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Impuissance et polygamie, pour lycéens et adultes

Xala, d’Ousmane Sembène

Présence Africaine, 1973, 192 p., 6,2 €

mercredi 8 mars 2017, par Lionel Labosse

Publié 13 ans après Les Bouts de bois de Dieu, Xala (prononcer « hâla ») sera adapté au cinéma en 1974, soit dans la foulée de sa sortie en livre. Xala raconte l’histoire d’El Hadji Abdou Kader Bèye, un homme d’affaires opulent de Dakar, victime d’un « Xala », c’est-à-dire un envoûtement qui le rend impuissant, le soir de son 3e mariage avec une jeune fille, N’Gone. Ses affaires périclitent, et ses relations avec ses enfants des deux premières femmes : Adja Awa Astou, née Renée, convertie et reniée par son père, et Oumi N’Doye, fascinée par la mode française. Mais qui lui a lancé ce « Xala » ?

Résumé

Le roman commence par une réunion d’hommes d’affaires, qui célèbrent un événement : pour la première fois, la Chambre de Commerce et d’Industrie est « dirigée par un Africain ». El Hadji Abdou Kader Bèye, « ancien instituteur, rayé du corps enseignant à cause de son activité syndicale », en profite pour convier tous les membres de la Chambre à son 3e mariage : « Si nous sommes pour la modernité, cela ne veut pas dire que nous avons renoncé à notre africanité » (p. 9). Il doit d’abord passer prendre ses deux autres épouses. La première, « trente-six à quarante ans », vit avec ses six enfants dans sa « Villa Adja Awa Astou ». Chrétienne née à Gorée, elle « s’était apostasiée par amour pour mieux partager les félicités d’une vie conjugale » (p. 26). Rama, vingt ans, la fille d’Awa qui à l’université « faisait partie du groupe de langue wolof » et refuse souvent de s’exprimer en français, est farouchement opposée à ce nouveau mariage. Lors du second mariage, Awa qui venait de faire son pèlerinage à La Mecque, s’efforçait d’être une épouse musulmane modèle. Au lendemain de la fête, deux femmes mûres se présentent à la chambre de la jeune épouse N’Goné avec un coq à égorger. Hélas, El Hadji Abdou Kader Bèye est effondré : « je n’y suis pas arrivé » (p. 50). Immédiatement, la vieille La Badiène comprend de quoi il s’agit : « On t’a jeté un sort… » […] « Je te l’avais dit ! Toi et tes semblables vous vous prenez pour des toubabs », puis elle relativise : « Ce n’est rien, le xala ! Ce qu’une main a planté, une autre peut l’ôter… » El Hadji gamberge : « Qui, des épouses, avait ourdi cet acte, lui avait « noué l’aiguillette » ? Et pourquoi ? Qui des deux ? » Il consulte des marabouts, qui voyant sa Mercédès lui prélèvent de forts honoraires, et orientent ses soupçons, selon leur humeur, sur une femme ou sur un collègue, toujours décrit de façon fort vague. Il consulte également un psychiatre, et le fiancé de Rama, jeune psy travaillant dans le même service, est au courant, ainsi d’ailleurs que toute la ville. Puis c’est un « seet-katt », un voyant, forcément vieux, qui étudie les cauris, et en tire (contre 500 francs C.F.A.), l’avis magistral suivant : « c’est quelqu’un de ton entourage ». El Hadji est bouleversé : « Comme la nature par petites touffes d’herbe reconquiert sa vie sur des ruines, l’atavisme ancestral du fétichisme renaissait chez El Hadji » (p. 95). N’Goné s’efforce de séduire son nouveau mari tout en discutant les termes de sa richesse : comment apprendre à conduire la voiture qu’elle a reçue en cadeau ? (p. 112). Rama se rend à Gorée pour visiter comme chaque dimanche son grand-père, lequel n’a pas revu sa fille depuis fort longtemps. Elle lui confirme qu’elle est une « musulmane moderne », mais lui reproche de ne plus voir sa fille Awa. Il lui dit qu’il ne quitte plus l’île, et ne la quittera que les pieds devant, sans revoir sa fille ailleurs que « devant Dieu » (p. 139). Pour El Hadji, la déroute financière suit le Xala. Ses biens sont saisis, et sauf Awa dont les biens sont à son nom, les deux dernières épouses sont forcées à déménager pour échapper aux huissiers. Les enfants de Oumi N’Doye se plaignent du manque de confort dans la maison de leurs grands-parents. Elle-même cherche un emploi, et même plus : « Ce revers de fortune lui fit connaître d’autres hommes aimant la vie facile. Des hommes sachant rendre les instants fort agréables, moyennant finance. » Des palabres ont lieu pour décider du divorce de N’Gone. La Badiène insiste sur le fait que « El Hadji n’a pas été capable de prouver qu’il était un homme » (p. 174). C’est en consultant par hasard un mendiant qui se trouve devant son magasin fermé pour faillite qu’El Hadji trouve la solution, ce qui nous vaut une fin digne de La Monstrueuse Parade (Freaks, 1932) de Tod Browning. Sur le modèle de L’Homme qui rit, de Victor Hugo et d’autres romans, le mendiant révèle son identité, revendique être l’auteur du Xala pour se venger de ce que lui a fait subir jadis El Hadji, et lui propose pour retirer le Xala, une humiliation cinglante…

Ce que j’en pense

Ce roman est une grande réussite. Pour une fois on quitte le domaine des jérémiades contre le colonialisme propre à la littérature sénégalaise, et on a une fiction, certes basée sur le choc des traditions, mais c’est un récit fantastique qui rappelle « Histoire d’une fille de ferme » dans La Maison Tellier, de Guy de Maupassant (pour la consultation des sorciers contre la stérilité). Et puis on a une belle évocation de la vie quotidienne, de la façon de vivre un islam mitigé d’animisme, de l’île de Gorée… L’écriture déjà très cinématographique peut être comparée à la version filmique du même auteur.

- Lire « Le « Xala » dans Xala d’Ousmane Sembène », Éthiopiques n°48-49.
- Lire nos articles sur Le Docker noir et sur Les Bouts de bois de Dieu d’Ousmane Sembène (1960), l’article sur les contes et poèmes de Birago Diop, ainsi que sur le Sénégal.

Lionel Labosse

Lionel Labosse


Voir en ligne : Visionner le film d’Ousmane Sembène, Xala


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