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Quelle idée de peindre des pêches !

Le Bocal de pêches (1866), de Claude Monet (1840-1926)

Galerie Neue Meister, Albertinum, Dresde.

mercredi 4 avril 2018, par Lionel Labosse

À l’occasion d’une escapade à Dresde pendant un séjour à Prague en février 2018, j’ai découvert les magnifiques collections nationales de Dresde, peinture et orfèvrerie notamment. J’avais emporté un vieux livre d’art emprunté à la bibliothèque, Entretiens sur le musée de Dresde, de Jean Cocteau et Louis Aragon. C’est un livre étonnant, publié en 1957 par les éditions Cercle d’Art, en allemand et français, réédité en 1994. Le livre est réalisé par enregistrements du dialogue entre ces deux cuistres qui ignoraient sans doute encore qu’ils partageaient les mêmes goûts altersexuels, qui s’étaient fâchés puis réconciliés. Le dialogue est retranscrit brut de décoffrage, ce qui n’est pas forcément une bonne idée car cela laisse erreurs, scories & répétitions, parfois corrigées en notes par l’édition de 1994. C’était sans doute à l’époque une manipulation d’Aragon, destinée à célébrer la gloire de l’Union soviétique qui avait sauvé puis restitué la collection dix ans après le bombardement de Dresde. Si l’on élague ce dialogue de ses afféteries chochottes, les deux amis tombent souvent juste, et comme eux, en visitant l’Albertinum (sauf qu’eux ne se sont basés que sur des photos des œuvres !), un des bâtiments abritant les collections du musée (qui doivent être redéployées en 2018 avec la réouverture d’une galerie du Zwinger), je suis tombé en admiration devant ce tableau méconnu du jeune Claude Monet, réalisé à l’âge de 26 ans. Je vais d’abord retranscrire une partie de leur dialogue, puis ajouter mes commentaires, illustrés d’une mauvaise photo avec le cadre du tableau, que j’ai prise sur place, à comparer avec une photo professionnelle telle qu’on en trouve dans le livre et sur Internet, comme celle de ce « Jar of peaches » par exemple.

Le Bocal de pêches (1866), de Claude Monet.
Galerie Neue Meister, Albertinum, Dresde.

Cocteau : Et nous voilà face à un tableau qui nous coupe le souffle, à toi comme à moi, parce que c’est un chef-d’œuvre, et un chef-d’œuvre incompréhensible. […] Nous sommes en face d’un Bocal ; ce bocal est plein de fœtus de pêches. Il y a trois pêches à côté de ce bocal ; ce bocal et ces pêches reposent sur une table de marbre noir qui reflète un peu le bocal ; ce bocal, ces pêches et cette table posent devant un fond très quelconque, et voilà… c’est un chef-d’œuvre et on se demande pourquoi. C’est le génie, qui échappe à l’analyse, c’est le mystère dont nous avons parlé dans tous nos dialogues. […] Tu me montres maintenant la toile en couleur [1]. Au lieu de perdre, elle gagne. Car le marbre devient livide, les fruits de la table comme des joues, des croupes, des fesses de Vénus, et dans le bocal, les fruits morts ont une pâleur spectrale.
Aragon : Oui, un tableau absolument bouleversant… et on ne sait absolument pas pourquoi il bouleverse. C’est un tableau qui ne ressemble à aucun autre, qui prend une espèce de vie inexplicable et, ici, nous apprenons brusquement par Monet le triomphe qui va venir, au-delà du paysage impressionniste, de la nature morte, triomphante à l’orée du siècle nouveau. Et je ne sais pas pourquoi ce tableau est à un pareil point attachant. […]
Cocteau : Ce sont des fœtus de fruits, des fantômes de fruits, ils sont morts et nous hantent.[...] Oui, en noir, les fruits morts, de conserve, les fruits fœtus, sont beaucoup plus proches des vrais fruits posés sur la table, alors que dans la reproduction en couleur les fruits de la table sont vraiment charnels. Ils sont vraiment des déesses, et les fruits du bocal, des spectres.
Aragon : Mais ce qu’il y a, c’est qu’il semble bien que nous nous trouvions tout d’un coup devant une permission que l’homme s’est donnée de représenter les choses qui lui étaient interdites.
Cocteau : Voilà un objet quelconque magnifié par la calme certitude du peintre d’avoir du génie et la manière subconsciente de s’en servir.
Aragon : C’est une espèce de grandeur qui ne vient pas précisément du sujet et, ici, un objet caractéristique de son temps. […] Nous sommes ici à la charnière entre l’impressionnisme et ce qui va suivre. [2]
Cocteau : […] est-ce que tu ne crois pas que ce prodigieux bocal de l’époque des tranches de viandes crues, l’emporte sur les nymphéas et les cathédrales ? Nymphéas et cathédrales ne sont pas de cette poigne modeste et mystérieuse. […] On pourrait les comparer à des glaces à la fraise en train de fondre. Ici, le phénomène est celui du faux réalisme de Manet et des Espagnols. Il y a l’objet et son fantôme. Cette table a du lyrisme. Elle pourrait être aussi une mer avec des baves et le bocal une colonne grecque. Les pêches pourraient être des déesses…
Aragon : Mais justement, c’est que tout d’un coup le bocal a tué les déesses et les fruits l’ont emporté. On peut dire que, dans ce bocal, c’est toute la peinture française qui prend le pas ; maintenant, on ne va plus aller dans les Flandres, on ne va plus aller en Italie pour voir, pour chercher le mystère de la couleur, de la peinture, c’est à Paris qu’on ira, dût le monde entier en enrager ! Et c’est vrai que c’est avec Matisse et Picasso que cela prend pour le monde entier l’importance que cela a aujourd’hui. Mais ça a commencé d’abord, et avant tout, avec les impressionnistes. C’est quand même d’abord Monet qu’on est venu voir d’Amérique, qu’on est venu voir de Russie, qu’on est venu voir de partout. […]
Cocteau : Là-dessus, je suis très heureux que nous puissions parler ensemble de la grande injustice envers Zola. Zola est un très grand poète lyrique. Il n’a pas du tout bénéficié du recul qu’on a eu pour des impressionnistes. L’injustice continue en ce qui le concerne. Or, beaucoup de chapitres de Zola possèdent la beauté singulière de ce bocal.
Aragon : […] Ce lyrisme de la réalité, c’est précisément ça qui a été essentiellement la peinture française. Et cela demeure parce que même (et bien sûr que nous l’avons annexé) Picasso… mais chez Picasso, tu sais bien comment il apparaît un bouchon par exemple comme on n’en voyait pas deux ans avant, un de ces bouchons qui se tortillent, en caoutchouc, en matière plastique. Ou n’importe quel objet : Picasso voit les objets comme ils entrent dans la vie, avant même les gens qui les emploient, sans remarquer de quoi ils ont l’air, un peu honteusement, prêts à les escamoter si on leur en parle : c’est la casserole émaillée bleue, un genre nouveau de cafetière. C’est précisément cela que nous trouvons en puissance dans un tableau comme celui que nous avons devant nous. Monet, son bocal, il l’a vu un peu avant tout le monde. Mais nous n’avons pas voulu terminer sur ce tableau, on ne peut pas terminer sur le tableau qui nous tient le plus à cœur […]. Les deux comparses évoquent alors La Nature morte aux poires et coings (1887-88) de Vincent Van Gogh.

Si j’opine tout à fait aux propos des deux illustres écrivains, ce tableau me fait penser à « Promenade de Picasso » de Jacques Prévert (Paroles, 1946). Il s’agit pour moi d’une mise en abyme de l’art de la peinture. En effet, comme Prévert avec son espiègle Picasso qui joue les pique-assiettes en croquant la pomme de la connaissance du bien et du mal (« Quelle idée de peindre une pomme / dit Picasso / et Picasso mange la pomme / et la pomme lui dit merci »), Monet pose la question de la représentation en peinture : comment conserver l’image de pêches fraichement cueillies ? La peinture avec ces tons de chair, sur le côté droit du tableau ? Le reflet dans le marbre en bas à droite ? Ou bien la peinture du bocal de conserve, à gauche ? Ou bien enfin le reflet du bocal dans le marbre ? C’est une sorte de kaléidoscope qu’offre le tableau, avec ces pêches de plus en plus évanescentes quand l’œil parcourt la toile en zigzag, du milieu à droite au bas à gauche, en passant par le haut. Le bocal est lui-même géométrique avec sa forme octogonale, et sa disposition prolongée par le reflet qui sépare clairement le tableau en deux moitiés par la ligne droite du bord du bocal prolongée par son reflet. Le bocal semble jouer le même rôle que les deux reflets dans le tableau, de multiplier les fruits à l’infini par le processus de conservation, et l’on prolonge la ligne du temps comme celle de l’espace, en se demandant d’un côté de la droite, ce que sont devenues les pêches fraîches de Monet ; et de l’autre côté, ce qu’il adviendra de ce tableau dans la nuit des temps… Comme Baudelaire dans « Une charogne », Claude Monet semble nous dire : « que j’ai gardé la forme et l’essence divine / De mes pêches décomposées » !

- Voir d’autres tableaux de ce musée dans cet article et dans celui-ci.

Lionel Labosse


© altersexualite. com, 2018.
Photo © Lionel Labosse.


[1L’un des principes du livre est de présenter une alternance de photos en couleurs et en N&B.

[2Remarque étonnante alors que nous ne sommes qu’en 1866, avant l’invention de l’« impressionnisme » !