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Un « Souffle » très ancestral

Birago Diop : contes d’Amadou Koumba et « Souffles »

Poète et conteur sénégalais

mercredi 24 mai 2017, par Lionel Labosse

Suite à un voyage au Sénégal, j’ai relu Birago Diop, poète et conteur. Du célèbre poème « Souffles » aux Contes d’Amadou Koumba et à Contes et lavanes, l’œuvre est imposante. Avec le recul, je la trouve un peu trop axée sur les traditions et, pour employer les mots qui fâchent, témoignant d’une Afrique un peu trop anhistorique et répétitive à mon goût. Mais les amateurs seront comblés par les redondantes aventures de Leuk-le-lièvre et de Bouki-l’Hyène…

Plan de l’article
« Souffles »
Contes et nouveaux contes d’Amadou Koumba
Contes et lavanes

Birago Diop : « Souffles »

J’ai souvent proposé en lecture analytique à des élèves de Première, le célèbre poème de Birago Diop (1906-1989) « Souffles », issu du recueil Leurres et lueurs (Présence Africaine, 1960, 88 p.), qui nous rappelle la prégnance de l’animisme. Ce poème avait déjà été publié, dans une version courte, dans l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor en 1948. Il sera à nouveau inclus dans un des Contes d’Amadou Koumba (cf. ci-dessous). J’ai eu l’occasion, jadis, de déclamer ce poème en compagnie de Rogo Koffi Fiangor le conteur d’origine togolaise, et de la chanteuse malienne Rokia Traoré, lors d’un gala consacré à la lutte contre le sida au siège de l’Unesco à Paris. Mais bien avant, je me rappelle que c’est le chanteur Francis Lalanne qui m’avait fait découvrir ce texte. Malheureusement la seule interprétation de Lalanne actuellement visible sur YouTube est ratée ! L’ensemble du recueil propose un vers assez poussif, trop calqué sur le vers français. Seule la dernière des 5 parties, intitulée « Lueurs », et dont « Souffles » constitue le 2e opus, s’élève au-dessus du lot, et culmine avec ce chef d’œuvre. Je le retranscris ici en respectant scrupuleusement la typographie de l’édition Présence Africaine de 1960, 3e édition, achevé d’imprimer en 1981, qui n’est pas conforme aux manuscrits et tapuscrits présentés sur le lien ci-dessus (en principe c’est l’édition parue du vivant de l’auteur qui fait foi). Notamment pour les mots qui prennent une majuscule initiale. La seule liberté que je prends est d’ajouter l’accent sur le E de « Être ».

SOUFFLES

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres,
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent.
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres,
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Contes et nouveaux contes d’Amadou Koumba

En dehors de ce poème, Birago Diop est surtout connu pour ses célèbres Contes d’Amadou Koumba, dont j’ai déjà évoqué « Les Mamelles », dans cet article. Les deux recueils, Contes et Nouveaux contes d’Amadou Koumba, sont datés de 1961, mais la préface du second tome, par Senghor, est datée de 1957, et rebutera les lecteurs par sa cuistrerie peu adaptée à ce recueil de contes censé s’adresser « aux enfants et aux femmes » (p. 8). La date de première publication du 1er tome semble être 1947. C’est cependant dans cette préface de Senghor que j’ai appris l’existence d’un livre de l’abbé Grégoire intitulé De la littérature des nègres, paru en 1808, ce qui remet certaines pendules à l’heure ! En 1963 paraît Contes et Lavanes, enfin en 1977, Contes d’Awa.
Ces contes africains présentent des particularités. Premièrement, certains sont tirés disons de la sagesse des nations (on reconnaît ici ou là la trame d’une fable de La Fontaine, ou d’un autre conte africain, qui est peut-être postérieur, allez savoir, ou qui puise à la même source ? Paru en 1991 dans la collection Bertrand Lacoste, un « Parcours de lecture » de Bernard Mouralis nous apprend que certains contes, comme « Une commission », sont librement inspirés d’un recueil de François-Victor Équilbecq (1872-1917) sobrement intitulé Contes populaires d’Afrique occidentale. Le célèbre dessin animé Kirikou et la Sorcière (1998) de Michel Ocelot, est lui-même inspiré soit d’un conte du même Équilbecq, soit de « Samba-de-la-nuit » (Nouveaux contes), inspiré de la même source. Deuxièmement, ces contes semblent faire partie d’une geste plus large dont ils ne sont que des étapes. Et puis le style : souvent un beau conte étiologique est corseté par un style de littérateur qui intervient dans une incise trop écrite. On retrouve d’ailleurs les mêmes noms de personnages animaux que dans La Belle Histoire de Leuk-le-lièvre, qui ne sont que des pléonasmes wolof-français (« leuk », c’est « lièvre » en wolof !). C’est même Birago Diop, plus que Senghor, qui donne la formule parfaite pour décrire Leuk : « Leuk-le-Lièvre, qui s’était accroché ses savates au cou pour mieux courir » (« La Biche et les Deux Chasseurs », Contes). Idem pour « Fène-le-Mensonge » et « Deug-la-Vériré » (« Vérité et Mensonge », Contes). Dans Contes et lavanes, on relèvera « Seytané-le-Diable » et « Seytané-le-Démon » (pp. 176 & 182). Le conteur semble parfois tourner en rond, à moins qu’il ne se moque de lui-même. Par exemple, on trouve à plusieurs reprises une étiologie de la conformation des hanches basses de la hyène. Tantôt c’est le résultat d’un coup de patte assené par le lion alors que l’hyène s’enfuit ; tantôt c’est à force de porter les fardeaux dans l’école coranique (« Bouki et ses tablettes », Contes et lavanes). Et le thème des moutons ou des chèvres sortis vivants du ventre de l’hyène et de ses petits, lesquels reparaissent tout aussi vivants dans le prochain conte ! Et le thème de la fausse folie d’un personnage savamment préparée par le lièvre en faisant voir à ce personnage une mise en scène insolite qui témoignera plus tard de sa « folie » (ex : « Liguidi-Malgam » (Nouveaux contes)).
Un thème mineur mais plaisant pour un lecteur occidental, c’est un léger relent de ressentiment contre le colonialisme islamique, perceptible par exemple dans « Maman-Caïman » : « Quand elle leur parlait des premiers hommes à la peau blanche que sa grand-mère vit se prosternant vers le soleil naissant après s’être lavé les bras, le visage, les pieds et les mains ; de la teinte rouge des eaux après le passage des hommes blancs qui avaient appris aux hommes noirs à se prosterner comme eux vers le soleil levant. » N’est-ce pas réjouissant que ces premiers « hommes blancs » ne soient pas les méchants Européens, mais les gentils Maures ? Et plus loin : « Les terribles combats durèrent sept jours pendant lesquels chaque Ouoloff eut à choisir son Maure et chaque Maure eut à combattre son noir. » Certes, le conte se termine sur une réconciliation dont les caïmans font les frais, mais quand même ! Dans « Sarzan », dernier conte du premier volume, le propos est plus explicite : « Le conquérant toucouleur El Hadj Omar avait fait couper les tresses et raser les têtes des pères de ceux qui sont maintenant les plus vieux du village. Il avait fait trancher le cou de ceux qui ne s’étaient pas soumis à la loi coranique. Les vieux du village ont à nouveau leurs cheveux tressés. Le bois sacré que les talibés fanatiques avaient brûlé, depuis longtemps, a repoussé et abrite encore les objets du culte, les canaris blanchis à la bouillie de mil ou brunis du sang caillé des poulets et des chiens sacrifiés. » […] « Tous savaient que la racine de leur vie était toujours à Dougouba qui avait effacé toutes traces des hordes de l’Islam et repris les enseignements des ancêtres. » Bien sûr le conte rentre vite dans les rails du seul discours anticolonialiste admis, mais ce qui a été écrit l’est quand même ! L’échec de la colonisation européenne ne fait que répéter celui de la colonisation maure ! C’est précisément dans ce conte que l’on trouve le poème « Souffles » (cf. ci-dessus) dans une version légèrement différente (pas de majuscules aux noms communs ; quelques interversions, mais globalement texte très proche). Ce qui est à noter c’est que le poème est récité par le protagoniste de ce conte, un sergent (prononcé « sarzan » en petit-nègre) qui a perdu la raison à trop vouloir éradiquer les coutumes fétichistes dans un village dont on lui a confié la direction. Le récit est ponctué de « et pourtant » pointant le fait que ledit sergent avait dû également constater des superstitions dans ses séjours en Europe, mais que pour lui, l’animisme africain n’était que « Manières de sauvages ». En résumé, retenir que ce poème est dit par un fou ! À noter que « Sarzan » a été adapté au cinéma par Momar Thiam (1929-2014) en 1963.
D’autres prologues de contes sont parfois prétextes à faire passer certaines idées sentant le soufre. Ainsi, dans « Le Prétexte » (Nouveaux contes), c’est une pique anti-étrangers : « Nous n’avions pas partout des Libanais, ni autant de Syriens, à peine quelques Nor-ou-Gamar [Maures de Mauritanie, précise une note] tenant boutique ». Dans le même conte on relève une remarque qui confirme (avec 60 ans d’avance !) notre impression sur la pratique du français au Sénégal : « Les patrons blancs des comptoirs comprenaient quelquefois mieux le wolof ou le sérère que leurs employés noirs, et beaucoup parmi ces derniers parlaient souvent un français plus pur que celui de leur toubab venu tout droit de ses montagnes, sans avoir jamais passé même dans les environs de Paris ». Le même conte présente une satire féroce de certains tartufes islamiques : « Nous les appelions « petits serignes », vous les qualifiez maintenant de « grands fainéants ». L’espèce est toujours la même : pleine de fausse onction et insinuante, parasite-type, inconstante et vagabonde ». Dans « Liguidi-Malgam », c’est la dénonciation de l’état de la route du Togo, dont je fis moi-même naguère la même expérience, à 60 ans d’écart ! « j’avais été jusqu’en Gold-Coast et jusqu’à la pointe septentrionale du Togo, et j’avais pris exactement cent cinquante-sept déviations entre Ouaga et Dapango. C’est dire que les ponts coupés, dont il ne restait que les squelettes en pieux fourchus, n’étaient pas des obstacles à une marche régulière qui vous permettait d’arriver chez les gens à des heures honnêtes. »
Dans le conte « L’os » qui ouvre le second recueil, on relève une mention intéressante d’une institution africaine : « Plus forte que l’amour fraternel, plus tyrannique que l’amour paternel, la fraternité de « case » soumet l’homme digne de ce nom à des règles, à des obligations, à des lois qu’il ne peut transgresser sans déchoir aux yeux de tous. Avoir mêlé, à l’âge de douze ans, le sang de votre sexe au sang de celui d’un autre garçon sur un mortier couché sur le sol, par une aube fraîche, avoir chanté avec lui les mêmes chants initiatiques, avoir reçu les mêmes coups, avoir mangé dans les mêmes calebasses que lui, les mêmes mets délicieux ou infects ; bref ! avoir été fait homme en même temps que lui dans la même case, dans la même m’bar, cela fait de vous, toute votre vie durant, l’esclave de ses désirs, le serviteur de ses besoins, le captif de ses soucis, envers et contre tout et tous : père et mère, oncles et frères » Le frère de case du protagoniste semble plutôt déterminé à abuser de son statut pour « aider » son comparse à déguster un os excellemment cuisiné !
Le « Parcours de lecture » de Bernard Mouralis nous apprend quelques éléments. Ainsi les noms des différents types de contes. Le mot « lavane » introduit en français par Birago Diop, viendrait de « lawaan », une nouvelle récitée par un « lavankatt ». Le « ritikatt » est celui qui joue du « riti », violon monocorde qui accompagne ordinairement le poème satirique selon Senghor. Le « kassak » est un chant de circoncis qui s’apprend dans la « Case des Hommes » (« Sarzan »).

Contes et Lavanes

Contes et lavanes de Birago Diop
Le recueil Contes et lavanes (Présence Africaine, 1963, 222 p.), n’attend pas 3 lignes avant d’évoquer à nouveau Amadou Koumba, et dès le premier conte « Vérités inutiles », nous retrouvons également « Leuck-le-Lièvre » (qui gagne un c) et Bouki-l’Hyène. On peut même se plaindre d’une indigestion de Leu(c)k et de Bouki, ce qui explique que ce 3e recueil ne bénéficie pas de la réputation des deux premiers, dont il semble plutôt une resucée. En parlant de resucée, un détail étonne, c’est la gravure apparemment priapique proposée en couverture (édition de 1973), et non-créditée ! Bon, si l’on y regarde de près, cela ressemble aussi bien à une ceinture, car le priapisme est en fait double, et dépasse de part et d’autre des hanches ! Je me contenterai de relever quelques motifs intéressants culturellement parlant, mais ils sont si peu nombreux dans ces chroniques d’une vie villageoise et animale cyclique et rudimentaire. Dans « Bouki et son œuf », Leuck pour échapper à son vieil ennemi, se réfugie dans le tronc d’un baobab, « comme le dépouille mortelle d’un griot du temps jadis », ce qui nous rappelle Les Gardiens du Temple, de Cheikh Hamidou Kane. On retrouve presque à l’identique un passage cité ci-dessus de « Sarzan » : « Ceux du village de N’djour, comme tous ceux du pays s’étaient convertis depuis longtemps à l’Islam après le passage des hordes toucouleurs qui avaient coupé les tresses, rasé les têtes et tranché les cous de maints aïeux des cousins de Bouki-l’Hyène qui se montraient récalcitrants ou hésitants ». Dans « La peau de Bouki », on retrouve le scénario de « Maman-Caïman », sauf que c’est l’hyène qui termine en médicament. L’écriture de Birago Diop, plus peut-être encore que dans les deux premiers recueils, intègre de nouveaux mots de la culture africaine au français : « pourogne » ; « tassoufra » ; « sicara » ; « serigne » ; « navétane », « kassak », etc. L’islam est un thème plus important dans ce 3e volume, et moins objet de satire, même si l’on retient quand même la moralité de « Woundou El Hadji » : « La Mecque n’a jamais changé personne ».

- Lire nos articles sur Les Bouts de bois de Dieu et sur Xala, d’Ousmane Sembène (1960), ainsi que sur le Sénégal.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site consacré à Birago Diop


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