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Conte philosophique, voyage extraordinaire & utopie, de la 3e au lycée

Les voyages de Gulliver, de Jonathan Swift

GF Flammarion, 1726, 422 p., 8,3 €.

vendredi 1er avril 2011, par Lionel Labosse

Honte à moi, je n’avais pas encore lu ce classique parmi les classiques. La nécessité de renouveler mon stock parmi les rares textes qualifiables de « contes philosophiques », notion étriquée au programme des classes de Première, m’a poussé à combler cette lacune. Quelle découverte ! Quand on a en tête l’image d’Épinal du géant parmi les Lilliputiens, ou du nain parmi les géants, on est estomaqué par la quatrième partie, le « Voyage au pays des Houyhnhnms », chef d’œuvre du politiquement incorrect dans l’utopie, celui où font leur apparition les fameux « Yahoos », chapitre peu connu en France, où la plupart des éditions scolaires se limitent au « Voyage à Lilliput ». J’ai utilisé l’édition présentée par Alexis Tadié, avec une traduction inédite de Guillaume Villeneuve, publiée en 1997 dans la collection GF Flammarion. On remarque dans cette collection de poche la déplorable habitude de ne pas inscrire le prénom des auteurs sur la couverture. Vous lisez donc « Swift », et non Jonathan Swift (1667-1745), dont Les voyages de Gulliver est une œuvre tardive, immédiatement traduite en français, et qui inspira à notre Voltaire son Micromégas.

Résumé

Le livre se divise en quatre voyages successifs d’un prétendu auteur, médecin et navigateur polyglotte, Lemuel Gulliver, qui à son corps défendant, souvent suite à des naufrages involontaires, se retrouve sur des îles inconnues, dont il va décrire le système politique et les habitants, en parodiant le style des récits de voyages et de découvertes, genre florissant à l’époque. Il ne rate pas une occasion de renvoyer à un prétendu autre ouvrage où il entrerait dans les détails habituels aux récits de voyage. Dans cette volonté d’aller au vif, les profs de français relèveront au début du chapitre IV, V, une utilisation du mot « sommaire » avec son sens narratologique actuel : « Le lecteur voudra bien observer que l’extrait suivant des nombreuses conversations que j’eus avec mon maître constitue un sommaire des points les plus importants que nous abordâmes ». Le premier voyage est à Lilliput. Il commence par la scène fameuse de Gulliver ficelé par les Lilliputiens (I, 1), qu’on mettra en parallèle avec la scène des terriens mesurant la taille de Micromégas chez Voltaire (voir aussi à la fin du chapitre III, le calcul de la taille de Gulliver). La relation des aventures cède vite la place (dans chacun des quatre épisodes) à la satire politique détournée (dans les trois premiers épisodes) puis directe (dans le dernier épisode, qui constitue une utopie). On relève plusieurs passages utilisables en classe. Les rivalités politiques entre whigs et tories sont allégorisées sous forme d’un jeu de funambules (I, 3). La justice doit punir mais aussi récompenser (I, VI).
Le second « Voyage à Brobdingnag » propose la perspective inverse, la découverte de géants en proportion exactement inverse (II, I). C’est l’occasion d’une célèbre page héroï-comique, le duel avec les deux rats (II, I). C’est aussi l’occasion de commencer à se moquer de sa mère patrie, l’Angleterre (II, III), sous couvert des propos du roi, qui permettra à l’auteur d’utiliser à plusieurs reprises des qualificatifs comme « vermine » (II, VI). Dans le chapitre (II, VII), on relève une belle page ironique sur la guerre, à inscrire dans un groupement avec le fameux chapitre III de Candide de Voltaire (voir aussi au chapitre IV, V). On trouvera une troublante réécriture érotique de ce chapitre dans Contes de la fève et du gland, Nicole Claveloux & Charles Poucet.
Le troisième « Voyage à Laputa (…) » et sur d’autres îles jusqu’au Japon, est surtout l’occasion d’ironie sur les savants. On relève la relation d’un repas constitué de mets de forme géométriques (III, II) ; une machine à inventer des phrases ou un projet pour communiquer sans parler, dignes d’Orwell ou des « paroles gelées » de Rabelais (III, V). Devant le roi, il faut au sens propre, « lécher la poussière » (III, IX). La page sur les Struldbrugg (III, X) est superbe, et rappelle le mythe de Tithonos, accablé de la vie éternelle sans le secours de la jeunesse éternelle.
Le dernier « Voyage au pays des Houyhnhnms » est le plus profond. Gulliver y fait la double rencontre des Yahoos et des Houyhnhnms, respectivement hommes dégénérés et chevaux socialisés. Il fera tout pour demeurer dans cette utopie, malgré sa situation d’inférieur, une sorte de Yahoo dénaturé apprécié des Houyhnhnms comme un animal de compagnie particulièrement bien dressé. Il y a là de quoi constituer un corpus sur la différence homme / animal, ou sur la vision de l’homme et du monde, avec Les animaux dénaturés, La controverse de Valladolid, La machine à explorer le temps (des morlocks aux yahoos…), etc. Les pages de portrait des Yahoos vus par Gulliver ou par son patron houyhnhnm (IV, IV) sont passionnantes. Les Houyhnhnms ignorent le mensonge, qu’ils appellent « la chose qui n’est pas » (IV, III). Leur langage est direct, exclut les détours de style, etc. On relève dans cette partie les extraits les plus satiriques de l’ouvrage. Une satire des avocats à mettre en relation avec certaines fables de La Fontaine (IV, V) ; une critique en avance sur son temps du commerce planétaire, et donc du colonialisme et du capitalisme : « Au reste, la masse de notre peuple gagnait sa vie en fournissant les nécessités ou les agréments de la vie aux riches comme à lui-même. Ainsi, quand je suis chez moi et habillé convenablement, je porte sur mon corps l’ouvrage d’une centaine de marchands ; la construction et l’ameublement de ma maison en emploient autant ; et il en faut cinq fois plus pour parer ma femme » (IV, VI) ; repris en IV, XII : « Ainsi naît un nouveau domaine acquis par un titre de droit divin. On envoie des navires à la première occasion ; les naturels sont chassés ou exterminés, leurs princes torturés pour découvrir leur or ; on absout tous les actes d’inhumanité et de stupre ; la terre est gorgée du sang de ses habitants ; cette meute exécrable de bouchers employés dans une si pieuse expédition porte le doux nom de colonie moderne envoyée convertir et civiliser un peuple idolâtre et barbare ». La critique du pouvoir dénonce en passant la vénalité des offices : « [un Premier ministre] est d’ordinaire soumis à une catin pourrissante ou à un valet favori qui sont les canaux grâce auxquels parviennent toutes les faveurs » (IV, VI). La noblesse écope d’une image caustique de dégénérés : « lorsqu’ils sont presque ruinés, ils épousent quelque femme de basse naissance, une personne désagréable et d’une constitution fragile pour son seul argent, tout en la haïssant et la méprisant. Les fruits de telles unions sont en général des enfants scrofuleux, chétifs ou déformés ; de ce fait, la famille va rarement au-delà de trois générations à moins que la femme ne prenne soin de se trouver un père en bonne santé parmi ses voisins ou domestiques afin d’améliorer ou de perpétuer l’espèce » (IV, VI).

Houyhnhnm au miroir, par Robert Vigneau
Houyhnhnm au miroir, par Robert Vigneau

Politiquement incorrect

- Dès le début, Swift, inspiré par Rabelais, ne néglige pas les aspects les plus triviaux. Le pipi et le caca tiennent une place importante dans son œuvre, n’en déplaise aux pisse-froid [1]. Ainsi voit-on le personnage faire ses besoins et s’inquiéter de leur évacuation « dans des tombereaux » par les Lilliputiens (p. 77). Plus tard, il pisse sur le palais royal pour éteindre un incendie, ce qui causera sa disgrâce (I, V). Dans le deuxième épisode, il a « hâte de faire ces choses que le roi fait seul », et tel un animal domestique, se fait comprendre de sa « protectrice » pour qu’elle le laisse s’isoler dans le jardin (II, I). Dans le troisième voyage, Swift se moque de savants qui tentent de « réduire l’excrément humain à son état originel de nourriture en séparant ses divers éléments » (III, V) ; un médecin tente de guérir diverses maladies en insérant un soufflet dans l’anus (à mettre en parallèle avec les critiques des médecins chez Molière). Un savant propose de « déduire de la couleur, de l’odeur, du goût, de la consistance, de la dyspepsie ou perfection de ces étrons la nature de leurs pensées et de leurs desseins ; car les hommes ne sont jamais aussi sérieux, réfléchis et décidés que lorsqu’ils sont sur le pot » (III, VI). Le portrait des Yahoos dans la quatrième partie, n’épargne pas les aspects les plus triviaux : « Ils n’avaient pas de queue, ni de poils sur les fesses, excepté autour de l’anus ; j’imagine que la nature les a placés là pour protéger cet orifice quand ils s’assoient par terre » (IV, I). Le médicament qui leur est le plus efficace est « un mélange de ses étrons et de son urine, fourré de force dans sa gorge » (IV, VII). Le mépris de ses congénères est poussé plus loin : Gulliver n’hésite pas à se confectionner des chaussures avec « de la peau de Yahoo séchée au soleil », et le canoë sur lequel il quitte le pays est fabriqué en « peaux de Yahoos bien cousues l’une sur l’autre » ! (IV, IX).
- Un autre point politiquement incorrect est la question des enfants. D’une part Swift note que les Lilliputiens « refusent absolument de considérer qu’un enfant ait la moindre obligation à son père de l’avoir engendré, ni à sa mère de l’avoir mis au monde » (I, VI) ; sur le chapitre de l’éducation, en avance sur son temps voire sur Rousseau, il considère que « les jeunes demoiselles reçoivent une éducation très semblable à celle des garçons » (I, VI). Mais d’autre part, Gulliver n’a pas peur de manifester son peu de goût pour les enfants. Voir un paragraphe sévère fort amusant du début du chapitre IV, VIII : « J’avais remarqué l’odeur très âcre du jeune animal, une puanteur tenant à la fois de la belette et du renard, mais infiniment plus désagréable. […] alors que je tenais cette affreuse vermine dans mes mains, elle se défit de ses répugnants excréments, une substance jaune et liquide, sur tous mes habits ». Sur la reproduction et la famille, l’utopie des Houyhnhnms est fort altersexuelle : « on décide de l’équilibre de la descendance : qu’un houyhnhnm ait deux mâles et il en échange un avec celui qui a deux femelles ; lorsqu’un enfant meurt par accident et que la mère est devenue stérile, on désigne la famille qui va enfanter un nouveau petit pour y remédier » (IV, VIII). Une des premières mentions littéraires de la moderne « gestation pour autrui » dont feraient bien de s’inspirer les peu inventifs hérauts de l’homoparentalité !
- La vision des femmes atteint l’apogée du politiquement incorrect. Non seulement la nostalgie de sa femme légitime n’atteindra jamais le prétendu auteur Lemuel Gulliver, qui fera tout pour demeurer dans le pays utopique des Houyhnhnms, sans songer un seul instant à sa femme ni à ses enfants en Angleterre, mais la vision des femelles croisées dans les quatre contrées ne lui inspirera jamais qu’un sentiment d’horreur, et jamais la moindre concupiscence ! Par exemple, la vision d’un sein de nourrice géante (II, I) : « La tétine faisait la moitié de ma tête et sa couleur, comme celle du mamelon, était si altérée de taches, de boutons et de grains de beauté que rien n’aurait pu paraître plus dégoûtant ». Gulliver se plaint de ce que les géantes se conduisent devant lui sans la moindre pudeur, et surtout, ce qui rejoint le point numéro 1, n’hésitent pas à « se soulager devant moi de ce qu’elles avaient bu, versant au moins deux boucauts dans un vase qui contenait plus de trois tonnes » (II, 5). Quand, à l’instar de Cyrano de Bergerac, les géants proposent de lui « trouver une femme de [s]a taille afin qu’[il] puisse [se] reproduire », Gulliver déclare qu’il aurait « préféré mourir » (II, VIII) ! Dans le troisième voyage, Gulliver note sans se scandaliser que les femmes, tandis qu’ils se livrent à des spéculations scientifiques, « méprisent leurs maris et sont très entichées des étrangers » (III, II). Dans la dernière partie, une femelle Yahoo lui cause la peur de sa vie en sautant dans une rivière « enflammée par le désir ». Elle l’embrasse « d’une façon absolument répugnante » (VI, VIII). Cela n’est pas sans évoquer la personnalité de Joseph Jussieu, savant du XVIIIe siècle évoqué dans Le corps du monde, de Patrick Drevet. À son retour au pays, Gulliver ne peut pas supporter l’odeur ni le contact de sa femme et de ses enfants, et, mieux, il achète des chevaux, et déclare : « après eux, le palefrenier est mon grand favori ; mon moral est revigoré par l’odeur qu’il apporte avec lui » (IV, XI).
- La satire politique atteint souvent un point de délation réactionnaire, et Gulliver s’en prend à tout ce qui bouge, notamment les « sodomites », dénoncés à plusieurs reprises : « certains avouèrent qu’ils devaient leur grandeur et leur richesse à la sodomie ou à l’inceste, d’autres à la prostitution de leurs femmes et de leurs filles (…) » (III, VIII) ; les marins qui se mutinent contre lui dans la 4e partie font de la fausse monnaie, ou sont « violeurs et sodomites » (IV, IV) ; il s’en prend aussi à « la vérole [qui] par tous ses effets et toutes ses variantes, avait altéré chaque linéament de la physionomie anglaise, raccourci les corps, détendu les nerfs, amolli tendons et muscles, introduit une complexion jaunâtre, rendu la chair flasque et rance » (III, VIII) ; repris en IV, VI : « En outre, des femelles yahoos prostituées attrapaient une certaine maladie qui engendrait la pourriture dans les os de ceux qu’elles séduisaient ». Sur l’homosexualité, peu goûtée de l’auteur semble-t-il, on retrouve un argument fréquent par la suite : « A tout instant, je m’attendais à ce que mon maître accuse les Yahoos de ces appétits contre-nature qu’on trouve si souvent chez nos deux sexes. Mais il semblait que la nature n’eût pas été une institutrice assez experte ; et ces plaisirs raffinés ne sont-ils pas entièrement dus à l’art et à la raison, de notre côté du globe ? » (IV, VII).

- Un grand merci à Robert Vigneau pour m’avoir autorisé à illustrer cet article de son dessin Centaure, rebaptisé pour l’occasion, et sans vergogne, par votre serviteur. Pour acheter les œuvres graphiques de Robert Vigneau, voir Le site de Robert Vigneau.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Traduction par l’abbé Desfontaines (1727) sur Wikisource (de la première version non approuvée par Swift)


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[1Lors de la publication par mes soins en 2010 de Le mariage de Bertrand d’Essobal Lenoir, j’ai été étonné que plusieurs lecteurs et critiques focalisent sur un aspect qui, en tant qu’éditeur, m’avait paru fort anodin dans l’économie du livre, l’évocation à trois ou quatre reprises de ces fonctions corporelles. Mais ces lecteurs n’avaient sans doute jamais lu Les voyages de Gulliver, ni les œuvres de Rabelais ou de Montaigne (sans parler des auteurs érotiques), ni ne s’étaient jamais aperçus qu’ils eussent un cul…