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De mâle en psy

Une fois que l’on est mort, on est mort

Pref Mag N° 28 – septembre/octobre 2008

dimanche 24 mai 2009, par Éric Verdier

C’est autour de cette évidence, extraite du témoignage de Stéphane, que j’articulerai ma chronique ce mois-ci. Ou plutôt autour de son corollaire, « Tant que je suis en vie, je vis » ; car c’est de difficulté à vivre, et donc de vie, que nous parlent Stéphane, Henri, et Philippe – son témoignage nous avait tous beaucoup émus, et Michel lui avait répondu dans le numéro précédent.

Stéphane

Mais revenons à Stéphane, 35 ans « Une fois que l’on est mort, on est mort »… J’ai reçu cette phrase comme une bombe, une abominable façon de « tuer » le monde dans lequel j’évoluais et un terrible abandon : non seulement je pouvais, mais je mourrais, et mes parents, tous ceux que j’aimais, disparaîtraient un jour. J’avais cinq ou six ans. Et je ne serais plus jamais comme avant. Avant de rencontrer V., je sortais d’une relation difficile et désertique de 11 années avec mon ex petit copain. De nature timide, renfermée, je fuyais les autres pour me cloîtrer dans un silence monacal. Ainsi allait ma vie sentimentale et affective. Poussé par l’autre, j’avais fait mon coming out dans un climat conflictuel aussi bien familial qu’intérieur. Maman culpabilisait, se persuadait que c’était « de sa faute ». Je culpabilisais de devoir lui infliger de tels tourments, moi qui n’aspirais qu’à une seule chose, l’équilibre et la douceur de vivre. De mon enfance, de ces moments privilégiés avec maman, mon frère et ma sœur, je garde des souvenirs nostalgiques. La mort, elle a toujours été présente. Autour de moi, en moi, comme si je pouvais sentir sa putrescence me gagner à certains moments de mon existence. La mort devient omniprésente à mesure que je vieillis, à mesure que ceux que j’aime vieillissent. Je ne me résigne pas, je ne l’accepte pas, cette mort qui me laissera abandonné et seul. Je ne plie pas sous l’absurdité de cette logique implacable et veule. Et puis il y a V. J’ai cru en le rencontrant qu’il serait ma thérapie, mon Prozac, ma Dopamine… J’ai cru qu’il pourrait me guérir de cette ombre qui n’abdique jamais. Mais elle est toujours là… sous-jacente, sournoisement fidèle, immanquablement présente. Lui, il est là, il me sourit. Mais vais-je devoir vivre avec « ça » tout au long de ce qui me reste de vie, avec « ça » qui me gangrène et me ronge ? Intrinsèquement moi… mélancoliquement moi… Mais la vie doit continuer, non ? Avec V. c’est l’histoire d’une vie qui s’écoule au fur et à mesure de nos projets. Nous achetons une maison et décidons de vivre à la campagne, en milieu plutôt rural… Oui, deux pédés peuvent envisager de vivre pleinement leur Amour, leur existence dans un autre contexte que celui de la vie parisienne, d’autres envies, d’autres horizons… Que tout ça ait du sens… cela en vaut la peine, oui… Merci de m’avoir lu et de m’avoir « écouté »… J’avais tellement besoin de le raconter au moins une fois à quelqu’un. »

Oui, Stéphane, ton témoignage transpire… de vie ! Plus la conscience de la mort est aiguë, plus la vie qui l’héberge est présente. C’est aussi le paradoxe du suicide et de la folie ! Se suicider est un acte certes désespéré et dramatique, mais n’exprime pas un désir de mort, comme on le dit souvent. C’est la volonté d’arrêter de souffrir qui motive le suicidant ; cette absence de choix que représente l’impasse du suicide, cède volontiers le pas à un choix de vie si la souffrance insensée cède avec elle ! Il en est de même pour la folie : ce qui la caractérise, c’est qu’elle ne se pose pas la question de la folie. Un fou ne se croit pas fou, il l’est. La vie se pose la question de la mort. La mort n’en a pas besoin. Alors Stéphane, peut-être peux-tu simplement accepter cette conscience aiguë héritée du passé, qui te permet aujourd’hui d’aimer et de vivre, car « tout ça a du sens et cela en vaut la peine, oui ».

Henri

C’est aussi ce que j’aurais envie de te dire, Henri :

« Ce soir, j’ai besoin de déposer ce lourd fardeau qui est sur mon dos. Je me présente, Henri, 23 ans. Je suis homo, sûrement depuis toujours, mais je le sais depuis 3 ans. Avant cela, je n’avais pas l’impression d’avoir une quelconque attirance sexuelle. Que ce soit les filles ou les garçons, aucuns ne m’attiraient en apparence. Je dis bien en apparence car en y réfléchissant aujourd’hui, j’ai toujours dévisagé les autres collégiens et lycéens. Puis un jour, des questions se sont mises à traverser mon esprit. La principale était « Pourquoi suis-je tant attiré par la coiffure des hommes ». C’est la chose que j’aime le plus chez un homme : sa coiffure. J’aurais sûrement dû faire coiffeur pour m’épanouir complètement. C’est ça qui a commencé à m’ouvrir l’esprit. Aujourd’hui, j’assume parfaitement mon homosexualité. Je n’ai pas honte de le dire lorsqu’on me pose la question. Cela a toutefois des conséquences si on ne fait pas attention à la personne à qui on révèle ce secret. Mais assumer sa sexualité n’est pas suffisant pour s’épanouir. J’ai un énorme problème : ma timidité. J’ai eu très peu d’amis jusqu’à mes 20 ans. Je ne sortais jamais, on ne m’a jamais invité à une soirée. Rien. Et à 20 ans, j’ai commencé à m’ouvrir. Je me forçai à parler aux autres et ça a marché. Certes il y a deux ou trois ans, je ne dirais pas que c’étaient de bons copains mais des amis sympathiques. Et depuis ces 20 ans, je me suis mis à chercher l’âme sœur. Ce qui est très compliqué. En plus de ma timidité, vient s’ajouter le fait que j’ai quelques kilos en trop. Et j’ai beau faire, ils ne partent pas. Physiquement, je ne m’aime pas. Et les gens doivent le ressentir. Je fréquente beaucoup les sites de rencontre sur Internet. Mais à vrai dire c’est le calme plat. J’ai beau mettre ma timidité au placard juste le temps de la soirée, c’est à peine si on me répond quand j’engage la conversation. Quoi de plus frustrant que de se faire snober quand on a l’impression d’avoir tué le cyclope qui bloquait le passage vers la communauté à laquelle j’appartiens ? Alors dans ces moments -là, je me pose une question : à quoi bon vivre cette vie qui est la mienne (et que je n’aime pas), quand même mes semblables ne semblent pas le moins du monde intéressés par mon sort ? Cette période difficile, ce n’est pas la première fois que je la traverse. Lors d’une de ces périodes, par le passé, j’ai pris le taureau par les cornes. Je me suis dit qu’aller boire un coup dans un bar ne me ferait pas de mal. Je l’ai fait deux trois fois jusqu’au jour où je me suis endormi au volant. Pour moi les bars, en tout cas y aller seul, est une chose que je ne ferai plus avant longtemps. J’ai bien pensé aller en discothèque, mais ma timidité et le fait que je sois piètre danseur m’en dissuadent. Ma vie n’est pas particulièrement intéressante, mais j’éprouvais juste le besoin d’en parler à un inconnu. Au moins il y a Pref dans ma vie. »

Merci Henri. Je n’ai qu’une chose à te dire : le mépris dont tu es parfois victime, et que d’autres comme Nicolas de Marseille ont déjà évoqué, décrit très bien la bêtise de la gaythopathie (ne cherchez pas dans le dico, je viens de l’inventer). En quelque sorte tu te bats contre une norme ambiante, celle qui juge ton homosexualité, pour en retrouver une plus violente encore, celle qui juge la façon dont tu l’incarnes. « Quoi de plus frustrant que de se faire snober quand on a l’impression d’avoir tué le cyclope qui bloquait le passage vers la communauté à laquelle j’appartiens ? » Tu es comme dans une chrysalide, dont le cocon est ta timidité. Peut-être qu’un taureau, que tu sauras prendre autrement que par les cornes, t’aidera à rire de leur absurdité. Regarde l’excellent film Ridicule, si tu ne l’as déjà vu : il montre bien comment ceux et celles qui se croient immensément désirables sont pathétiques… Moi, je n’ai donc qu’une chose à te dire : ta force est dans ta singularité, et quantité de lecteurs singuliers de Pref Mag sont en train de fracturer leur propre chrysalide pour pouvoir te rencontrer… Ce sont ceux-là tes semblables, et Stéphane et Philippe en font partie…

Philippe

Terminons notre leçon de tant-que-tu-vis-tu-vis par un nouveau témoignage de Philippe justement. Son cocon est plus que fracturé, et… mais laissons-le le dire lui-même :

« Ces derniers mois, ma vie a pris un tour étrange. Alors que je vous écrivais mon témoignage, un témoin de jéhovah (tj) gay m’a contacté par mail suite à un message que j’avais laissé sur un forum d’ex-tj.
Nous avons échangé des mails durant plusieurs semaines. Il était très secret. Je crois que tous les tj le sont… Je lui demandais s’il voulait qu’on se rencontre car il était très mal, seul et aspirant au suicide. Comme il ne me faisait pas vraiment confiance, il est venu voir incognito comment j’étais à un spectacle où je lui avais dit que j’étais ouvreur. Comment m’a-t-il reconnu parmi les autres ouvreurs ? Je ne sais pas. Je dois encore avoir le look tj ! Il m’a trouvé sympathique et donc quelques jours plus tard a accepté mon invitation à se rencontrer.
Nos premières rencontres se sont passées dans un lieu neutre, le centre commercial près de chez moi, où nous avons pu parler. C’est là qu’il a vraiment commencé à me parler franchement. Il avait rompu avec son ex-petit ami 6 mois plus tôt et ne s’en remettait pas. Cet ex est aussi un tj, d’une autre région de France. Ils ont pu cacher leur relation pendant toute sa durée, 2 ans. Au bout de plusieurs discussions, je suis tombé amoureux de lui. Il m’a dit que cet amour ne pourrait jamais être partagé car son cœur était pris pour toujours par son ex… mais qu’il me désirait sexuellement. J’avoue avoir été extrêmement surpris que quelqu’un puisse me désirer ! La première fois qu’il est venu à la maison, à un moment où je lui tournais le dos, il m’a pris dans ses bras. J’ai cru que mes jambes n’allaient plus me porter, je tremblais de tout mon corps… je me suis retourné et nous nous sommes embrassés très longuement. Mon cœur n’a jamais battu aussi vite je crois ! Nous n’avons pas fait l’amour ce jour-là, mais les fois suivantes où il est venu chez moi. Il n’arrêtait pas de me dire que faire l’amour avec moi était beaucoup mieux qu’avec son ex, que j’embrassais beaucoup mieux que lui… J’avoue avoir pris beaucoup de plaisir. Pendant un temps, il semblait aller mieux, me faisait du pied sous la table quand nous étions invités à droite ou à gauche, m’invitant au restaurant… Puis tout d’un coup, ses idées de suicide sont revenues ; en fait elles n’étaient pas parties mais elles ne s’exprimaient pas. Il a visiblement eu des remords de faire l’amour avec moi et a stoppé net. J’étais son meilleur ami, et il ne voulait pas me faire de mal. Il me demandait de cesser de l’aimer et de l’oublier (après m’avoir dit « Ah ! Si je t’avais connu avant… »). C’est là où j’ai compris la profondeur de sa tristesse… Il semble être un puits sans fond de douleur affective. Il ne s’aime pas. Chez les tj, on a l’habitude de dire qu’on est des esclaves bons à rien. Quand on entend ça toute sa vie, ça finit par marquer… Depuis il fait tout ce qu’il peut pour m’éloigner de lui, je le comprends mais je l’aime… Actuellement, il est parti à l’étranger pour 3 mois. Nous communiquons par msn : il se connecte de moins en moins, et nos échanges se réduisent de plus en plus. Il tente de m’éloigner. Sa dernière tentative a été de me demander s’il pouvait faire l’amour avec un garçon rencontré là-bas ! Évidemment je lui ai dit non. Il m’a alors dit qu’il n’était pas libre… Après la discussion msn, je lui ai envoyé un long mail lui expliquant que c’était à lui de prendre ses décisions. Moi je ne pouvais pas l’autoriser à être « libre ». Son jeu n’avait pour but que de m’éloigner de lui et de le détruire davantage. Il faut savoir qu’il n’a jamais connu d’autres garçons que son ex et moi, aussi son besoin de « baiser » n’importe qui me semble suspect. […] Je ne suis pas tombé amoureux de lui tout de suite. Ce n’est pas vraiment non plus mon type d’homme mais il a une belle personnalité et nous sommes bien ensemble (lui-même le dit…). S’il continue, je finirai par lâcher prise… Je ferai tout ce que je peux pour qu’il retrouve son équilibre (je lui ai dit d’aller voir un psy). Mais même debout sur ses pieds, rien ne me dit qu’il m’aimera… Que dois-je faire ? Je suis perdu. Je l’aime mais je dois vivre ma vie : je veux bien l’attendre mais s’il ne vient jamais ? Si j’accepte de ne plus être amoureux de lui… Avec le temps, va, tout s’en va… J’aurais l’impression d’avoir perdu celui que j’attends depuis des années et des années… Le remplacer sera très difficile… Je n’ai jamais rencontré quelqu’un avec qui j’ai envie de passer le reste de ma vie, sinon lui… Mais pour faire un couple il faut être deux… De plus, vu ma timidité et ma maladresse, je ne suis pas prêt de retrouver quelqu’un d’autre… Cela ne me traumatise pas, mais quand on a l’impression qu’une super occasion passe devant ses yeux, et qu’elle ne repassera pas, on a tendance à s’y accrocher plus que de raison… En plus, je risque de perdre mon boulot en fin d’année… Je me demande comment 2008 restera dans ma mémoire… »

Te rappelles-tu, Philippe, ce que tu écrivais il y a juste quelques mois ? L’évolution est impressionnante. Je ne peux pas te dire si celui que tu aimes répondra à tes attentes. Mais je te sens vivant, peut-être plus que lui encore, et ce premier amour restera assurément unique, car le premier. Mais nous, les êtres vivants, avons la capacité de nous lier les uns aux autres de mille façons différentes. L’idée que chacun d’entre nous est fait pour un seul autre est l’une des plus belles escroqueries qu’on nous ait fourguée ! Si un amour meurt, il en renaîtra un autre de ses cendres, c’est certain. Mais où, quand, comment ? Seul Monsieur Lune le sait (Madame Soleil a renoncé). Car il en va ainsi de la vie tant-que-tu-vis-tu-vis, et tant que tu la vis, elle vit à travers toi.
Rappelle-toi la devise d’Henri Tachan : « Entre l’amour et l’amitié, il n’y a qu’un lit de différence ».

Éric Verdier


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