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« Totalement insignifiant », pour les CM2/6e

Lettres à qui vous savez, d’Hervé Debry

Casterman, Dix & Plus, 1999, 78 p, 6,5 €

mardi 5 février 2008, par Lionel Labosse

Entre le 26 novembre et le 25 décembre, Jérémy écrit une quinzaine de lettres au Père Noël pour réclamer des chaussures de sport à semelles lumineuses, mais surtout pour raconter des choses « que je ne peux pas dire à mes copains ou à mes parents » (p. 7). Il parle de son « super pote » Antoine, avec qui il partage tout : « demain, on aura peut-être les mêmes copines » (p. 22). Il parle surtout de son super ennemi, le gros Tony, cause de tous ses malheurs. Un jour, ce dernier l’a traité de « taré, déchet », puis lui a fichu une « raclée » (p. 29), jusqu’à ce qu’il saigne, et pour le faire arrêter, Jérémy a dû dire : « Je suis séropositif ! ». Cela date d’une transfusion suite à un accident de vélo. À l’école, Tony et ses parents entre autres sont terrorisés et réagissent fort mal. Par exemple en croisant Jérémy à la piscine, Tony crie « Il a le sida ! » (p. 47). Tony finit par quitter l’école, et quand ils se croisent, c’est Jérémy qui persécute l’autre en lui faisant peur avec de prétendus risques. Noël arrive avec ses baskets lumineuses et des tonnes de cadeau, mais le plus beau cadeau, c’est la nouvelle du début des trithérapies. L’histoire ne dit pas ce qu’il advient de Tony le « gros patapouf »…

« Totalement insignifiant » (p. 67), a-t-on envie de dire a l’instar du professeur de Jérémy rendant les rédactions (un professeur vraiment encourageant !), après lecture de ce roman qui s’est trompé de sujet. Et pourtant, ce livre est on ne peut plus signifiant… Lettres à qui vous savez avait échappé jusque-là à notre sélection, ce qui n’est pas étonnant, car d’une part il parvient à traiter du sida sans la moindre allusion à l’homosexualité, d’autre part, c’est un livre dont on peut largement dispenser nos élèves. Casterman est d’ailleurs, parmi les grands éditeurs, l’un des plus absents de notre sélection, et pour cause ! Le roman n’est pas sans qualités littéraires et peut émouvoir les jeunes lecteurs, qu’il faut cependant mettre en garde. Sur la question du sida, l’ouvrage était déjà daté avant de paraître, car la dramatisation excessive des réactions de certains élèves, des adultes de l’école, de Tony et de ses parents (pp. 32, 43, 69 notamment), a dix ans de retard et ne colle pas à la réalité de 1999. Le pic de l’épidémie en France date de 1995, et c’est en 1994 qu’a été publié La Vie à reculons, de Gudule, un chef d’œuvre qui fait de l’ombre au maladroit livre de commande d’Hervé Debry, lequel d’ailleurs emploie l’expression « ma vie à reculons » (p. 40). On dirait que cet éditeur, marqué à l’époque par un catholicisme pas vraiment progressiste, a commandé à l’auteur un ouvrage traitant de ce thème, mais avec une victime « innocente » comme on disait dans certains milieux, et sans « perversions ». Jérémy se comporte donc comme un hétéro programmé, avec de multiples allusions à l’amour, jamais à la sexualité. Ironiquement, la seule allusion altersexuelle a été glissée à la dernière page, quand il s’avère que le chat Gaétan, bénéficiaire très choyé de la demande d’affection du personnage principal, était une chatte. Ouf ! la morale est sauve… Les psys apprécieront ! [1]

L’auteur multiplie les scènes pesantes et caricaturales qui tournent à la leçon de morale sur la tolérance. L’affirmation de la 4e de couverture « Quinze lettres pour vaincre l’intolérance » n’empêche pas une grossophobie omniprésente. En effet, qu’on se le dise, le grand défaut de Tony, de sa famille et de tous les méchants de l’histoire se résume en un mot : « Les autres je m’en fous, ils sont heureux, gros, gras, idiots » (p. 58). Tony et sa mère sont donc traités au fil des pages de « grosse boule » (p. 34), « gros bouboule » (p. 37), « gros cafard visqueux » et « gros patapouf » (p. 50, 59, 70…). Même l’ami Antoine, en un moment de dépression, sera traité de « gros crapaud aux yeux de vache » (p. 58), de sorte que le vrai sujet de l’ouvrage, à l’insu de l’auteur et de l’éditeur, est un traité à l’usage des « pervers » (au sens où l’entend Éric Verdier dans son article La Corée du Sud ne perd pas le Nord (3/9)) pour apprendre à persécuter les gros. Un livre très utile pour préparer une Interventions de l’association Contact sur les discriminations ! Quant à nous, nous préférerions que les victimes de discriminations ne se défoulent pas sur d’autres boucs émissaires…

Lionel Labosse


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[1« Gaétan, il est venu se frotter contre moi, ronron, caresse, frotti-frotta, gratouille, chatouille, un super moment tous les deux sur le canapé » (p. 41).