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De l’esclavage à la question de la sexualité

Montesquieu : « De l’esclavage des nègres » (De l’esprit des lois, XV, V)

Lecture analytique pour une classe de seconde

jeudi 17 avril 2008, par Lionel Labosse

Article publié le vendredi 18 avril 2008, en hommage à Aimé Césaire.

Cette lecture analytique est à insérer dans un groupement de textes sur l’objet d’étude « L’argumentation en classe de seconde : démontrer, convaincre et persuader », question « littérature et altérité ». J’ai choisi de travailler cette année à partir d’un excellent parascolaire récent : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre… », anthologie de Patrice Kleff parue en 2006 dans la collection « Étonnants classiques » de GF Flammarion. Le texte de Montesquieu figure, bien entendu, dans tous les manuels scolaires ; il constitue même le mètre étalon ou le parangon de l’ironie [1] à la française. Cependant, son interprétation est difficile, car à la difficulté propre au décryptage de l’ironie, s’ajoute celle de la langue alambiquée et allusive de Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (on souffle !). Vérifiez que votre édition respecte bien le texte tel que ci-dessous, y compris alinéas, titres et majuscules (que certains éditeurs de manuels scolaires massacrent à la tronçonneuse !)

De l’esclavage des nègres

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle, qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

Montesquieu, De l’esprit des lois, Livre XV, chapitre V.

L'esprit des lois

Questionnaire de lecture analytique

Problématique : définir l’ironie de Montesquieu.

- Explication préliminaire concernant l’alinéa 96 : « Il est si naturel de penser […] d’une façon plus marquée. » : Il y avait deux degrés d’eunuques. Les « peuples d’Asie » (y compris Turcs), qui pratiquaient la castration, castraient les noirs en les mutilant « d’une façon plus marquée » que les autres esclaves, c’est-à-dire en allant jusqu’à l’émasculation complète (pénectomie) [2]. L’ironie de cet alinéa consiste à feindre de prendre comme preuve de la non-humanité des noirs un acte commis sur eux par les « peuples d’Asie », alors que c’est cet acte même qui est barbare. L’expression « privent les noirs du rapport qu’ils ont avec nous » a un double sens : d’une part le rapport d’humanité, d’autre part la possibilité de rapport sexuel. L’argument a en outre l’intérêt de rappeler aux Européens qu’il peut aussi leur arriver d’être esclaves, et donc de les pousser à s’identifier autant aux esclavagistes qu’à leurs victimes, ce que permet l’ambiguïté du pronom « nous ». René Pommier n’avait pas vu cette distinction dans son analyse exhaustive : il affirme « l’opération est la même. Mais brutal et saignant, quand il s’agit des nègres, le même travail devient, pour les blancs, délicat et soigné : les instruments sont plus fins, les gestes plus précis, la cicatrisation plus rapide » ; joli contresens ! [3] Pour un point de vue historique et médical, voir cet article. Voir aussi le livre d’Altan Gökalp : Harems entre mythes et réalités, Ouest France, 2008. Cet auteur explique que les noirs réduits en esclavage par les Turcs étaient surtout une certaine ethnie d’Éthiopie, et que 80 % des enfants émasculés mouraient des suites de l’opération…

1. Énonciation : comment et par quels mots (pronoms, temps des verbes, etc.) l’auteur crée-t-il une situation d’énonciation telle que le lecteur ne doit pas prendre ce texte au premier degré, mais avec ironie ?
2. En quoi le choix de présenter le texte en courts alinéas contribue à l’ironie ?
3. « Les peuples d’Europe […] défricher tant de terres. » Expliquez clairement en quoi cet alinéa est ironique.
4. Même question pour l’alinéa : « Ceux dont il s’agit […] il est presque impossible de les plaindre. »
5. Même question pour l’alinéa : « On peut juger de la couleur […] leur tombaient entre les mains. »
6. Dans l’alinéa « Il est impossible […]pas nous-mêmes chrétiens », Montesquieu sous-entend une proposition, évidente pour un lecteur chrétien de l’époque, qui permet d’arriver à sa conclusion : « nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens ». Quelle est cette proposition implicite ? En quoi cette façon d’argumenter est-elle habile ?
7. Classez les différents arguments employés selon leur domaine (économique, historique…). Justifiez ce classement par des citations.
8. À quelle conclusion le dernier alinéa veut-il amener le lecteur ?
9. Dans quelle catégorie de textes argumentatifs classeriez-vous ce texte ? Pourquoi ?
10. Question bonus : lisez le texte « Race noire », (p. 61) de l’anthologie, et à partir de l’argument fallacieux portant sur les femmes, rédigez un alinéa ironique à la façon de Montesquieu.

Race noire

« L’infériorité intellectuelle du Nègre se lit sur sa physionomie sans expression ni mobilité. Le Nègre est un enfant. Les peuples de race nègre qui existent à l’état de liberté, à l’intérieur de l’Afrique, ne peuvent guère dépasser le niveau de vie de tribu. D’un autre côté, on a tant de peine, dans beaucoup de colonies, à tirer un bon parti des Nègres, la tutelle des Européens leur est tellement indispensable, pour maintenir chez eux les bienfaits de la civilisation, que l’infériorité de leur intelligence, comparée à celle du reste des hommes, est un fait incontestable. […]
Les Nègres imposent aux femmes de durs travaux. Chez eux la femme n’est qu’un auxiliaire du travail, un serviteur de plus. La fabrication de la farine et du pain, le travail de la terre, et les plus fatigantes occupations sont le lot de la Négresse dans sa partie. On a dit, peut-être avec raison, que pour la Négresse l’ancien esclavage était un bienfait : elle ne faisait alors, en devenant l’esclave d’un maître, que changer d’oppresseur. »

Louis Figuier, Les races humaines, Hachette, 1872, p. 593.

Attention : comme c’est malheureusement trop souvent le cas dans l’édition, ce texte est cité de seconde main (repris dans un volume de la Découverte, 1983, p. 60 et 62). Or il a été charcuté, sans que les coupes soient indiquées. La moindre des choses, quand on cite un ouvrage, serait de vérifier le texte. Voyez donc le texte orignal de Louis Figuier à la p. 593 [4]. Pour la petite histoire, notons que si Voltaire est bien sûr cité dans l’ouvrage pour l’extrait de Candide qui donne le titre, le grand Luminaire national a parfois aussi signé de jolies perles. Voir le site Contreculture, et mon article sur « AMOUR SOCRATIQUE » (Dictionnaire philosophique de Voltaire).

Dans la même séquence, j’avais commencé par l’étude de l’extrait des Lettres à Lucilius de Sénèque (op. cit., pp. 36 à 41).
Il s’agit de la lettre XLVII : « Qu’il faut traiter humainement ses esclaves ». On appréciera le paragraphe consacré aux esclaves qui servent la lubricité du chef de la maison :
« Vient ensuite l’échanson, en parure de femme, qui s’évertue à démentir son âge : il ne peut échapper à l’enfance, l’art l’y repousse toujours, et déjà de taille militaire, il a le corps lisse, rasé ou complètement épilé : il consacre sa nuit entière à servir tour à tour l’ivrognerie et la lubricité du chef de la maison : il est son Jupiter au lit, et à table son Ganymède. »
Il s’agit de la traduction domaine public de Joseph Baillard. Voici le texte latin :
« Alius vini minister in muliebrem modum ornatus cum aetate luctatur : non potest effugere pueritiam, retrahitur, iamque militari habitu glaber retritis pilis aut penitus evulsis tota nocte pervigilat, quam inter ebrietatem domini ac libidinem dividit et in cubiculo vir, in convivio puer est. »
Et voici la traduction plus récente d’Alain Golomb (Sénèque, Apprendre à vivre, choix de lettres, Arléa, 2001) :
« Un autre qui sert le vin, paré comme une femme, se bat contre son âge. On ne le laisse pas échapper à l’enfance, on l’y ramène. Bien qu’il ait déjà l’apparence d’un soldat, il est tout épilé (à la pierre ponce ou à la pince). Il veille toute la nuit, qu’il partage entre la beuverie et la débauche de son maître. Au lit, c’est un homme, à table un petit garçon. »
J’ai un petit faible pour la version ancienne, même si elle est paradoxalement plus libre, et ajoute un « échanson », un « Ganymède » et un « lubricité » un peu sollicités…

Où l’on vérifie que la thématique de l’altérité se révèle toujours riche en surprises… C’est d’ailleurs en corrigeant le questionnaire sur ce texte qu’un élève a semblé avoir une révélation. Comme il répondait à une question en disant : « les noirs » au lieu de « les esclaves », je l’ai repris. C’est alors qu’il a eu ce mot : « Ah ! tous les esclaves n’étaient pas noirs ? » Et chez cet élève noir en désarroi scolaire, la remarque n’était pas anodine…

- Voir aussi « Du crime contre nature », de Montesquieu. On aura peut-être la curiosité de lire l’ensemble du Livre XV, et de pousser jusqu’au Livre XVI, consacré à la « servitude domestique », c’est-à-dire « celle où sont les femmes dans quelques pays ». Ça vaut le coup !

Le même ouvrage propose un extrait de la Tragédie du roi Christophe (I, 7) d’Aimé Césaire, et de Cahier d’un retour au pays natal. J’ai lu ce premier texte, ce jour, en hommage à Césaire, dont j’avais déjà proposé la première scène d’Une saison au Congo, dans la séquence de théâtre. J’en profite pour rappeler cet extrait du Discours sur le colonialisme (1955) : « il vaudrait la peine de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle […] qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. » [5] Sur la littérature noire, voir L’arbre à tchatche (découverte de la culture africaine).

Lionel Labosse


Voir en ligne : « De l’esprit des lois » sur Wikipédia


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[1Ironie (figure de pensée) : Dire le contraire de ce que l’on pense (notamment par antiphrase), en laissant entendre plus ou moins implicitement la vérité. Pour être perçue par le lecteur, l’ironie exige une réinterprétation des propos de l’auteur. Il y a un risque de contresens si le lecteur est naïf ou inattentif.

[2Opération liée à un certain cliché : cf. La Légende du sexe surdimensionné des Noirs, de Serge Bilé.

[3Je suis d’ailleurs honoré et fort confus que le professeur René Pommier ait cité le présent article dans la mise au point que ce passionné a consacrée dans son style polémique à – je cite – « La bêtise noire de madame Tobner ».

[4Cf, sur ce sujet des citations non vérifiées, mon article sur La Comédie indigène, de Lotfi Achour.

[5Quand il a écrit cette phrase, Césaire n’avait sans doute pas en tête le génocide arménien

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