monde merveilleux, ils ne se posent quasiment aucune question que se poserait n’importe quel enfant né de couple hétéro dans la même situation (à l’exception de l’unique page déjà mentionnée sur le « donneur »). Par exemple, lorsque Joachim constate sa différence physique avec son grand-père, qui est le père de Maline, donc sans aucun patrimoine génétique commun avec lui :« lui, tout trapu et un peu basané, brun, maigrichon… Moi, à côté, comme un géant blond » (p. 107), il ne poursuit pas la réflexion. Pourtant, ne serait-il pas utile qu’il réfléchisse à ce choix de la PMA, donc de la Belgique, et le compare à d’autres situations d’« homoparentalité » ? Ce couple de lesbiennes ne semblent fréquenter aucun ami, aucune amie, ce qui permettrait aux enfants de comparer leur situation à d’autres situations dites « homoparentales ». Ces livres militants me donnent furieusement l’impression d’éviter les sujets qui fâchent, et de ne rien constituer d’autre que de la propagande (ce en quoi, je suis désolé de le reconnaître, cela justifie en partie la furie des pourfendeurs de la « théorie du genre »). Par contre, les moindres lacunes de l’arsenal juridique permettant de reconnaître la 2e mère, sont fouillées et exhibées dans le roman. Ainsi, lors d’une discussion familiale, constate-t-on que, en cas de rupture entre les deux mères, les grands-parents n’auraient peut-être pas l’occasion de revoir Joachim et Pauline, biologiquement enfants de Julie : « La loi n’a rien prévu pour nous » (p. 114). On ne précise pas quelle loi, ni si la loi sur le mariage gay a remédié à cette insupportable lacune. C’est oublier que chez les hétérosexuels aussi, la question d’une séparation d’avec un beau-parent qui n’est qu’une pièce rapportée, est problématique. Si l’on y réfléchit non pas comme un militant à œillères, mais comme un être humain, il n’est peut-être pas si idiot que la loi ne mette pas son nez là-dedans. En effet, dans le monde réel (qui n’est pas le monde désincarné des militants de la lesboparentalité), les belles-familles qui s’arrachent des enfants constituent souvent des affaires on ne peut plus sordides. La règle tacite selon laquelle un enfant doit être confié avant tout à sa vraie mère et à son vrai père ne me semble pas si absurde que ça. Un certain Salomon lui aurait même donné un fondement ancien… Étonnamment, les relations conflictuelles de Maline avec son propre beau-père n’entraînent aucune réflexion sur la question. Si l’on s’en tient à ses propos virulents sur ce beau-père, elle n’aurait pas apprécié qu’une loi l’eût obligée à fréquenter ni ce beau-parent ni sa famille ; mais elle souhaiterait qu’une loi obligeât une telle fréquentation en ce qui concerne les familles homoparentales… Il faudrait expliquer à nos amis militants que la loi ne peut pas faire dans la dentelle, et traiter différemment les familles homo tellement parfaites et les familles hétéro si imparfaites ! Quant au thème de l’homophobie, il est hypertrophié, surtout en 2014, où de telles réactions, et surtout la récurrence de ces réactions, le faisceau convergent de passivité ou d’homophobie latente de tant d’enseignants, en France, est hautement improbable. Et l’engrenage de réactions violentes où s’entraînent les personnages, à 10 contre 3, ne me semble guère un bon exemple à donner en littérature jeunesse. Si les harceleurs sont si peu nombreux, et si les intelligents sont plus nombreux qu’eux, pourquoi ne pas tenter de conciliation ? Mais dans un certain milieu militant, on aime bien geindre et se gratter là où ça fait mal… La question de la sororité, qui donne son titre au livre, n’est traitée que de façon superficielle, toujours subordonnée à ce psychodrame à régler. Aucune des deux mères n’a de frère ou de sœur ; on vit en vase clos, et « Frangine » ne mérite guère son titre.

- Lire l’article de Jean-Yves Alt sur ce livre.
- On relira avec profit un chef-d’œuvre au titre proche : Frère, de Ted Van Lieshout.

Lionel Labosse


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[1Pour ceux qui s’imagineraient que le rédacteur de ces lignes, étant un homme, serait forcément lesbophobe, voir cette critique, où c’est la négation de la mère qui est soulignée…