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Où s’arrêtera l’invasion de la pub ?

Concert-clystère au Zénith

L’incoercible pourrissement de notre vie quotidienne

mardi 20 septembre 2011, par Lionel Labosse

Quand j’ai publié il y a quelques mois la première Critique musicale altersexuelle de l’histoire de l’humanité, je croyais que ce serait aussi la dernière, n’étant pas musicologue. Eh bien ! voici une nouvelle première mondiale : la première « non-critique musicale » de l’histoire de l’humanité ! Il s’agit d’un concert auquel je n’ai pas pu assister, malgré toute ma bonne volonté, étant incapable de supporter le clystère de publicités qui précédait le concert. L’occasion de me rendre compte que ce monde dans lequel on veut nous faire vivre n’est plus tout à fait le mien.

Deux places gratos pour voir Trucmuche

Cette après-midi, je passe acheter des billets de théâtre au guichet d’une enseigne connue. Le vendeur me propose, étant « adhérent », deux places gratuites pour un concert de Trucmuche, chanteur connu véhiculant des valeurs humanistes sous-tendues de guitare électrique, de gauche, quoi, qui avait lieu ce soir. Ça ne se refuse pas. Je me fais tirer l’oreille avant d’accepter. Après tout, même si j’ai maintenant d’autres centres d’intérêt, je fus lors de ma lointaine jeunesse, amateur de chansons. Je dois reconnaître que les chanteurs actuels « à texte » (je ne parle même pas de la mélasse qui suinte de la quasi-totalité des antennes de radios privées) ne me conviennent guère, avec leurs susurrations sur des problèmes de couples trentenaires ou leurs niaiseries régressives ; que voulez-vous, j’ai été nourri au Renaud [1], au Lalanne, au Thiéfaine… L’ennui c’est que j’avais prévu ma soirée pépère pour écrire un fichu livre qui peine à me sortir des tripes. Ce contretemps procrastinatoire m’évitera au moins l’angoisse de la page blanche. Tope-la ! Mais qui faire profiter de cette deuxième place ? J’appelle un ami, il ne peut pas ; on échange quelques nouvelles tandis que tournent les aiguilles. Je décide de ne contacter personne d’autre, ce qui me laisse le temps d’écrire deux lignes dudit livre. J’inviterai sur place le premier bogosse venu. Le billet indique 19h30, est-ce pas un peu tôt pour un concert ? Les choses ont peut-être changé… J’y suis à 19h20, le bogosse promis – du moins envisagé – n’est pas au rendez-vous, du moins je n’ose l’aborder ; quinze revendeurs de places à la sauvette me cassent la baraque pour donner la mienne gratos… Après avoir passé le premier barrage de mastards en costume qui palperaient mon sac si j’en avais un, et qui ne palpent même pas mes fesses, les bâtards, alors qu’il y a de la bombe dedans, j’avise des gens à la caisse, 35 euros la place quand même pour les pas malins qui paient leur entrée. Je refile le ticson sans regarder à qui (timide ? non !), à peine si l’heureux bénéficiaire me regarde pas d’un air louche. Peut-être remerciera-t-il mon ombre ?…
Après quelques barrages supplémentaires, barrières métalliques, messieurs ou dames à l’air peu engageant, on pénètre dans l’enceinte magique : Zénith, à nous deux ! Un déambulatoire fort large où l’on vend tee-shirts et disques, des toilettes ; un couloir me mène au saint des saints, tel le coryphée remontant le parodos vers l’orchestra. Un parterre fort dégarni, où les fans sont littéralement par terre, pourtant c’est l’heure prévue du spectacle. Je m’assois sur un siège libre des gradins, entre deux couples – trentenaires amoureux qui susurrent des mots doux à leur portable. La moitié des gradins sont neutralisés par des rideaux noirs. Manifestement, ce concert a des problèmes de remplissage. Manque-t-il tant de salles de spectacle de moins de 6000 places à Paris, que Trucmuche soit obligé de crooner plus haut que son cul ? Bref, j’ouvre le bouquin que j’ai toujours dans ma poche, pour préparer mon prochain article, et je lis en attendant le lever de rideau. Sur le pourtour du parterre, devant moi, donc, il y a plusieurs charrettes ambulantes de vente de sandwiches et boissons. Pas l’ouvreuse avec panier, non, le truc maousse, avec deux vendeurs dans chaque. Plus les vendeurs à la criée qui proposent des bouteilles d’eau en parcourant les travées. On vit une drôle d’époque, me dis-je : les marchands sont entrés dans le temple. Pourquoi ne pas se contenter des espaces immenses dans les déambulatoires pour fourguer toute cette bouffe ? Mes voisins parlent d’une éventuelle première partie. 19h30, rien ne se passe.

Vous prendrez bien un clystère de pub ?

J’ignorais que le pire était à venir, car à 19h35, au lieu de la première partie espérée, s’allument d’immenses écrans de part et d’autre de la scène. À pleins tubes commence une pub, comme à la télé, pour un gadget moderne, genre play station. Abasourdi, je vois le film, sans le regarder. Je tente de me replonger dans mon livre, espérant qu’il ne s’agit que d’un seul clip d’un seul sponsor. Mais le son est au maximum, selon cette bonne vieille habitude des pubards, et il est impossible de faire quoi que ce soit d’autre : même mes tourtereaux voisins ne se parlent plus à leurs portables, et rivent leurs neunœils non plus sur les nénés du voisin, mais sur le télécran. Eh les gars ! moi j’ai pas la T.V., je refuse de subir ce genre de truc ; c’est quand le concert ? J’ai pas payé, mais j’en veux pour mon non-argent ! Macache, le truc continue, après la playmachin, voilà le dernier blockbuster amerloque, et puis je ne sais quoi, et le temps passe comme une herse sur mon livre et sur moi. Je regarde ma montre : il est à craindre, vu que les charrettes de bouffe débitent à fond la caisse, que cette torture dure jusqu’à 20h30, heure réelle du début, avec première partie, puis enfin, ovations pour l’arrivée triomphale de Trucmuche, qui chanterait enfin ses chansons anticapitalistes pour un public tout mouillé d’émotions, le fondement émollié par ce long clystère de pub qui fait supporter l’attente sur les sièges en plastique dur. Malheureusement, je suis face à la pub comme Alex face à la IXe symphonie de Beethoven dans Orange mécanique de Stanley Kubrick : c’est une torture que je ne peux pas physiquement supporter. Je décide de m’exfiltrer de ce champ de mines, et dois demander mon chemin à 3 ou 4 mastards abasourdis de ce saumon précoce qui remonte le flot. Eh les gars, que ne me fouillez-vous au corps : je suis un terroriste antipub !

Brassens-Trucmuche : la fin d’un monde

Sur le chemin du métro, je passe devant les affiches de la superbe expo Brassens, réalisée en collaboration avec Joann Sfar. Brassens-Trucmuche, concentré de 30 ans de pourrissement de la chanson par l’excrément télévisuel et pubard. Trucmuche est bien mignon avec ses chansonnettes gentiment « de gauche », mais en acceptant de se produire dans ce barnum, il collabore avec la machine de destruction de la culture, et de destruction de la démocratie. La conséquence est qu’il est devenu impossible qu’un « A.C.I. », un auteur-compositeur-interprète de la taille de Brel, Brassens, Ferré, trouve son public aujourd’hui, tant le paysage est encombré de produits, fussent-ils lisses et « de gauche » comme Trucmuche. Je ne veux pas dire que des talents n’existent pas, mais les pourritures qui dirigent la télé, les compagnies de disques, la pub, font en sorte que ces talents et le public ne puissent plus faire connaissance, en occupant toute la place disponible avec des produits calibrés. Les talents vivotent et crèvent, tandis que les produits prospèrent. Le cinéma est bouffé par la pub depuis l’origine, et on a trouvé ça normal. Pour le livre on ne le trouve pas normal, mais ça vient ; je ne parle pas du placement de produit, qui grignote petit à petit chez les auteurs sans-honneur, mais des pubs qu’on ajoutera bientôt entre deux pages. Cela se fait sur les livres vendus sous forme de fichiers, donc pourquoi pas dans les bouquins papier ? Les petites salles de spectacle n’osent pas encore, mais les grandes le font sans vergogne. À quand une pub pour un saucisson entre deux actes de Don Giovanni ? Qu’est-ce qui l’empêche ? En tout cas, même s’il se trouvait que je n’avais pas payé cette place, j’ai refusé d’être transformé de client en produit. Je ne suis pas un vendu, j’en ai assez de me faire empuber. Il faut se révolter, mes amis : n’attendons pas qu’il soit trop tard !
Rappelez-vous, si vous avez mon âge : jadis, l’Officiel des spectacles indiquait deux horaires pour chaque film : l’horaire de début de la séance, et celui du film. Le pubophobe pouvait arriver à la bonne heure, pour peu que la salle ne fût pas pleine. Maintenant, et depuis fort longtemps, c’est terminé. Les philanthropes du 7e art, comme par exemple Marin Karmitz, ont inventé la durée variable des pubs, de 5 minutes à 20 minutes, pour interdire au connard qui leur fait faire fortune, d’éviter d’être vendu aux annonceurs. Pour ma part, je boycotte au maximum ces salles, et ne vais quasiment plus au cinéma voir des films récents. Je me souviens aussi d’un complexe de cinéma, où de la « musique » était diffusée dans… les toilettes. En fait de musique, j’ai eu le privilège – véridique – de chier sur du Alain Souchon ! Silence, quand on chie ! Je profite d’habiter Paris pour fréquenter les salles d’art et d’essai. Hélas, les cinémas Action ayant été rachetés par le philanthrope du 7e art Jean-Pierre Mocky, eh bien dorénavant, même avant un chef d’œuvre, il faut se faire empuber. Donc je boycotte aussi cette salle, mais de boycott en boycott, je vais bientôt devoir me passer de cinéma. À quand une vraie gauche, en France, qui protègerait le citoyen et instaurerait des barrières sanitaires pour limiter la prolifération nauséeuse de la pub ?

- J’ai protesté dans cet article contre la diffusion d’une radio privée commerciale, et donc de pub sur les quais de la SNCF.

- Sur ce paradoxe de la gratuité qui transforme le client en produit, lire l’article savoureux de Jean-Louis Sagot-Duvauroux pour Le Monde diplomatique : « Vive la gratuité ! ».

- En littérature jeunesse, la lutte antipub est traitée dans Vive la République ! de Marie-Aude Murail et dans Tout doit disparaître, de Mikaël Ollivier.

- Sur feue la chanson à texte, lire mon article sur Des Chansons pour le dire, de Baptiste Vignol ; ainsi que l’article sur l’anti-clystère, un diplodocus de la chanson à textes qui se produit dans de petits lieux, le chanteur bougrement altersexuel Nicolas Bacchus.

- Lire notre brève sur des actions antipub dans le métro en janvier 2017.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Résistance à l’Agression Publicitaire


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[1Lequel avait baissé dans mon estime quand il s’était prostitué à une marque de bière.