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Jeu de massacre anti-colonialiste

La Comédie indigène, de Lotfi Achour

Pièce présentée au Tarmac, La Villette, Paris, octobre 2007

lundi 8 octobre 2007, par Lionel Labosse

Après avoir abandonné un premier projet de pièce consacrée à « l’enseignement du français dans les anciennes colonies françaises », parce qu’il voyait la France avancer sur la voie du métissage, Lotfi Achour, exaspéré par l’épisode de la loi de février 2005 sur les « bienfaits de la colonisation », remet son ouvrage sur le métier, et préfère le documentaire à la fiction. En compagnie de Natacha de Pontcharra [1], il plonge dans les archives pour donner une idée de l’ambiance coloniale. Textes d’auteurs célèbres, chansons exotiques et coloniales, écrits pseudo-scientifiques, débats à la Chambre des Députés fournissent la matière de la pièce, ancrée dans la période la plus terrible de la colonisation, où la France hésitait à « l’extermination pure et simple de tous les Algériens », entre 1830 et 1930, date de l’exposition coloniale de la porte de Vincennes. Cette vision de l’indigène est toujours sous-jacente dans certains discours actuels, celui sur la polygamie par exemple [2]. L’habitude de massifier les Français d’origine maghrébine en les « comptabilisant tous dans les cinq millions de Français musulmans » relève du même ordre d’esprit qui nie l’individualité de l’« indigène ». Lotfi Achour a également voulu rendre compte de l’intériorisation de ce discours par ceux qui en sont les victimes. Le spectacle, qui réunit quatre acteurs excellents dont une chanteuse (Thierry Blanc, Marcel Mankita, Ydire Saidi, Lê Duy Xuân), est original dans sa forme ; il parvient à trouver sa cohérence malgré l’hétérogénéité des textes qui le composent, dont on pourra trouver certains trop ardus, par exemple l’extrait d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Il est difficile de se plonger à la seconde dans le style complexe de l’extrait qui nous est proposé, mais la mise en scène nous en propose un commentaire sous la forme d’un tableau vivant joué derrière une cloison transparente, ce qui nous permet de le ressentir plus qu’on ne le comprend. De nombreuses trouvailles de mise en scène arrivent à faire passer des discours techniques, et à polir par l’humour ces discours gratinés du gratin des sciences et des lettres. Malgré quelques menues approximations dans le texte, La Comédie Indigène est une irremplaçable leçon d’histoire, d’éducation civique… et surtout de théâtre !

Jeu de massacre

Les gloires nationales de notre littérature ne sont pas épargnées, cela commence par André Gide, dont une phrase extraite de son Voyage au Congo (1927) rappelle que si ce texte avait été vilipendé à sa parution pour anti-colonialisme, son auteur n’était pas exempt des préjugés de l’époque. C’est là où le bât blesse : il serait facile de jeter ces auteurs indistinctement dans la poubelle de la littérature, sans tenir compte du contexte. Rappelons que, au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, et qu’à l’époque où 90 % des gens étaient racistes et colonialistes, celui qui n’était que raciste était en avance. Nous-mêmes, juges juchés sur les confortables cothurnes de la modernité, ne sommes, selon la célèbre phrase de Bernard de Chartres, que « nains juchés sur des épaules de géants », alors quoi, tirer les oreilles de ces géants parce que là où leurs ancêtres ne virent rien et où ils décelèrent une souris, une montagne nous saute aux yeux ? On trouve ensuite Alphonse de Lamartine, dont la citation « La race est la prédisposition instinctive, pour ainsi dire physique, c’est la civilisation dans le sang », si l’on en croit cet article d’Alain Ruscio à propos de Sur la guerre et l’État colonial, d’Olivier Le Cour Grandmaison, serait plutôt due à « un certain Bonnafont » [3]. Cependant, on aurait pu citer un
Discours du 2 mai 1834 à la Chambre des députés qui nous replace dans l’ambiance de l’époque, ainsi que, 50 ans plus tard, le 30 juillet 1885, au même endroit, la fameuse réponse de Georges Clemenceau, à Jules Ferry : « Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie ». On pense également au méconnu mais important roman de l’auteur néerlandais Multatuli, Max Havelaar, dénonçant les méfaits du colonialisme en Indonésie. Ce jeu de massacre fait évidemment songer au modèle que constitue le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, et les hésitations sur les condamnations à l’emporte-pièce de tel ou tel intellectuel du passé rappellent l’opposition entre Césaire et Senghor, dont le premier condamnait dans son Discours le livre de Placide Tempels La Philosophie bantoue, que le second adulait (voir à ce sujet l’excellent ouvrage Discours sur le colonialisme de la collection « Textuel INA », CD de la lecture d’Antoine Vitez en 1989 à Avignon et livret de Daniel Delas).

Guy de Maupassant

Guy de Maupassant est épinglé pour une citation tronquée, que j’ai retrouvée entière dans « Le Zar’ez », un des récits sur l’Algérie regroupés dans Au soleil (Cliquez sur le titre pour lire une étude complète de ce recueil) : « Les Arabes passent, toujours errants, sans attaches, sans tendresse pour cette terre que nous possédons, que nous rendons féconde, que nous aimons avec les fibres de notre cœur humain ; ils passent au galop de leurs chevaux, inhabiles à tous nos travaux, indifférents à nos soucis, comme s’ils allaient toujours quelque part où ils n’arriveront jamais. Leurs coutumes sont restées rudimentaires. Notre civilisation glisse sur eux sans les effleurer. » Une deuxième citation provient de « Vers Kairouan » : « Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à fleur de terre autour des touffes de jujubiers. Jamais ce nonchalant cultivateur ne s’arrête ou ne se baisse pour arracher une plante parasite poussée devant lui ». Une autre citation, extraite de « Marroca » (Mademoiselle Fifi), évoque les filles en Afrique, « toutes aussi malfaisantes et pourries que le liquide fangeux des puits sahariens ». Il semble que notre Guy national soit une mine en la matière ! Pourtant, si l’on ne connaissait de lui que la nouvelle « Boitelle », du recueil La main gauche, on ferait de Maupassant le parangon des auteurs antiracistes… [4]

Tocqueville, Montesquieu, Flaubert, Hugo

La correspondance d’Alexis de Tocqueville est également citée (lettre du 22 octobre 1843, à Gobineau, son ancien chef de cabinet) : « […] peu de religions aussi funestes aux hommes que celle de Mahomet. Elle est, à mon sens, la principale cause de la décadence aujourd’hui si visible du monde musulman et quoique moins absurde que le polythéisme antique […] ». On trouve aussi un extrait de son œuvre majeure, De la démocratie en Amérique, dont on lira une analyse critique sur le site Contreculture. Montesquieu est épinglé sur la polygamie, avec une citation qui n’est jamais sortie telle quelle de sa plume : « la monogamie est une loi physique dans les climats froids ou tempérés ». Son discours est beaucoup plus subtil, même s’il est tout à fait contestable aujourd’hui [5]. (Voir De l’esprit des lois, livre XVI, chapitre II : « Que, dans les pays du midi, il y a, dans les deux sexes, une inégalité naturelle »). Voici une citation extraite du chapitre IV : « À regarder la polygamie en général, indépendamment des circonstances qui peuvent la faire un peu tolérer, elle n’est point utile au genre humain, ni à aucun des deux sexes, soit à celui qui abuse, soit à celui dont on abuse ». Flaubert a droit à une lettre, [6] Il y relate une expérience de son ami Maxime Du Camp : « À Mouglah, dans les environs du golfe de Cos, Max s’est fait polluer par un enfant (femelle) qui ignorait presque ce que c’était. C’était une petite fille de 12 à 13 ans environ. Il s’est branlé avec les mains de l’enfant posées sur son vi » (sic). [7] Cette phrase, si Flaubert, l’eût commise aujourd’hui, effacerait à jamais son œuvre, comme on a vu Patrick Font, humoriste gênant, être disqualifié pour moins que ça. [8] Une citation attribuée à Victor Hugo est de seconde main, mais reflète sa position sur l’Algérie : « C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde, c’est à nous d’illuminer le monde » (voir Victor Hugo et la conquête de l’Algérie).

Éclairage historique

On trouvera dans l’ouvrage de Philippe Darriulat, Les patriotes : la gauche républicaine et la nation, 1830-1870 (Le Seuil, 2001), un chapitre éclairant consacré à « La question algérienne ». L’historien démontre l’ambiguïté des républicains — qui constituaient la gauche de l’époque — à l’égard de la colonisation : « Conquérir l’Algérie, c’est extraire un coin de la planète des ténèbres de l’obscurantisme pour l’exposer aux Lumières, afin de participer à l’extension du progrès qui doit recouvrir l’ensemble du globe » (p. 62). Chez ces patriotes du moins, et au début de cette colonisation, il n’y a donc pas à proprement parler de racisme, d’autant plus que ces patriotes justifient leur anglophobie en prétendant que « Si la France et l’Angleterre peuvent coloniser, seule la France peut civiliser » (p. 66). Il ajoute que « les démocrates sont presque toujours les seuls, malgré leur colonialisme fanatique, à condamner les exactions commises par des Français en Algérie. […] c’est la presse républicaine qui dénonce les horreurs commises par l’armée française en 1845. » (voir ci-dessous, le massacre perpétré par Aimable Pélissier). Leur tolérance concerne aussi le mode de vie, et la religion (car les démocrates « voient d’un très mauvais œil le prosélytisme des premiers missionnaires chrétiens » (p. 70). Cependant, « au fur et à mesure que la guerre se développe, qu’Abd el-Kader organise la résistance, les républicains se font de moins en moins compréhensifs, de plus en plus répressifs, et multiplient des prises de position allant dans le sens d’un emploi quasi systématique de la force. » (p. 71). Le dernier aspect, selon l’auteur, est la volonté d’expérimentation sociale : « les républicains défendent l’idée d’une colonisation de peuplement, reposant sur un état de droit et sur la cohabitation avec des populations autochtones dont on respecte les propriétés, les croyances et les coutumes. » (p. 73). C’est à cette aune qu’il faudrait à mon avis relire les saillies de nos auteurs.

Balzac aussi !

On aurait quand même pu varier les auteurs, car il n’y a pas que Maupassant pour être empreint d’un racisme bon teint, et puis on pourrait se pencher aussi sur d’autres colonies. Au hasard de mes lectures actuelles, voici par exemple ce portrait d’une Javanaise, extraite de Splendeurs et misères des courtisanes, d’Honoré de Balzac (éd. Philippe Berthier, Garnier Flammarion, 2006, p. 119) : « Asie, qui devait être née à l’île de Java, offrait au regard, pour l’épouvanter, ce visage cuivré particulier aux Malais, plat comme une planche, et où le nez semble avoir été rentré par une compression violente. L’étrange disposition des os maxillaires donnait au bas de cette figure une ressemblance avec la face des singes de la grande espèce. Le front, quoique déprimé, ne manquait pas d’une intelligence produite par l’habitude de la ruse. Deux petits yeux ardents conservaient le calme de ceux des tigres, mais, ils ne regardaient point en face. Asie semblait avoir peur d’épouvanter son monde. Les lèvres, d’un bleu pâle, laissaient passer des dents d’une blancheur éblouissante, mais entre-croisées. L’expression générale de cette physionomie animale était la lâcheté. Les cheveux, luisants et gras, comme la peau du visage, bordaient de deux bandes noires un foulard très riche. Les oreilles, excessivement jolies, avaient deux grosses perles brunes pour ornement. Petite, courte, ramassée, Asie ressemblait à ces créations falotes que se permettent les Chinois sur leurs écrans, ou, plus exactement, à ces idoles hindoues dont le type ne paraît pas devoir exister, mais que les voyageurs finissent par trouver. En voyant ce monstre, paré d’un tablier blanc sur une robe de stoff, Esther eut le frisson ». Joli, non ? Je dois dire que, de même que je l’ai constaté en ce qui concerne l’homophobie, on a tendance, encore plus depuis Internet, à relayer sans cesse les mêmes citations, et le malheureux auteur d’un écart de langage se voit identifié en quelques clics comme un raciste ou homophobe invétéré [9]. Cela m’incite à rechercher toujours les sources des citations, et bien souvent, ces citations s’avèrent de seconde main, déformées, et leur ressassement, finalement, revient à pratiquer le même type d’amalgame que celui qu’on leur reproche. Cela dit, en dépit de ces quelques approximations, le propos de cette pièce, bien sûr, est juste et légitime.

De Engels à Sarkozy

Il n’y a pas que les auteurs français. Engels aussi abonde le bêtisier : « Et si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs » (Voyez cet article). Les militaires ont droit à leur chapitre, et l’on rappelle des massacres, comme celui commis par Pélissier sur la tribu des Ouled-Riah en 1845 (malheureusement confondu avec Saint-Arnaud dans la pièce). On pourra s’irriter, ici ou là, de ne trouver que des témoignages à charge, sans aucun contrepoint, sauf l’humour, heureusement ; mais il faut prendre en considération le contexte dans lequel cette comédie a été écrite, entre loi sur les « bienfaits » de la colonisation et Allocution du président de la République française prononcée à l’Université de Dakar le 26 juillet 2007, dont un extrait ne fait pas tache dans le spectacle : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. […] Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin » [10]. La partie de la pièce consacrée au racisme anti-arabe et aux guerres coloniales est ironiquement accompagnée en contrepoint par la chanson La fille du bédoin. À la décharge de notre président bien-aimé, il faudrait rappeler que la vision du noir du nègre qui lui a fourgué ce discours doit sans doute à un cours de culture générale de l’ENA qui a dû citer sans la contextualiser une citation du fameux « Orphée noir » de Jean-Paul Sartre : « Les techniques ont contaminé le paysan blanc, mais le noir reste le grand mâle de la terre, le sperme du monde. Son existence c’est la grande patience végétale ; son travail, c’est la répétition d’année en année du coït sacré. Créant et nourri parce qu’il crée. Labourer, planter, manger c’est faire l’amour avec la nature. » (PUF, 1948, p. XXXII).

Le sexe aux colonies

La sexualité occupe une place importante dans cette pièce, elle semble le point d’articulation principal de la pensée raciste, le moyen d’un mépris fait de fascination et de répulsion [11]. Il en est question dès la deuxième scène : « L’art d’aimer aux colonies » (titre d’un ouvrage publié en 1893 par le Dr Jacobus X, éditions Anquetil [12]), d’un « sixième sens, le sens génésique ». La « lubricité » du Chinois est évoquée, et « la gracilité du pénis en rapport avec les faibles dimensions de l’appareil féminin ». Le mot « congaï » désigne les femmes annamites [13]. Le Canaque est l’objet d’une subtile distinction d’avec le Nègre, de par la couleur de ses muqueuses. Les Nègres et les Négresses ont des organes de grande dimension, qui vont de pair avec leur « système nerveux […] moins développé que celui du blanc », et un hymen moins fragile, dont on devine qu’il autorise davantage d’intrusions considérées comme moins graves si non consenties [14]. Cela donne les « pas percées », petites filles qui s’achètent à Saint-Louis pour une somme modique. Cette absence de sensibilité explique que le Nègre s’adonne au coït en y consacrant « le triple » de temps. La circoncision est abordée, peu appréciée de l’Européen chrétien. On s’amuse de ce fantasme de domination par le langage pseudo-scientifique que la mise en scène fait ressortir, en parallèle avec les scènes de domination par le langage hypocoristique en usage dans l’instruction militaire (« Si brigand y’en a jeter contre ton case / Toi y’en a faire quoi ? / Y’en a appeler camarades / Et tout le monde y’en a punir brigand »). Et si le fantasme sexuel avait une grande part dans le processus de colonisation ; et si, bridé par le puritanisme judéo-chrétien, l’Européen était avant tout allé chercher aux colonies l’occasion d’assouvir ses pulsions dans l’impunité ?

Colonies altersexuelles ?

Le tableau ne serait pas complet sans la stigmatisation de l’altersexualité : l’Asiatique est « sodomite et pédéraste ». Le Mélanésien des Nouvelles-Hébrides est « pédéraste faute de femmes ». La vahiné pratique « depuis contact de la civilisation européenne les vices de Lesbos ». Lors des dissections, le pénis des Arabes « présente encore un développement considérable », preuve de sa propension au « coït anal ». « Tout lui est bon, l’âge comme le sexe ». La polygamie se pervertit et mène à « l’amour inter masculos et inter feminas », tandis que la femme arabe « se prostitue au premier venu ». On vérifie à nouveau ce que dénonce Charles Gueboguo : que le regain actuel d’homophobie en Afrique, consistant à prétendre que l’homosexualité est un vice des blancs, n’est qu’une pâle imitation du racisme colonial, consistant à attribuer à celui qu’on méprise une qualité qu’on méprise également (cf. la citation de Frantz Fanon incluse dans cette brève). Une nouvelle citation de Maupassant extraite d’« Alger », dans le même recueil, est fort instructive sur cet amalgame : « Ce qui prouve combien ce vice est entré dans les mœurs des Arabes, c’est que tout prisonnier qui leur tombe dans les mains est aussitôt utilisé pour leurs plaisirs. Sils sont nombreux, l’infortuné peut mourir à la suite de ce supplice de volupté. Quand la justice est appelée à constater un assassinat, elle constate aussi fort souvent que le cadavre a été violé, après la mort, par le meurtrier ». Voici en bonus la phrase qui précède l’extrait : « Mohammed il doit rien faire, parce que c’est la femme du lieutenant ». C’est la mise en scène de Lotfi Achour qui réplique sobrement mais brillamment à ces allégations : dans le noyau central du dispositif scénique, deux tirailleurs sont enlacés à l’étroit sur un lit de camp, évoquant avec émotion, voire tendresse la fraternité du combat. Plus tard, pour la chanson La fille du bédoin, qui évoque davantage un fantasme occidental qu’une réalité arabe, l’un des acteurs est travesti.

La clé de ces projections, de ces citations, est peut-être donnée par l’extrait de Conrad, placé au milieu de la pièce : « Nous pénétrions de plus en plus au cœur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait ! » Il y est question de terre et d’homme préhistorique, et l’on surprend le voyageur européen en pleine régression, s’abandonnant à la nature, comme l’instructeur militaire s’amuse avec le Nègre dans un rapport de jouissance textuelle. Absente du texte, une pluie amniotique coule sur les parois transparentes qui nous séparent de cet homme nu en position fœtale [15]. Du grand art…

- Lire un extrait du texte de la pièce avec quelques-unes de ces citations, sur le site de l’Humanité. Lire la critique de Soopa Seb, et mes articles sur Au soleil de Guy de Maupassant et sur Terre d’ébène, d’Albert Londres. Un site intéressant, celui de Michel Mégnin, historien qui s’est intéressé à l’image coloniale (photos, cartes postales…)

- En mars 2010, présentation au Tarmac de la nouvelle pièce de Lotfi Achour : HOBB Story, Sex in the (Arab) city. Comme son titre l’indique, il s’agit d’évoquer les tenants et aboutissants de la sexualité au quotidien dans les communautés arabo-musulmanes par le vaste monde, notamment en Tunisie. Une large place y est faite à l’homosexualité ; le principe est le même, il s’agit d’un montage de documents divers, mais avec cette fois-ci une grande place laissée à des témoignages vidéo, des interviews d’anonymes.
- Octobre 2010, sortie du film Vénus Noire, d’Abdellatif Kechiche, qui traite du même sujet.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Présentation de la pièce sur le site du Tarmac


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[1Les documents sur la pièce ne présentent pas un « auteur », mais citent Natacha de Pontcharra pour une « collaboration artistique » à une pièce qui est présentée comme un collage de citations, et qui pourtant est bien plus que ça !

[2Les propos de l’auteur de la pièce sont extraits d’une entrevue avec Bernard Magnier publiée dans le Journal du Tarmac, qu’on peut télécharger ci-dessous. En ce qui concerne les citations d’auteurs, aucune référence n’étant donnée, je me suis livré à une recherche approfondie pour les retrouver.

[3Voir une édifiante lecture de droite du même ouvrage, due à François-Georges Dreyfus, du Club de l’Horloge. Cet ouvrage semble d’ailleurs avoir fourni plusieurs citations de la « Comédie indigène ».

[4Citations à rapprocher, pour relativiser, de cet extrait des Mille et une Nuits , « Histoire de Kamaralzaman », traduction de Joseph Charles Mardrus, Bouquins, 1989, Tome 1, p. 583 : « Les gens qui habitent cette ville sont des envahisseurs venus des noirs pays de l’Occident ; ils sont venus par mer, un jour, ont débarqué ici à l’improviste et ont massacré tous les musulmans qui habitaient notre ville. Ils adorent des choses extraordinaires et incompréhensibles, parlent un langage obscur et barbare, et mangent des choses pourries qui sentent mauvais, par exemple le fromage pourri et le gibier faisandé ; et ils ne se lavent jamais ; car, à leur naissance, des hommes fort laids et vêtus de noir leur arrosent le crâne avec de l’eau, et cette ablution, accompagnée de gestes étranges, les dispense de toutes autres ablutions durant le reste de leurs jours. Aussi, ces gens, pour ne jamais être tentés de se laver, ont commencé par détruire les hammams et les fontaines publiques ; et ils ont construit sur leur emplacement des boutiques tenues par des putains qui vendent, en guise de boisson, un liquide jaune avec de l’écume qui doit être de l’urine fermentée, ou pis encore ! Quant à leurs épouses, ô mon fils, c’est la calamité la plus abominable ! Comme leurs hommes, elles ne se lavent guère, mais elles se blanchissent seulement la figure avec de la chaux éteinte et des coquilles d’œufs pulvérisées ; de plus, elles ne portent point de linge, ni de caleçon qui puisse les garantir, par en bas, contre la poussière du chemin. Aussi leur approche, mon fils, est-elle pestilentielle ; et le feu de l’enfer ne suffirait pas pour les nettoyer ! »

[5Sauf pour Hélène Carrère d’Encausse, que la polygamie fait toujours tiquer ! Voir aussi ce qu’en pense Rama Yade.

[6Vous n’en trouverez nulle trace sur le site de l’université de Rouen, car l’édition numérisée est celle de Conard, expurgée des meilleurs passages, en l’occurrence ici, des quinze dernières lignes.

[7Lettre à Louis Bouilhet, 15 novembre 1850, in Correspondance, Éd. Bernard Masson, texte établi par Jean Bruneau, Folio, 1998, p. 138.

[8Flaubert vaut bien mieux que cette goutte de stupre dans l’océan de son génie. Lire l’analyse de son voyage dans « Un Normand en Orient », article de Frédéric Gournay paru dans Social traître n°1, ainsi que mon article sur la Correspondance de Gustave Flaubert. Le lien précédent, c’est pour les archives ; voici le nouveau site de Social traître.

[9Voir l’analyse du procès en homophobie contre André Breton, dans mon essai Altersexualité, Éducation & Censure.

[10Au passage, un détail amusant : dans l’article d’Alain Ruscio cité ci-dessus, le mot « acception » est utilisé à bon escient, alors que dans le discours de Dakar, pourtant publié sur le site de l’Élysée, entre autres approximations de langage, il est confondu avec « acceptation » : « je parle de l’homme au sens de l’être humain et bien sûr de la femme et de l’homme dans son acceptation générale » Où l’on voit que les « Nègres » de l’actuel président justifient la diatribe du Nouvel Obs sur l’illettrisme, à moins que, là aussi, l’Afrique ne les ait conduits à la régression ! On notera en outre dans ce discours l’omniprésence de la place du Père, de l’Homme, et la portion congrue laissée à la Mère… Voir le Rebond de Véronique Tadjo pour Libé.

[12Information trouvée sur le site d’un spécialiste en la matière, Michel Mégnin, que je cite : « Sous couvert de conseils moraux et médicaux, le docteur en question, disciple de Tardieu et de Martineau écrit un ouvrage raciste insupportable sur les vices des « indigènes ». Quelques paragraphes sur les Arabes dont « les mœurs » ont été étudiées au bagne de Cayenne (!) n’expliquent pas que dans l’édtion 1927 l’illustration (non créditée) se compose exclusivement de 17 nus Lehnert & Landrock, dont un en couverture ! ».

[13Dans Voyage en Indochine de Gaston Donnet, j’ai trouvé cette jolie définition : « c’est un petit animal porteur de robes de soie multicolores, de bracelets, de colliers et de bagues, d’ombrelles et de mouchoirs roses. Petit animal difficile à cataloguer dans l’échelle des êtres, participant à la fois du singe, de l’écureuil et de la femme. Ce que voyant, l’homme abusé par cette dernière ressemblance a voulu en faire sa compagne ».

[14Notons que pour une fois il n’est pas question uniquement de la dimension de l’organe masculin, mais aussi féminin, exclu de l’ouvrage récent La Légende du sexe surdimensionné des Noirs, de Serge Bilé, dans lequel le mot « Noirs » ne désigne que des mâles.

[15Anecdote : l’une des premières réactions d’une de mes élèves, a été de se déclarer « choquée ». Comme je lui demandais quels propos l’avaient particulièrement choquée, elle m’a répondu que ce n’étaient pas des propos, mais la nudité de l’acteur ! À part cela, ces élèves (de 1re), dont certains assistaient pour la première fois à un spectacle de théâtre, ont été enthousiasmés.