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Vous avez dit provocateur ?

David Černý, sculpteur altersexuel et autres sculpteurs en République tchèque

Encore un sculpteur qu’on ne verra pas à Paris…

vendredi 1er avril 2016, par Lionel Labosse

Cet article constitue la 1re partie de Notes de voyage en République tchèque. Né en 1967, David Černý est un sacré zigue, qui contribue grandement à changer l’image baroque univoque de Prague par ses sculptures surréalistes, provocatrices, boule & renversantes. Et pas que de Prague, puisque comme tous les grands artistes, le monde entier s’arrache ses œuvres : Entropa à Bruxelles (commande, il est vrai, de la République tchèque lors de sa présidence du Conseil de l’Union européenne) ; London Booster à Londres, Metalmorphosis à Charlotte ; le Golem à Poznań, etc. Černý (prononcer « tcherni ») est un patronyme courant qui signifie « noir », détail amusant pour cet artiste qui nous fait voir la vie en rose et pratique parfois l’humour noir. Lors d’une escale forcée à Prague sur le chemin de la Géorgie, j’avais déjà été estomaqué par sa sculpture Piss, et je me suis précipité pour la revoir lors de ce séjour approfondi en février 2016, et j’ai vu bien d’autres choses dans ce petit pays où semble-t-il l’art moderne n’est pas régi par une mafia, et où le public a suffisamment d’humour pour rire de soi. Quand je parle de mafia, je pense à ces thuriféraires de ce que Pierre Guerlain nomme les « rebelles subventionnés » : « Il n’est donc pas erroné de parler de « rebelles subventionnés » pour évoquer certains artistes qui utilisent au mieux les ressorts de la pub, créent un scandale pour choquer la « France moisie » et empochent le produit de leur provocation. McCarthy est donc un nouveau « chieur d’écus » [1], il gonfle sa merde et en fait de l’or. Et le monde de la finance, en parfait accord avec le monde médiatique qui traite de la culture, veut rendre l’admiration obligatoire et ridiculiser la critique. » Voici donc quelques aperçus du sel dont David Černý et d’autres sculpteurs ont relevé le goulash baroque pragois.

Avant la naissance de Černý, la sculpture avait déjà donné lieu à un scandale, avec la destruction, en 1962, du monumental monument à Staline érigé en 1955 (j’ai négligé de grimper sur cette esplanade lors de mon séjour, faute de savoir ceci, qui n’était pas expliqué par les guides touristiques que j’ai utilisés). C’est sans doute dans cet état d’esprit que le jeune étudiant aux beaux-arts se fait connaître en avril 1991 en peignant en rose le Monument aux équipages de chars soviétiques, peu avant la chute de la dictature, surmonté d’un doigt érigé, sans doute plus courageux que les dispendieux plugs anaux de McMarthy qui réjouissent tant les socialistes parisiens. Il s’en tire avec quelques jours de prison, et le tank est alternativement repeint en gris puis en rose, humour tchèque.
On retrouve Černý en 1999, avec une de ses statues les plus emblématiques que l’on peut toujours voir dans le passage Lucerna, le fameux Kůň, c’est-à-dire cheval, une renversante parodie de la Statue équestre de saint Venceslas (pourquoi ne pas l’étudier en première L dans le cadre de la séquence consacrée aux réécritures ?). Le roi Venceslas est représenté à cheval sur le ventre d’un cheval suspendu par les pieds à la rotonde de ce passage Lucerna, qui donne sur la fameuse place Venceslas, lieu emblématique du centre de Prague où eurent lieu nombre de manifestations, de l’immolation de Jan Palach en janvier 1969 à une proclamation Václav Havel depuis le balcon du n°36 (le journal Libre parole lors de la Révolution de velours en novembre 1989. Chacun verra dans cette statue ce qu’il veut, de même que l’on peut voir ce qu’on veut dans les merdes de McMarthy. Précisons cependant que la statue sans socle est pendue juste en face d’un modeste buste à Václav Havel, qui n’est pas le 1er président de la république tchèque sous le règne duquel Černý eut ces premières commandes officielles, mais son grand-père, architecte dudit passage, et riche propriétaire (Václav Havel fut d’ailleurs controversé pour avoir récupéré les biens confisqués à sa famille par la dictature). Allusion au renversement d’un régime qui en renversa un autre ? À la faculté du peuple tchèque de rester lui-même lors d’un renversement de régime ?
David Černý, Piss, 2004.
En 2000, la Tour de télévision de Prague est ornée de « bébés » rampants (conçus en 1995), qui ont tellement de succès que trois bébés sont exposés au niveau du sol en 2008 sur l’île Kampa, ce qui permet de constater que leur visage est remplacé par un inquiétant rectangle renflé, qu’on pourrait interpréter comme une bouche d’aération. On peut monter dans cette tour moyennant phynance, pour avoir une vue imprenable sur la ville. Mais c’est un peu excentré (quoique facile d’accès).
Quant à la sculpture-fontaine Piss (qu’on trouve sous divers titres, mais qui n’a toujours pas droit à un article sur n’importe quelle version de Wikipédia !), j’ai pu remarquer ce qui m’avait échappé lors de cette première visite improvisée. Ces pisseurs sont deux hommes pissant face à face. Ils remuent leurs hanches et leur pénis. Ce que je n’avais pas remarqué c’est que le bassin de cette fontaine dessine la carte de la république tchèque ! Cerise sur le gâteau, les pisseurs écrivent avec leurs drôles de stylos des citations d’auteurs, et peuvent même écrire une phrase envoyée par SMS par les spectateurs ! Quand on pense qu’en France en 2010, on en est encore et toujours à inventer de nouvelles lois liberticides autant qu’inutiles comme « l’incrimination de l’outrage au drapeau tricolore » (voir cette brève), passée comme une lettre à la poste, et quand Hollande a dû renoncer à son inutile déchéance de nationalité, il a quand même fait passer, sans doute en l’honneur de son ami Strauss-Kahn qui lui en a les moyens, une taxe de 1500 € sur les clients de prostitués (pardon, de prostituées, car à France Inter, le mot était toujours au féminin quand les journalistes tous si à cheval sur le féminisme, évoquaient cette loi). Évidemment avec des provocations bidon comme les merdes de McCarthy et consorts, cela évite à tout jamais de commander des œuvres dignes de ce nom aux artistes de notre temps. Alors on a les espèces d’horreurs qu’on pose devant les gares (je ne donne pas de nom pour ne vexer personne), et l’on a failli perdre une des rares statues modernes intéressantes de Paris, Écoute de Henri de Miller. Mais je sens que je m’énerve : j’ai déjà craché tout le venin que je pense de la politique culturelle parisienne dans un article sur Lapidaire, de la sculpture, vite !, de Michel Cand.
À Prague, j’ai vu aussi une récente statue cinétique représentant la tête de Kafka, qui ressemble à Metalmorphosis de Charlotte. Cette tête géante articulée, dont la révolution dure une minute, est située un peu en retrait, à l’angle de Vladislavova et de Charlatova, au métro Narodni trida. Combien de statues articulées connaissez-vous à Paris ? Je crains qu’il ne faille remonter à 1983 et à la Fontaine Stravinsky de Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle ! On ne peut citer toutes les œuvres du sculpteur, mais retenons une statue du Golem qui, étonnamment, n’est pas installée à Prague mais à Poznań en Pologne. Bref, avec l’architecte Antoni Gaudí pour Barcelone, Černý est un des rares artistes qui ait à soi seul modifié la physionomie d’une capitale.
Statue d'éphèbe inconnu
David Černý n’est pas le seul sculpteur intéressant à s’exprimer dans les rues de Prague ou de la République tchèque. Au fil des rues, on tombe sur la Statue de Franz Kafka de Jaroslav Róna (2003), près de la synagogue espagnole, une émouvante statue dont je n’ai pas identifié l’auteur, dans une cour de la Ruelle d’or, devant le musée du jouet (quel chouette endroit qu’un pays où nul hypocrite ne pousse des cris d’orfraie parce qu’une statue de garçon nu est placée devant un lieu destiné aux enfants !) ou les statues de Anna Chromý, Musiciens tchèques (2002), sur Senovazne namesti (en plein centre), et sa Statue du commandeur dont on trouve un exemplaire devant le théâtre des États de Prague, où justement Mozart créa son Don Giovanni. En me baladant à Mala Strana, je suis tombé sur une étrange sculpture datant de 2015 que j’ai eu bien du mal à identifier. Comme il y avait une inscription en tchèque commençant par « Padam, padam », et qu’un oiseau était sculpté au sommet de la statue, sur un microphone, je crus d’abord qu’il s’agisssait d’un hommage à notre Édith Piaf national. Mais une recherche Internet finit (difficilement) par m’apprendre qu’il s’agissait plutôt d’un hommage à Milada Horakova, par le sculpteur Joseph Faltus. Cette femme politique exécutée en 1950 pour trahison est une personnalité importante dans la mémoire tchèque. Quant à « Padam, padam », la citation semble vouloir dire selon un traducteur automatique que j’ai vaguement arrangé : « Je tombe, je tombe, j’ai perdu ce combat, je pars avec honneur. J’aime ce pays, j’aime ses habitants, construire sa richesse. Je pars sans haine envers vous. » Autre monument que j’ai difficilement identifié, de John Hejduk, un hommage à Jan Palach intitulé The House of the Suicide and The House of the Mother of the Suicide, installé début 2016 sur Alšovo Riverbank, 2016, près du Rudolfinum, en plus du petit mémorial situé à côté de la statue équestre de saint Venceslas. Mais la frontière entre architecture et sculpture est floue à Prague : dans quelle catégorie classer la Maison dansante de Vlado Milunić et Frank Gehry ? J’avoue cependant que je ne l’ai pas visitée, et qu’il ne s’agit que d’un immeuble de bureaux. Vu ce qu’a fait Gehry pour la Cinémathèque de Paris, je demande à voir en détail…

Brno

Brno, la 2e ville de la République tchèque, n’est pas en reste question sculpture. En effet, devant l’église St-Thomas de l’annonciation se dresse depuis 2015, la statue équestre de Jobst de Moravie, œuvre de Jaroslav Rona, l’auteur de la fameuse statue de Kafka de Prague. Elle renouvelle le genre de la statue équestre, au point qu’on se demande si ce Jobst ne serait pas un joyeux bougre à la Quichotte. En face est une statue géométrique, toujours en bronze, représentant un humanoïde qui trimballe un gros cube. Je n’ai, pas pu l’identifier. Sur la place centrale de la ville, place de la Liberté cela va sans dire, trône une œuvre qu’on prendrait de loin pour une plaisanterie de McCarthy, et qui n’est en fait qu’une horloge astronomique, qui paraît-il fait un cadeau tous les jours à 11h. Dans l’ancien sur la même place, deux façades sont ornées d’atlantes musculeux pour l’une, et de deux couples de termes homme-femme de part et d’autre d’un porche pour l’autre, la posture alternant l’homme et la femme au premier et au 2e plan. Au centre de la place, face à l’horloge est une ancienne sculpture de St Sébastien dument criblé de flèches.
Atlantes sur la place centrale de Brno.
C’est que la ville a une grande tradition de plaisanteries sculpturales, avec ce personnage qui montre son cul sur l’Église Saint-Jacques de Brno, appelé Nehaňba, qui rappelle le « chieur d’écus » de Goslar, mais aussi autour de la Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, ce tombeau apparemment surréaliste de l’évêque Vaclav Urbana Stufflera, avec ces gants sous une tiare qui semblent un grylle.

- Lire deux articles en français et en anglais sur David Černý.

- J’ai hâte de visiter Oslo, pour y découvrir le Frognerparken, où sont présentées les sculptures étonnantes et altersexuelles de Gustav Vigeland.

- Lire la suite de ces notes de voyage en République tchèque.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Photos de voyage à Prague et à Brno


© altersexualite. com, 2016. Les photos sont de Lionel Labosse.


[1En allemand, Dukatenscheißer, référence à la sculpture qui orne le Kaiserworth de Goslar.