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Un autre monde à quatre heures de train

Amsterdam, capitale altersexuelle

Homomonument & baqueroumes

lundi 21 avril 2008, par Lionel Labosse

Surprenante Amsterdam, cette Venise où il n’y a pas besoin d’être un Christ pour marcher sur l’eau, où les filles s’affichent en vitrine sans qu’on leur jette la pierre, où le maire signe un mot de bienvenue dans le dépliant destiné aux touristes altersexuels, où un monument public est dédié aux homosexuels victimes du nazisme et de toutes les persécutions… Quelques instantanés en avril 2008.

Tolérance, tel est le maître mot d’Amsterdam. Tolérance pour les juifs, accueillis en grand nombre entre la fin du XVe et la fin du XVIIe siècle, fuyant l’Inquisition espagnole ou la Pologne, à la fin de la guerre de Trente ans (1618-1648), et plus ou moins protégés sous l’Occupation [1]. Tolérance pour la prostitution, avec ces vitrines du quartier rouge derrière lesquelles les filles — dont certaines n’en sont pas à 100 %, prévient la police — exhibent en souriant leurs charmes pour les jeunes touristes. Cela fait penser à King Kong théorie, de Virginie Despentes : « Les prostituées forment l’unique prolétariat dont la condition émeut tant la bourgeoisie ». Il semble qu’à Amsterdam, les prostituées soient respectées à l’égal des dockers, et échangent la commisération des bourgeois royalo-sarkozystes contre une protection sociale plus pragmatique. Le métier est essentiellement féminin [2], certes (quoique…), mais les petites annonces, y compris dans des documents plus ou moins officiels, sont truffées de publicités pour des « escort boys », euphémisme pour « prostitués ».
Tolérance pour les drogues douces, qui se vendent et se consomment librement. Contrairement à ce qu’on prétend, le joint se fume absolument partout, et pas seulement dans les coffee shops. Il est peu de rues commerçantes dont n’émane la pénétrante odeur reconnaissable entre toutes, pas seulement des bars, mais de tout endroit où un être humain est susceptible de ne pas être en état d’intense activité. Tolérance même pour les innombrables blacks vendeurs de drogue (sans doute moins douce) à la sauvette — « hey, man ! » — contre lesquels pourtant tous les guides préviennent les touristes. Tolérance pour les homos ; et plus que tolérance : respect et intérêt, comme pour les juifs. Attention : je ne suis pas en train de faire une apologie. Pour ma part, figurez-vous, je n’ai jamais été — fontaine, je me réserve le droit d’un jour boire de ton eau ! — consommateur ni de tabac, ni de cannabis, ni de prostitution. Si vous voulez connaître mon opinion, il ne me déplairait pas que, dans les grandes villes notamment, ou du moins dans les villes où il y a plus d’un bar, on ait choisi la voie intermédiaire d’une proportion d’établissements avec et sans tabac. Sur plusieurs centaines de bars à Paris, pourquoi faut-il qu’une loi nous ait fait passer en un seul jour de 100 % fumeurs à 0 % fumeurs ?
Alcool interdit en public
À côté de ça, on tente avec pragmatisme — encore — de canaliser la liberté — et Dieu sait si cette ville est experte en matière de canalisation — en confinant chaque activité dans son périmètre, à l’instar de ces fameuses fenêtres sans volets ni rideaux qui redessinent la frontière entre le public et l’intime. On est censé ne pas consommer de l’alcool en public, parce que tout est fait pour qu’on puisse en consommer à des tarifs corrects dans des lieux suffisamment nombreux dédiés à ce plaisir. Une bière dans un bar d’Amsterdam vous coûte deux fois moins cher qu’à Paris. Comment font-ils ? [3] De même, une fois qu’on a bien bu, la police nous invite à pisser dans les lieux réservés à cet usage, à utiliser les toilettes des bars tout en laissant un pourboire (pourboire justifié car justement, le client n’est pas assommé) ou, en cas d’urgence, à demander à utiliser les toilettes… des postes de police ! (si ! je l’ai lu !) Le pisseur sauvage risque l’amende. Mieux : quelques jours avant la fameuse fête de la reine (30 avril), ont été semées des grappes d’urinoirs en plastique, un peu partout dans la ville. À Paris, plutôt que d’installer des urinoirs plastiques et pragmatiques, on préfère laisser pisser (le maire il n’ose ?), et augmenter cette pollution olfactive d’une pollution visuelle de panneaux indiquant que le fait d’uriner dans la rue vous fait risquer des amendes. L’objet de ces panneaux ne serait-il pas moins d’être efficace que de glisser de l’argent public dans des mains amies ? Et puis, les féministes hurleraient à la discrimination, alors, autant en rester à la sanisette, laquelle perpétue la tradition vespasienne du « pecunia non olet » [4].
Rue banale d'Amsterdam
Voici un exemple de la visibilité altersexuelle : le drapeau arc-en-ciel flotte sur les façades des commerces — ou des façades privées — y compris dans des rues résidentielles, et contribue à la diversité de la ville. Il n’y a pas un quartier gay, mais trois ou quatre, et tout se mélange allègrement. J’ai vu de mes yeux [5], sur l’une des principales artères, un groupe de six ou sept copines entrer joyeusement dans un sex-shop visiblement gay, choisir leurs achats tranquillement, demander conseil au vendeur sur ce qui était exposé en vitrine et qui convenait à leurs désirs apparemment tournés vers le même objet que le public-cible, de même que j’ai vu dans des sex-shops manifestement hétéros (je restais sur le trottoir, Monsieur le Commissaire, et je voyais tout ça de l’extérieur !) des hommes apparemment gays lécher les mêmes vitrines que le public-cible. Le stade revendicatif semble dépassé, et l’affichage d’un drapeau ou d’un signe distinctif n’est pas ressenti comme une agression à l’égard du reste de la communauté. Le pékin français est fort chatouilleux sur le moindre insigne communautaire, mais ne semble pas remarquer les dizaines de milliers de panneaux publicitaires de quatre mètres sur trois qui polluent notre vision [6] et constituent un véritable communautarisme capitalistique. La loi interdit la dégradation de cet affichage, et les Casseurs de pub sont inquiétés par la police et la justice, au lieu des annonceurs et des politiciens qui laissent faire cette invasion…
Pan nu et sa flute
Cette statue d’Hermès trônant dans le jardin du Rijksmuseum symbolise l’attitude amstellodamoise : « Je suis beau et nu, et j’aime jouer de la flûte dans les jardins publics. Cela vous gêne ? Eh ! bien tant mieux, moi, cela ne me gêne pas que vous préfériez jouer de la contrebasse en queue de pie ! »
Homomonument Amsterdam
Inauguré en 1987, l’Homomonument de Karin Daan est unique au monde. Il symbolise les persécutions, notamment nazies, dont ont été et sont encore victimes les homosexuels par le monde. Il est assez difficile à photographier, car à la fois monumental et intégré à l’environnement. Il se trouve à quelques dizaines de mètres de l’émouvante maison d’Anne Frank, ce qui ridiculise la malheureuse « concurrence des mémoires » à la française. Il est constitué de trois triangles de granit rose, eux-mêmes inscrits dans un immense triangle délimité par une discrète ligne de granit. Un premier triangle plonge dans le canal, et porte des gerbes de fleurs en hommage à tel ou tel mort. Un malicieux hasard l’a placé à proximité d’une de ces nombreuses pissotières permettant à tout Amstellodamois muni d’une excroissance charnelle autorisant la miction en station debout, de se soulager des excès de la boisson locale fermentée, en nuisant le moins possible à la croissance des végétaux ligneux ou aux jouissances olfactives des badauds. D’aucuns en France hurleraient à l’inégalité des sexes, mais le pragmatisme hollandais autorise ce genre de discrimination [7]. Surtout, Amsterdam, contrairement à Paris, n’a pas encore été totalement annexée par la société Decaux. Seuls les équipements du tramway portent le logo de cette société, mais on peut encore pisser commerce équitable dans cette ville [8]
Homomonument groupe scolaire
Revenons à notre monument : un deuxième triangle au niveau du sol porte une inscription gravée : « Naar vriendschap zulk een mateloos verlangen » (« Un désir démesuré d’amitié »), tirée d’un poème de Jacob Israël de Haan (1881-1924). Un triangle élevé de 50 cm sert de banc public. J’y ai vu pique-niquer un groupe de personnes âgées des deux sexes — ignoraient-elles à qui leur cul rendait hommage ? — et même tout un groupe scolaire français se faire photographier debout dessus par leurs profs… version pédagogique du « trampling », sans doute ! Ce n’est pas à Paris, avec notre maire homophobe, que l’on verra ce genre d’odieux monument communautariste de sitôt !
Passons du coq à l’âne : je n’ai pas photographié un de ces beaux tramways qui sillonnent Amsterdam d’une façon si écologique (et limitent l’impressionnant pullulement des vélos individuels [9]), mais j’aurais voulu vous montrer comment, dans ce pays pourtant pas du tiers-monde, on a pu conserver des receveurs dans les tramways (je n’ai pas regardé s’il y en avait aussi dans les bus). Tiens, c’est bizarre, mais dans ces tramways, je n’ai pas vu de tags ni de branleurs qui emmerdent tout le monde. Il faudrait vraiment avoir l’esprit tordu pour établir un lien entre cette présence et cette absence… Excusez cette propagande communiste : il FAUT mettre les fonctionnaires au chômage ; et employer deux fonctionnaires dans un transport public au lieu d’un seul chauffeur, c’est vraiment rétrograde, en plus ça empêcherait dans la semaine qui précède les élections, TF1 de faire des reportages inquiétants sur les agressions dans les transports… Et puis allons-y, disons ce que nous avons sur le cœur : combien de temps les prétendus socialistes qui exercent le pouvoir à Paris se voileront-ils la face devant le scandale que constitue la cession à Decaux du service public de transport à vélos ? (comme naguère le lavage du Métro confié à des sociétés privées, qui permet de se laver aussi les mains du respect du code du travail). Si c’est ça le socialisme, alors basta. Voir cet article récent : « Vélib, la face cachée », qui confirme que oui, décidément, les prostituées sont les seules prolétaires qui émeuvent encore la bourgeoisie. Attention : ne croyons pas que le statut d’ouvrier municipal à la Ville de Paris soit idéal : le caporalisme et les petits salaires y sont également la règle, mais ils sont balancés par l’absence de certains désavantages, et peut-être des aides au logement. Il faudrait se demander, avec leurs salaires, à quelle distance de Paris peuvent loger ces ouvriers chargés de notre confort. Espérons que le mouvement actuel autour des employés sans-papiers fera bouger les choses. Le titre du magazine Têtu de mai 2008 affiché sur tous les kiosques m’a agacé prodigieusement : « Un président gay en 2012 ». Peu importe, en effet, que Sarkozy ou Bayrou ou Besancenot ou Hollande ou Royale soient gays ou lesbienne [10]. Ce qui importe, c’est qu’ils aient prouvé d’ici là qu’ils ne s’assoient pas sur leurs idéaux.
Statue de Multatuli
Pour terminer, une photo de la statue de Multatuli, auteur altersexuel méconnu en France, du fameux roman Max Havelaar, dénonçant les méfaits du colonialisme en Indonésie. Cette statue se trouve sur le plus large pont de la ville, le pont Torensluis, au-dessus du Singel.
Vous ne verrez ici nulle photo de tulipes, de fromages, de sabots, ni du quartier rouge, ni des nombreuses baqueroumes. Les tulipes, ça fait fleur bleue. Les fromages, ma tolérance pour la culture de ce pays bas a ses limites… Les filles du quartier rouge n’aiment pas qu’on les mitraille, ni leurs clients. Sachez que c’est comme on dit dans les guides : un quartier comme les autres, notre Pigalle en dix fois mieux [11], où on peut se promener en famille, ou seul, sans être harcelé par des rabatteurs. Si on a envie de sexe, on y va, point barre, sans éprouver le besoin de se cacher. De même pour les baqueroumes (appelées « leather bars » — bars cuir —, mais cela ne doit pas tromper). Je n’ai pas de photo, parce que ma respectabilité fait que, bien sûr, il est hors de question que je me sois abaissé à y mettre les pieds (sans quoi j’aurais pris quelques photos pour votre édification, vous connaissez mon dévouement pédagogique). Tout ce que j’en dis c’est ce que des personnes que j’ai interrogées à ce sujet m’ont confié, mais pour ne pas alourdir ma phrase, je vous ferai grâce des conjonctions de discours indirect. Il paraîtrait donc, selon ces milieux bien informés, que lesdites baqueroumes seraient largement ouvertes au public, sans qu’il soit nécessaire de montrer patte blanche (comme certains témoins anonymes m’ont dit que ça se faisait à Paris, moi, ce que j’en sais…), et qu’on y papoterait, boirait, jouerait au billard ou au flipper avant de s’attaquer à d’autres boules. Ces personnes m’ont dit que le matériel de prévention (capotes, gel) n’y serait pas fourni. Cela contribuerait à la propagation des IST ; d’un autre côté, les tarifs bas pratiqués dans ces bars ne comprennent pas la mise à disposition d’un matériel dont la gratuité n’est qu’un leurre ; de plus, ledit matériel est en vente partout dans des boutiques ouvertes au public, et en matière de prévention, cela fait belle lurette que des programmes de méthadone existent aux Pays-Bas… Maintenant, à chacun de décider si ce pays est un Eldorado… Ce ne sont là que quelques notes sur certains aspects très pointus d’une seule ville de ce pays !

Lionel Labosse


Voir en ligne : Gay Amsterdam sur le site officiel touristique de la ville


© altersexualité. com, 2008. Toutes les photos sont de Lionel Labosse.


[1On apprend dans cet article qu’à une certaine époque, les juifs ne furent guère tolérants pour leurs hérétiques, et que par exemple Spinoza fut excommunié !

[2Ce en quoi les Hollandais sont donc à mettre dans le même sac que les talibans.

[3Facile : dix fois moins de panneaux publicitaires que dans la prétendue ville Lumière, donc le consommateur ne paie pas le prix des pubs, soit 50 % du prix du verre de bière. Vous allez dire que je fais une fixette antipub… De plus, les politiciens n’ont pas, comme en France, cédé aux pots de vins de la grande distribution pour assassiner le petit commerce.

[4Voir à ce sujet l’excellent article de Thomas Querqy.

[5Il est bien évident que tout ce qui suit a été observé de l’extérieur ou par une étude purement spéculative et scientifique, dans la plus totale ataraxie !

[6Encore ! Mais c’est une obsession !

[7Rappelons à ces dames que les plus anarchistes d’entre elles peuvent se risquer à uriner debout. Il existe depuis des années divers ustensiles à cet usage, et les Néerlandaises n’ont pas été les dernières à innover en ce domaine. Voir ici et , mais il y en a d’autres…

[8Cela constitue un cercle vicieux, car quand Decaux propose par contrat des pissotières, des Vélib et des panneaux de pub « gratuits », cela double le prix des consommations à Paris — c’est le consommateur qui paie ces pubs, comme celles de la presse prétendue « gratuite » — donc réduit la consommation de bière. Au contraire, l’Amstellodamois moyen peut consommer beaucoup plus de bière, et doit pisser davantage ; sans oublier que, circulant davantage à vélo ou en transport en commun, son abstinence est moins indispensable…

[9On se demande s’il n’est pas trop tard pour installer un système de vélos publics, qui pourrait rendre aux piétons la jouissance d’une rambarde dans la ville !

[10Verriez-vous quelque autre nom subrepticement suggéré par ce magazine ?

[11Imaginez ce que serait Pigalle, ce qu’il pourrait être — ce qu’il nous rapporterait en devises — si nous étions un peuple moins hypocrite…