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Un beau roman un peu « téléphoné », pour les 6e / 5e

Zéro commentaire, de Florence Hinckel

Talents hauts, 2011, 112 p., 8,9 €

vendredi 20 avril 2012, par Lionel Labosse

Zéro commentaire est le numéro 6, sous-titré Mehdi, de la série Ligne 15, dont l’objet est la chronique d’une année de 3e, vue tour à tour par chacun des membres d’un petit groupe de collégiens qui se retrouvent sur la même ligne de bus, dans une grande ville du sud de la France. C’est au tour de Mehdi ; il choisit le support du blog, mais ne communique l’adresse à personne, d’où le titre. En effet, ce qu’il a à dire est déjà secret pour lui-même, alors comment le dire aux autres ? Le n°4 de la même série, T’es pas cap (Dorian) avait lancé le thème de l’homophobie.

Résumé

Mehdi est fils unique et gâté d’une famille d’immigrés algériens, il vit dans une cité où les ascenseurs sentent la pisse, dans cette grande ville du sud de la France dont le nom n’est pas donné (on se demande bien pourquoi, pour une fois qu’un roman jeunesse ne se passe pas à Paris !) mais certains indices suggèrent Marseille (monument aux camarades morts en mer ; église haut-perchée avec maquettes de bateaux suspendus : sans doute Notre-Dame-de-la-Garde). Étonnamment, il ne fréquente que des « gaulois », sans doute manque-t-il de maghrébins dans cette cité et dans le collège afférent ? Il ressent une certaine complicité avec Solène, la seule personne de la bande avec laquelle il communique à demi-mot. Elle a été malade, enfin anorexique, et commence à reprendre la danse et du poil de la bête ; elle invite Mehdi aux répétitions de danse (mais aucune allusion au fait que Mehdi pourrait être attiré à ces répétitions pour autre chose que pour soutenir son amie ; on n’est pas dans Billy Elliot !).
Au collège, « Léo Pédalo » est le bouc émissaire facile, tout le monde se moque de lui, on lui colle un écriteau homophobe le 1er avril, jusqu’à ce qu’il tente de se tuer. Ils seront peu nombreux à le défendre, il y en a même un pour prétendre : « Ce qui l’a poussé à ça, c’est pas qu’on l’appelle comme ça, c’est qu’il le soit ! Il avait qu’à pas être comme ça, c’est tout. » (p. 99). Est-il utile de préciser que ledit Léo est tout juste efféminé, que personne ne sait rien de ce qu’on prétend qu’il soit ?
Mehdi en est à une période délicate où il se sent attiré par son ami de toujours Corentin, le beau gosse du groupe dont rêvent toutes les filles, Solène incluse (ma non troppo !) mais n’ose ni le dire, ni même le penser : « je ne suis pas encore prêt à mettre des mots là-dessus » (p. 102). Il constate, simplement, son trouble en maintes occasions banales (une lutte pour rire, des regards qui se croisent dans un miroir, etc.) Voir la superbe page 68 : « Mais en face de nous, se trouvait un immense miroir, dans lequel nous nous mirions tous deux. C’étaient nos quatre yeux, lumineux. Des miens, des questions jaillissaient, sans réponse, qui ont empli toute la surface du miroir. Des éclats, des lueurs, de moi à lui, pour moi seul, se répercutaient, en avant, en arrière, sans solution. Les lèvres : les siennes ou les miennes ? Difficile de les discerner. Tout tournait. Un monde tournait, devenait flou, vague, puis à nouveau très net. » C’est à peine si Mehdi exprime son trouble sur son blog, et ose contacter Solène, à qui il finira par confier l’URL. Elle le soutient et le rassure, sans étiqueter les choses, juste en lui disant qu’il est en train de tomber amoureux. Le trouble de Mehdi culmine lors de la soirée en boîte, où il boit un verre d’alcool, et tente désespérément de draguer une fille avant de se retrouver sur le trottoir avec Corentin, prêt à tout dire. Hélas, celui-ci a peur des regards de passants, et lance « on va nous prendre pour des pédés », mais rien n’indique dans son comportement que plus tard, il ne puisse évoluer lui aussi ; il est d’ailleurs le seul à prendre la défense de « Léo pédalo ». On n’ira pas plus loin dans la découverte de soi que le joli mot de la fin que je vous laisse découvrir.

Mon avis

Il ne se passe pas grand chose dans ce petit roman, et on a déjà souvent lu ces atermoiements adolescents. On ne donnera donc pas la palme de l’originalité à ce livre, au demeurant fort bien écrit et agréable. Le fait que le récit ne dépasse pas l’étape du questionnement en fait un excellent choix pour les 6e, qui apprécieront de lire les aventures d’élèves de 3e, selon un modèle d’identification bien connu. Le procédé du blog fait de Solène un narrataire qui renvoie le lecteur à ses propres réactions, lui laisse le soin de se poser les bonnes questions. On tique un peu sur la vraisemblance : Mehdi sent son quota de « minorité visible », et on s’étonne de ne croiser autour de lui à part ses parents que de purs « gaulois », dans un paysage urbain pourtant typique des quartiers métissés. Quand les ados sortent dans une boîte spéciale pour les mineurs, avec l’assentiment de leurs parents, on s’étonne qu’on leur serve aussitôt de l’alcool, que Mehdi s’empresse de boire contre sa religion, à cause de son trouble. Ce passage me dérange un peu : pourquoi faire de l’homosexualité et de l’islam à priori deux pôles antagonistes ? Ne pourrait-on au contraire évoquer les traditions soufies, qui lient amour du vin et de l’aimé ? (voir par exemple la célèbre « amitié » entre Jalâl ud Dîn Rûmî et Shams ed Dîn Tabrîzî). D’autant plus que les parents de Mehdi sont peints comme des gens aimants, ouverts à la culture et aux sentiments.

Placement de produit ?

La seule chose qui me choque dans ce livre, est le placement de produit sur le « smartphone », nom générique transparent qui revient toutes les dix pages, le héros s’esbaudissant à tout moment sur les multiples possibilités de communication de ce magnifique produit, qui le laisse pourtant incapable de communiquer avec lui-même et son meilleur ami. Cette pratique, qui ici n’ose pas s’assumer, me semble déjà insupportable dans les livres pour adultes, a fortiori dans la littérature pour adolescents et enfants (la Loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse n’interdit pas la publicité, et j’ignore la réglementation à ce sujet). Si ça paie bien, je vais me mettre à mon tour à vous dire la marque de l’ordi sur lequel je rédige mes articles !

- J’aurais sans doute été moins sensible à cette question du placement de produit, si le hasard ne m’avait mis sous les yeux exactement en même temps un autre livre publié en littérature pour adultes, mais adressé aux adolescents : D’un trait, de Véronique Bréger, qui se livre à la même pratique, mais en citant explicitement la marque commerciale dudit « smartphone », ce qui constitue non plus un « placement de produit », mais un « placement de marque ». Ne comptez pas sur moi pour favoriser ce genre de choses. S’agit-il effectivement d’une initiative concertée pour que la littérature, pré carré protégé jusque-là, soit à son tour vérolée par la pub, comme la télé, la radio, le cinéma, les concerts, et toutes les disciplines artistiques ? Sur ce sujet, lisez mon article « Concert-clystère au Zénith » : je suis très parano sur la question ! Lisez aussi l’article sur La liste de Noël, chez le même éditeur, qui ne présente pas la moindre pub, bien que le sujet s’y prête davantage !

- Zéro commentaire bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Voici un message de l’auteure Florence Hinckel en réponse à cet article :

« Et merci pour votre critique éclairée de mon livre. Cependant je ne comprends pas du tout votre remarque sur le « placement de produit ». Avec l’éditrice, nous avons justement beaucoup réfléchi à comment nommer ce que les ados nomment « Iphone" » qui est une marque et donc n’était pas acceptable. « Ordiphone », que j’avais choisi en premier, ne sonnait pas juste. Alors que smartphone, comme vous le dites, est un produit générique et le seul terme juste, comme frigo ou PC, ce n’est donc en aucun cas un placement de produit, on ne fait de pub pour personne et on n’est sponsorisé par personne. L’attrait des hautes technologies était un trait de caractère défini pour Mehdi dès le début de la série, et qui revient constamment. Cependant je n’ai pas le sentiment, dans la série, d’en faire l’apologie, bien au contraire. J’espère avoir de façon fine montré, par la réalité de ce que vivent les ados, que ces outils ne favorisent pas la véritable communication (voir Dorian et Facebook, tome 4). On peut aussi écrire des romans déconnectés de la réalité où les ados n’ont ni ordi ni téléphone, mais ce n’est pas ce que je souhaite faire. Mais si en montrant la réalité et en tentant de l’analyser, on est « accusé » de faire du placement de produit, c’est dommage. De quoi parler, alors ? »

T’es pas cap (Dorian)

Ce message de l’auteure m’a donné envie de lire le n°4, T’es pas cap. On y retrouve la même bande, et quelques échos de la situation des personnages. Je ne comprends toujours pas pourquoi la ville n’est pas nommée, ce serait un plaisir pour les lecteurs d’autres régions de connaître une ville peu visible en littérature jeunesse. Je ne comprends pas non plus pourquoi la série s’appelle « Ligne 15 », alors que dans les deux volumes, rien ne se passe dans ce bus. Pourtant les discussions volées, les inconnus croisés, la vie grouillante de la ville, la personnalité des chauffeurs, mais aussi la fraude, les provocations, les engueulades à cause de poussettes ou de maniaques du portable, tout cela pourrait donner vie à ce lieu. Bref, le sujet principal de cet épisode est la manipulation qu’un grand dadais fait subir au héros, Dorian, le tout habilement mêlé par les péripéties au machisme du père, qui subit une inflexion parallèle (jolie scène de ménage sur fond de revendication féministe, p. 91).
Ce dadais, donc, est obnubilé par l’homosexualité, ce qui est révélateur pour qui sait lire entre les lignes. C’est lui qui est à l’origine du harcèlement du bouc émissaire « Léo Pédalo », en lançant une rumeur sur lui : « Avoue-le, que t’as viré pédé pour te consoler. Je suis sûr que t’as des tonnes de photos de pédales dans ton ordi ! » (p. 77). Il a un répertoire fourni d’insultes homophobes : « petite fiotte qui n’a pas de couilles » (p. 57) ; « T’as pas les couilles de le faire ? T’es qu’une tafiole, alors ? (p. 108). On trouve aussi une allusion à la personnalité de Mehdi : « c’est difficile de savoir ce qu’il pense des filles. Avec lui, je parle plutôt de fringues, de jeux en réseau […] » (p. 19). On retrouve effectivement la mention de Facebook, mais ce n’est pas comme le « smartphone » dans le numéro 6, de l’ordre du martèlement : les personnages s’en servent, sans éprouver le besoin de le nommer à chaque page. Enfin, les collègues gagneront à lire ce livre de savoir toutes les techniques utilisées par les cancres pour pourrir leurs cours (cf. p. 40) !

- Lire l’article de Jean-Yves sur Culture et débats.
- Lire l’article sur Caulfield : sortie interdite, de Harald Rosenlow Eeg, un autre roman sur le thème de la manipulation entre adolescents.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de Florence Hinckel


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