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Et une dernière fille morte, pour la route…

Le Petit jardin des Fées, d’Anne Duguël

Éditions Mic Mac, 2010, 176 p., 17 €

vendredi 20 mai 2011, par Lionel Labosse

Vous croyiez en avoir terminé avec les obsessions macabres de Gudule (alias Anne Duguël) pour les petites filles mortes, après avoir rangé bien haut dans votre bibliothèque, à l’abri des mimines innocentes, les deux pavés nécrophiles parus chez Bragelonne en 2008 et 2009 ? Que nenni ! La céréale killeuse du Tarn a encore frappé. C’est qu’elle laisse difficilement ses amis lecteurs reprendre la route à jeun : « Vous prendrez bien une dernière petite fille morte, pour la route… » leur glisse-t-elle sournoisement au moment où ils posent leur main sur la poignée de la porte…

Résumé

Une octogénaire, Claudine Duchemin, se rappelle le viol qu’elle a subi à l’âge de 13 ans, de la part du maire de l’époque, dans le petit jardin où elle cueillait des simples pour sa mère, herboriste guérisseuse du village de Pastourou. Viol unique, brutal, sans prémices ni suite. Hélas, la fillette, au lieu de parler, a gardé pour elle ce traumatisme, jusqu’à la naissance de l’enfant, dont elle tente de se débarrasser en l’étouffant, ayant accouché seule près du caveau de l’édile. C’est cette résilience mal gérée que Claudine devra expier sa vie durant, car l’enfant non seulement survécut, mais fut adopté par l’épouse du maire, malgré son handicap mental dû aux coups infligés à sa naissance. C’était la guerre, et ce malheur ne vint pas seul : une sombre histoire de délation et de contre-délation opposa anonymement un corbeau et le père de Claudine, accusé d’inceste, ce qui permettait de justifier cette mystérieuse nativité. Après le suicide du père, Claudine et sa mère avaient cru échapper au malheur en s’exilant pour Toulouse ; mais quand Claudine se fut réinstallée de longues années plus tard à Pastourou, la machine infernale du destin se referma sur elle, en l’espèce de ses innocentes petites-filles, qui pendant l’été, avaient élu le même jardin comme terrain de jeu. Un terrain surveillé par l’enfant adopté qui, devenu adulte, ressemble étrangement à son père adoptif… Il vaut mieux ne pas trop dévoiler l’intrigue, pour que vous éprouviez la délectation de la mort de la petite fille !

Mon avis

Le procédé narratologique choisi est celui de l’alternance de voix, qui semblent se répondre et compléter la relation comme un kaléidoscope. Bien sûr, tous les personnages, que ce soit l’hôtelier américain naturalisé ou les petites filles de 10 ans, s’expriment dans le même langage châtié. Cela rappelle une évidence souvent oubliée : la littérature est une convention, ce n’est pas une copie de la réalité ! On remarque un personnage gay, l’hôtelier, Gary Lee Hampton, ancien hippie qui est resté en France après la période des années 70, et accueille les nombreux touristes anglophones ou autres dans un hôtel de charme, avec son compagnon, enfant du pays, un vrai bi, figure très originale dans l’œuvre gudulo-duguëlienne, qui fait des infidélités à son ami avec la femme du maire, lequel préfère le gibier à poil et à plume. Les sentiments du bi font d’ailleurs l’objet d’une analyse alambiquée dont nous laissons la maternité à Anne Duguël : « Je crois n’avoir jamais autant haï les femmes (et, donc, ne m’être jamais senti aussi gay) que lorsque je grimpais sur elle » (p. 133). Le lecteur altersexuel masculin craquera peut-être davantage pour le bûcheron Simon, un véritable fantasme gay qui vous tire son coup contre un arbre, l’arbre étant séparé de lui par une femme, qu’on aimerait parfois remplacer ! Les rancœurs qui gangrènent le village prennent une tournure homophobe, mais c’est autant dû à la paranoïa des « victimes », qui ne comprennent pas ce qui se trame dans le jardin, et pour cause : ces étrangers ont lancé la mode des procès pour faire obstruer les fenêtres, ce que les natifs ont du mal à leur pardonner, même si, ce faisant, ils ont contribué à la nouvelle prospérité du village. Chacun chez soi. Mais l’intimité, c’est aussi le risque de rester seul face au danger. C’est ce qui arrivera aux fillettes. Le personnage de Jean-Aimé, produit du viol (« cette tumeur hideuse, ce bubon de la honte »), ainsi que le motif du petit jardin fermé aux regards, rappelleront aux fidèles de l’œuvre duguëlo-gudulienne une nouvelle du recueil Le chant des Lunes, « Le petit garçon dans les roses-thé ». Le prêtre, qui prend un peu de recul dans ce roman choral, nous gratifie de sa sentence philosophique : « Ce que j’avais sous les yeux était du concentré « d’hommerie » ». Les tréfonds obscurs de l’humain jaillissaient, tel un geyser nauséabond ». Au lieu de « concentré d’hommerie », j’aurais écrit « sursaut d’hommie », vu la teneur printanière de certaines pages !
Ce n’est pas pour moi le meilleur Duguël (le ton un peu trop satirique journalistique, sans doute, et le ressassement de certains motifs), mais ma foi cela se laisse lire agréablement, et figurera très bien dans un tome 3 des Filles mortes. Un petit mot sur le travail éditorial. Le précédent ouvrage, également publié aux Éditions Mic Mac, Paradis Perdu, présentait un festival de coquilles. Ce n’est pas le cas ici, et l’ouvrage a bénéficié d’une relecture sérieuse, au point que je me suis ridiculisé auprès de l’auteure à tenter de dégotter quelque coquille (oui, l’auteur-éditeur aigri que je suis ne peut pardonner son succès à quiconque, encore plus à une amie !). Ne faites pas comme moi : si l’Américain parle du film d’Hitchcock Psycho (p. 46), c’est parce qu’il s’agit du titre original ! Et pan, sur le bec ! Par contre, on s’étonnera de la mention, en pleine Occupation, d’une « thermos de café » quotidienne pour le père de Claudine ; mais à l’époque, on appelait « café » les succédanés aussi, pour donner le change. Je n’ai relevé que quelques vraies coquillettes, même pas drôles !

- La liste exaspérante et haustive des innombrables romans de Gudule / Anne Duguël dont j’ai fait la critique cinglante et féroce se trouve à la fin de l’entrevue de Gudule.

Lionel Labosse

- Un message de Gudule, le 22/12/2010 :

« Tes critiques vachardes et jubilatoires me raviront toujours, cher Lionel.
Juste un truc : tu dis que tous les intervenants s’expriment dans le même langage châtié, or, il m’a été reproché par un lecteur, celui des petites filles, trop réaliste, trop “gnangnan” à son goût. D’après lui, cela nuisait à la tenue de l’ensemble. Alors, bon, faudrait vous entendre !
En tout cas, merci pour cette lecture en profondeur, et le jaillissement qui en a résulté. »


Voir en ligne : Site officiel de Gudule


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