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Orphée dans le métro

Seanaboy : « L’homme invisible »

Poésie urbaine & citoyenne

samedi 20 juin 2015, par Lionel Labosse

Après Nicolas Bacchus ou Narcys, voici (à écouter ici) un nouvel ovni de la chanson-qu’on n’entend-pas-à-la-radio. Dans Des Chansons pour le dire, Baptiste Vignol n’a pas consacré de chapitre à la vie quotidienne, et pourtant, ce qu’elle peut être absente des chansons autorisées, à moins de proposer une image d’Épinal ! Dans son nouveau titre, « L’homme invisible », Seanaboy propose une ballade mi-caustique, mi-candide à travers notre urbanité de primates du XXIe siècle. La grâce et l’humour sont de sortie, il s’agit bien de ce monde réel et non de la version caricaturale ou aseptisée qu’il convient d’en donner pour espérer accéder au statut d’« artiste France Inter » matraqué sur les ondes. Le clip d’Anael Lefèvre produit par Les films du miroir est une réussite parfaite ; il illustre et complète cette balade urbaine dans Paris. On peut y apprécier le talent de Seanaboy relevé par celui de sa complice Claire, qui scande son texte d’un refrain en anglais.

La chanson commence « à Nation », par une invocation aux muses dans le style antique revisité. Au lieu d’invoquer l’Hélicon, notre Hésiode de l’ère cathodique, à l’instar de Zazie, descend dans l’Hadès métropolitain chercher, à défaut d’une Eurydice, l’inspiration : « C’est à Nation que, naturellement, démarre ma narration / […] Je cherche, je ne trouve pas cette putain de rime / Champ lexical labouré, où donc est-elle terrée ? / Plonge dans le souterrain, est-elle sur un quai, égarée ? » C’est l’échec de cette première tentative, et notre plumitif chétif remonte « sous un néon bien asthmatique ». Bousculé par la foule, il ne sombre pas dans l’invective : « pense m’épancher dans l’insulte / Mais inutile : la rime cherchée n’est pas en ute » . Une tentative de tractation avec l’ennemi se solde par un blanc : « Demande mon cheminement : blanc ! Pour ça y a des plans ». Pause sur un banc ; voilà notre Candide témoin d’une dispute conjugale : « ce conflit de couple m’agresse / Du verbal sauce napalm au sujet d’un ticket de caisse ». Puis c’est l’épisode multi-quotidien de l’indiscrétion des téléphoneurs pathologiques, croqué en huit vers qui nous vengent de ce sans-gêne pullulant : « Ces smartphones nous affrètent le laisser-faire / Via SFR cette mégère sans dentelle nous déballe ses affaires ». Ne craignant pas de heurter le cynisme incivique du rappeur propre sur lui, au lieu de faire l’apologie de la fraude, le poète endosse l’éthos du citoyen responsable : « je ne trouve plus mon Navigo / Fuyant l’illégalité je fais la queue pour un ticket ». C’est à peine s’il se plaint en conclusion « de l’individualisme indivisible » ou d’être « l’homme invisible ».
Pour la forme on note comme d’habitude pour le slam et le rap, que les vers tournent autour du moule idéal de l’alexandrin, avec une tendance ici à atteindre régulièrement 14 syllabes. La diction méridionale du chanteur facilite la référence à la métrique classique. « M’escrime, dans la diction, à ne pas virer au crime » est un alexandrin bien césuré (à condition d’élider les e caducs), tandis que « La foule s’empresse et j’essuie quinze coups d’épaule » ainsi que « Mais inutile : la rime cherchée n’est pas en ute » présentent une structure d’alexandrin en trimètre, alors que le premier vers « C’est à Nation que, naturellement, démarre ma narration » propose 14 syllabes réparties en 8 + 6, et « Plonge dans le souterrain, est-elle sur un quai, égarée ? » répartit ses 14 syllabes en 6 + 8. L’auteur semble donc particulièrement attentif au rythme. Le 4e vers déjoue notre attente, car on se demande comment le rappeur va s’en sortir avec les e caducs : « Je cherche, je ne trouve pas cette putain de rime ». Après avoir élidé les 2 premiers, « cherch(e) » et « trouv(e) », on a notre premier hémistiche, et on s’attend à ce que le e de « cette » soit prononcé pour retomber sur un alexandrin, mais après un silence qui prolonge le suspense, il est élidé, et on se retrouve avec un hendécasyllabe.
En contrepoint, Claire, son invitée, répond dans la langue de Shakespeare : « Keep going on and never look back / Carelessly i’m on my way / Not afraid and not ashamed / Watch out cause here i am », ce qu’on pourrait traduire par : « Tout droit, ne regarde jamais derrière-toi / Les mains dans les poches, suis ta voie / Sans peur et sans reproche / Regarde-moi, j’existe ! » On est entre la légende d’Orphée, le « caminante, no hay camino » d’Antonio Machado et le « Regarde-moi » d’Yves Simon, une chanson phare de mon adolescence.

Voilà ce qu’est une bonne chanson : elle dit ce qu’on ressent mais qu’on ne sait pas dire. Manque juste, à mon sens, ce qui moi me fait aussi gerber dans le métro : l’agression publicitaire en inflation logarithmique, et la contradiction entre les incessants messages polyglottes contre les pickpockets, messages qui nous empêchent de nous concentrer sur notre lecture, et l’open bar permanent où tous les parasites sont invités à entrer en masse sans ticket dans cet espace citoyen pour y importuner les citoyens boloss porteurs de tickets. Mais de cela j’ai déjà causé ici ou .

Souhaitons bonne route sans se retourner à Seanaboy, le rappeur qui ne nique pas sa mère. Sans que ce soit précisément ma tasse de thé, je me suis toujours intéressé au rap. Certaines pointures comme Kery James ont certes du talent, mais même quand ils dénoncent les poncifs du rap, ils demeurent dans les mêmes thèmes, et exposent le même univers stéréotypé. J’avais été pour le moins décontenancé, en assistant à une représentation de Kery James à Bercy, d’avoir à supporter le rite de centaines de mâles caricaturaux fumant cigarette ou pétard sur pétard pendant le concert, comme s’il était nécessaire de démontrer que lorsqu’on est amateur de rap on chie sur la loi. Peu de temps auparavant, j’avais eu l’occasion de recevoir l’artiste en question dans ma classe, ce dont les élèves furent ravis. Par contre, j’essuyai une pétition de quelques collègues faisant un procès d’intention au rappeur sous le prétexte que lors de ses jeunes années il avait griffonné un vers qu’on aurait pu interpréter comme homophobe. N’ayant jamais confondu lutte contre l’homophobie et police de la pensée, j’avais défendu mon projet, et tout s’était finalement bien passé, mais j’ai retenu que beaucoup d’enseignants ont avec rap & rappeurs non pas un rapport esthétique, mais un rapport de classe. Raison pour laquelle j’ai utilisé d’abord le mot « chanson », pour éviter de braquer ceux que le mot « rap » repousse. Grand Corps Malade, Abd al Malik, dans le domaine slam /rap, ont aussi du talent ; malheureusement les préférences de nos jeunes vont trop souvent vers un rap qui décape plus, dont ils recherchent exclusivement la provocation au premier degré. Voir aussi quelques pages d’analyse des thèmes de Sniper dans mon roman Karim & Julien.
Seanaboy fait circuler un peu d’air frais, sans échapper bien sûr totalement à ces figures imposées, souvent avec le filtre de la poésie & de l’humour. Écoutez par exemple « Le manteau de Grenoble », dans la musique duquel vous reconnaîtrez peut-être une citation de la mélodie du « Carrosse » (Henri Contet / Mireille) chanté par Yves Montand, dont le personnage mythomane est proche de celui de Seanaboy. Tous ses autres titres se trouvent sur cette boutique. Malheureusement pour les diplodocus comme moi, Seanaboy ne se décline pas encore en bons vieux 78 tours ! Espérons qu’avec ce superbe clip « L’homme invisible », il crève enfin l’écran et les tympans !
Pour préciser ma pensée en ce qui concerne les « chanteurs (ou films, ou spectacles, etc.) France Inter (ou France Info, etc.) », je trouve que ce n’est pas la fonction d’un média d’État de distinguer des artistes qui seraient plus « France » Inter que d’autres, indépendamment de la qualité de leurs œuvres. Imaginez ce que deviendra ce fâcheux précédent dans quelques années, lorsque le Front national sera aux manettes de l’État… Cela me rappelle quand Thierry Lenain dénonçait avec raison l’existence même de listes de livres recommandés par l’Éducation nationale. Passe pour les classiques, entrés dans le domaine public, mais pour la littérature jeunesse actuelle, il avait raison de prévoir des détournements possibles. Est-ce que vous imaginez aussi, à l’époque où leurs disques étaient interdits de diffusion, Léo Ferré ou Georges Brassens « artistes France Inter » ? C’est bien qu’on a atteint un degré où la plupart de ce qu’on nous matraque est insipide, formaté. Le « Livre France Inter » constitue un cas limite, car il est décerné par un jury d’auditeurs ; pourquoi n’en est-il pas de même pour les films et les chansons, plutôt que de nous imposer des choix douteux venus d’en haut ? Il nous faudra bientôt endurer que les spectacles de Dieudonné soient labellisés « artiste France Inter »… Et ce sont les donneurs de leçons actuels de Radio France qui nous savonnent cette planche depuis des dizaines d’années.
D’où la nécessité de défendre la liberté d’expression que les rappeurs, même ceux qui véhiculent de lourds clichés, sont souvent les derniers à illustrer.
Il est maintenant temps d’écouter ou de réécouter « L’homme invisible », et de le faire circuler chez vos amis (ils n’ont aucune chance de l’entendre à la radio).

- En 2016, Seanaboy ouvre son propre site.

Lionel Labosse


Voir en ligne : « L’homme invisible » sur You tube


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