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Octosyllabes au vitriol, pour adultes.

Mise en demeure (À Monsieur le Président de la République française), de Francis Lalanne

Ed. Jean-Claude Gawsewitch, 2009, 96 p, 6,89 €

lundi 25 mai 2009, par Lionel Labosse

Francis Lalanne s’est fait étriller par Éric Naulleau – par ailleurs co-auteur avec Pierre Jourde de l’excellent Petit déjeuner chez Tyrannie – dans une émission de service public (France 2) de Laurent Ruquier. Je n’épiloguerai pas sur cet épiphénomène, moi qui n’ai pas la télévision depuis 20 ans : j’ai regardé la séquence sur Internet. Si la réaction de Lalanne fut exagérée – il aurait suffi de dire calmement à Naulleau que sa « critique » n’était pas une critique de professionnel mais un démolissage sans argument digne d’un collégien (« c’est super / c’est nul ») –, il n’en reste pas moins que ce qu’a fait Naulleau est minable [1]. Si Lalanne a si mal réagi, c’est parce que d’une part c’est un colérique, ce qui n’est pas sa meilleure qualité, et les médias de caniveau l’apprécient malheureusement pour ça, mais aussi peut-être qu’au-delà de Naulleau, il est comme votre serviteur excédé jusqu’à la nausée de devoir supporter ces espèces d’imprécateurs à la mords-moi-le-nœud qui depuis une vingtaine d’années sur le « service public » ou ce qu’il en reste, ont remplacé la critique par la dérision ou la disqualification, et contribuent à faire de la télévision française une télé de merde dont il faut se passer si l’on veut conserver sa liberté de penser. J’ai donc lu avec intérêt le petit livre de Lalanne, et je l’ai trouvé pertinent, fond et forme ; cela faisait longtemps que l’idole de ma jeunesse ne m’avait pas autant enthousiasmé. Ce qui suit est donc basé sur une lecture stylo en main, contrairement à 99 % des articles qui pullulent sur la toile, consacrés non pas au livre mais uniquement à la regrettable altercation dont l’auteur n’a pas à être plus fier que la victime. Vous reconnaîtrez ce genre d’articles lalannophobes au fait que leurs plus forts arguments concernent 1° le fait que l’artiste ait une queue de cheval, ou bien 2° le fait que l’artiste porte des bottes. Comme dirait Montesquieu : « Celui dont il s’agit est botté de noir depuis les pieds jusqu’aux genoux ; et il a les cheveux si longs qu’il est presque impossible de lui trouver du talent. »

Un pamphlet de juriste

Le propos est de portée limitée : il ne s’agit pas de critiquer toute la politique de l’actuel président de la République (jamais nommé autrement que par la fonction qu’il occupe), mais de le mettre au pied du mur au sujet de la dérive monarchique que l’on a maintes fois constatée sans descendre dans la rue pour s’y opposer. L’argument principal témoigne d’une érudition de juriste : un certain nombre de décisions politiques sont iniques, comme le fait d’avoir fait voter le traité de Lisbonne par des sénateurs dont le mandat était caduc (prolongé à dix ans à l’occasion de la modification du système de renouvellement des sénateurs, ce qui aurait dû les empêcher de prendre part à une loi constitutionnelle), double forfaiture puisque c’était une manière de revenir sur un référendum, donc de fouler au pied le peuple souverain. Lalanne explique en octosyllabes que malgré les enculages de mouches officiels, le traité de Lisbonne qui se veut institutionnel est bel et bien constitutionnel, moyennant quoi on a marché sur la décision du peuple. Il a raison de déclarer qu’alors « Si le vote de la Nation / Peut être sujet à caution / Que dire de votre élection ? / Pourquoi n’en pas faire abstraction / Et voter son annulation / Par simple voie de pétition ? » (p. 54). D’autres décisions, comme celle consistant à prolonger les mandats des députés [2] ou des sénateurs constituent de regrettables précédents qui autorisent de balayer le suffrage populaire. Enfin, la dérive consistant à ce que le président se considère comme gouvernant la France constitue un cas de non-respect flagrant de l’esprit de la Ve république, à moins qu’elle ne révèle plutôt l’esprit monarchique sous-jacent à ladite Ve république, de même qu’il n’est pas acceptable qu’un président fasse modifier pour son mandat — et non pour le mandat suivant — les émoluments présidentiels ! Le poète développe alors l’argument du contrat qui ne peut être modifié en cours. Lalanne ne s’écarte pas de ces reproches, et en tire les dernières conséquences : « Vous voulez des pays sans peuples / Et des États dans société » (p. 75). Il promet des révolutions et des descentes de peuple dans la rue en cas de refus de réponse, point sur lequel j’ai du mal à le suivre : nous sommes tellement abrutis par la télévision, les téléphones portables et le casino permanent qu’est devenue la consommation ; et la proportion de travailleurs parmi le peuple est tellement minoritaire, que le fric peur continuer d’étaler sa morgue sans crainte.

Ne pas confondre critique et disqualification

Si Naulleau n’était pas d’accord sur le fond ou n’appréciait pas la forme, libre à lui, il n’avait qu’à faire de la critique, citer les vers qui ne lui convenaient pas et expliquer pourquoi. Ce qu’il a fait n’est pas œuvre de critique, et tout à fait significatif de la détérioration de la télévision de service public depuis une vingtaine d’années (depuis que Mitterrand, fossoyeur de la télévision de qualité, a vendu TF1 à Bouygues). La seule allusion de Naulleau prouvant qu’il eût ouvert le livre est un reproche d’une faute de français : Lalanne a écrit « après que » avec le subjonctif au lieu de l’indicatif. Effectivement, cette erreur se trouve à la page 58 : « Après que le peuple ait voté ». Cependant, si notre inquisiteur avait poursuivi sa lecture, il aurait constaté que la même conjonction est bien utilisée avec l’indicatif aux pages 68 puis 72 : « Après que le peuple a voté » ; « après qu’il a voté », ce qui a posteriori tendrait à prouver que le premier solécisme était volontaire, l’usage du subjonctif soulignant en ce cas le peu de cas que le Président fait du vote populaire. Il y a d’autres coquilles dans ce livre [3], mais on n’a jamais vu un critique littéraire digne de ce nom utiliser des coquilles pour toute critique sur le fond ou la forme ; les coquilles étant d’ailleurs en général plutôt du fait de l’éditeur et non de l’auteur ! On peut les signaler, c’est tout, surtout pour dire à l‘éditeur qu’il pourrait donner du boulot à un lecteur professionnel !

Pour en revenir au sujet du livre, on pourrait lui reprocher d’être tant soit peu répétitif et de ne pas aborder des reproches basés sur la politique économique ou sociale ; mais ce n’est pas le sujet : il s’agit seulement de pointer une dérive monarchique, et Lalanne le fait à la façon de Victor Hugo ou de Lamartine. Ce livre paraît à l’occasion de la campagne électorale pour les élections européennes, où Francis Lalanne est tête de liste pour un parti écolo dans la circonscription sud-est. Eh oui, on a oublié le temps où les poètes étaient aussi politiciens. Le rôle politique d’Alphonse de Lamartine est loin d’être mineur : son influence sur la mutation des républicains au XIXe siècle, et son pacifisme ont été déterminants. Quant à la forme, il s’agit de vers de mirliton affichés, octosyllabes sans prétention. La fluidité y est préférée à l’épate et à la poésie absconse ; ce qui n’empêche pas que parfois la volonté de précision juridique n’entraîne quelque obscurité, et que Lalanne se laisse aller à étaler son érudition en oubliant quelques notes pour l’édification des profanes. Mais le poète ne néglige pas quelques pointes bienvenues. Un exemple au hasard :
J’aurais pu dire aux précédents
Exactement la même chose :
Qu’ils parlent au nom de la rose
Ou du fumier qu’on met dedans
(p. 25)

Déprime politicienne

Ce bouquin tombe à un moment où je suis plus que jamais désabusé de la politique. Je prendrai deux exemples mineurs (pour ne pas enfourcher le cheval de bataille de la chasse aux immigrés alors que le fric traverse les frontières sans problème. Le premier est la création d’emplois. Tous les 5 ans en gros, les gouvernements nous refont le coup des pousseurs dans le RER ou des aides-éducateurs dans les établissements scolaires. Des faux boulots super-visibles à la rentabilité électorale inversement proportionnelle à l’utilité sociale. Mais le boulot de gardien d’immeubles privés a à peu près disparu. En même temps on se plaint de la saleté des rues et de l’incivilité des jeunes. Eh bien le gardien d’immeubles, c’était un boulot utile pour les gens sans qualification. Vous allez me dire : ce serait une charge pour les propriétaires. Oui, mais pourquoi cela a-t-il disparu ? À la place, il ne se passe pas une année sans que les instances européennes n’inventent des dépenses pour les copropriétés : mise aux normes écologiques de ci, sécurisation de ça. Toutes ces dépenses enrichissent des sociétés privées dont les actionnaires sont des copains. La dépense consistant à investir dans un emploi utile à la société et restaurant un lien social qui ne soit pas bidon (comme les pousseurs du RER), pas un seul parti politique n’y songe, ni à droite ni à gauche.
Deuxième exemple : Internet et le téléphone. Il y a un truc qui nous pourrit la vie à tous, c’est les spams sur Internet, et les répondeurs automatiques de presque tous les services publics ou privés. Il est devenu impossible de joindre au téléphone simplement la poste ou la SNCF, une banque, ou — et c’est un comble — un prestataire de téléphonie ou d’Internet. On tombe sur des répondeurs qui nous font tourner en bourrique et nous traitent comme des machines. En cette période de crise, croyez-vous qu’un politicien aurait l’idée de recréer des emplois utiles, qui restaureraient le lien humain, en pourchassant les spammeurs, et en obligeant toute entreprise à répondre directement au téléphone, avec un numéro non surtaxé, sans bande d’attente ? Non. Au contraire, on nous amuse avec des lois ridicules pour punir le téléchargement pirate ou pour faire annoncer les tarifs des appels surtaxés. Ils ne sont pas même capables de comprendre que leur rôle de politiciens, ce serait d’empêcher la « concurrence non faussée » qui rend inéluctable cette inhumanisation de la société. Parler à des machines et non à des humains, cela est en train de nous rendre fous, en plus de désespérer toutes les personnes privées de ces emplois peu qualifiés, et leurs enfants, nos élèves, pour qui le travail devient quelque chose d’aussi exotique qu’une vache laitière.

Donc, s’il y a encore des intellectuels qui ouvrent leur gueule comme Francis Lalanne, cela compensera une partie des Philippe Val et autres tourneurs de veste.
- Il est également question de Lalanne dans cet article, celui-ci et celui-là !
- Quant à Zemmour et Nauleau, qui sont à la critique culturelle ce que la culture des concombres est à l’homosexualité, Patrice Leconte se les est tapé avec un détour dont Lalanne devrait s’inspirer…
- Cela dit les colères de Lalanne ont parfois du talent, et nous vengent de la servilité de certains présentateurs et de la quasi totalité des chanteurs ou people qui vont cirer leurs pompes à la radio ou à la TV. Voir sur Oui FM en 2010, et sur M6 face à Fogiel. Francis Lalanne s’est mis en marge du show business en revenant à des productions modestes. Voir ses interprétations de chansons de Léo Ferré, inégales mais émouvantes.
- Le fait de s’être mis en marge n’empêche pas la furie des chiens de garde de la mafia journalistique. Ainsi, en septembre 2015, Médiapart publie une tribune vidéo de Didier Porte intitulée « Non à la Francis Lalannisation des cerveaux ! »
- J’ai été estomaqué de voir Francis Lalanne achever de se ridiculiser en fondant en 2017 le Mouvement 100 %, censé fédérer toutes les nombreuses mouvances écolo, et qui a réussi péniblement à ramasser 1 % des voix contre Manuel Valls en Essonne. Dans ce cadre, il se lance dans des concours d’échasses d’indignation en vilipendant une candidate d’En Marche, Marie Sara, non pas sur ses idées, mais sur son métier de toréador. Lui qui m’avait appris la tolérance, le voilà devenu parangon d’intolérance… (voir cet article sur la tauromachie).

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site « Francis Lalanne pour ses amis »


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[1Lire l’excellent « Pan ! sur le bec » de Michel Abescat dans Télérama 3058 du 20 août 2008, qui souligne la contradiction chez Naulleau présenté par son éditeur comme « « auteur médiatique », copain de Mazarine Pingeot, pour vendre un livre censé dénoncer les écrivains people et chouchous des médias » !

[2Là, ce n’était pas l’actuel président, mais c’était pour son élection, en 2007.

[3« L’eau qui boue », p. 35 ; « vous faîtes », p. 39 ; « un français » sans majuscule, p. 51 et 54 ; « soit élus », p. 67, et la date des prochaines élections fixée à « quatre ans » au lieu de trois, p. 76.

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