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Paragone sculpture vs peinture : les deux, mon général !

Triptyque de la Passion du Christ de Znaim (1440-45), Musée du Belvédère, Vienne.

Une crucifixion à la fois peinture et sculpture.

mercredi 9 mai 2018, par Lionel Labosse

Lors d’un séjour à Vienne, je suis tombé en admiration devant ce triptyque de Znaim (Znaimer Altar) (1440-45) en bois peint et sculpté visible au Belvédère supérieur de Vienne (Österreichische Galerie Belvedere). Il proviendrait de l’église paroissiale gothique de Saint-Nicolas de Znojmo (Znaim), en Moravie-du-Sud. C’est un des plus anciens exemples d’œuvre plastique sur le thème de la Crucifixion incluant le motif des soldats jouant aux dés la tunique du Christ, que j’ai pris en photo et dont on retrouvera la fiche technique sur le site du musée. L’ensemble du triptyque est une œuvre époustouflante, qui serait sans doute bien plus célèbre si elle n’était en quelque sorte anonyme. Comme il n’existe actuellement aucun article sur cette œuvre sur Internet, en voici un fort simple (je ne suis pas historien de l’art !), agrémenté de quelques photos. La dimension est de 5,22 m de large sur 2,55 m. Le panneau central fait 2,74 m, et les deux panneaux de gauche et droite font 1,24 m chacun.

Le site du musée présente ce triptyque comme l’œuvre d’un « sculpteur viennois sur bois et peintre de tonneau », c’est dire. Et pourtant, c’est l’œuvre d’art qui m’a le plus troué le cul (pardonnez l’expression, mais c’est bien ce qu’on doit à un « peintre de tonneau », non ?) au point que je me suis arrêté un long moment pour la contempler & la photographier. L’ensemble de l’œuvre constitue une Passion, c’est-à-dire un Portement de croix à gauche, une crucifixion sur le panneau central, et une déposition sur le panneau de droite. Ce triptyque est dépourvu de prédelle. Sa particularité est d’être à la fois peinture et sculpture, c’est-à-dire que tous les personnages sont à la fois sculptés en haut-relief (ou demi-bosse) et peints. Voici l’ensemble.

Triptyque de la Passion du Christ de Znaim (1440-45). Vue d’ensemble.
Belvédère supérieur, Vienne.

Sur le panneau de gauche, ci-dessous (Portement de croix), le Christ revêt sa tunique bleue, qui va bientôt exciter la concupiscence des soldats, accompagné par le bon larron, semble-t-il, en slip, et derrière lui le mauvais larron dont on ne voit que la tête. Des femmes éplorées (peut-être Marie ?) l’accompagnent, et les soldats. Quatre saints stylites ornent une église en arrière-plan. On remarque le réalisme du bon larron, ses muscles, ses mollets, son nombril, son visage aux yeux bandés très moderne.

Triptyque de la Passion du Christ de Znaim (1440-45). Panneau de gauche, montée au Calvaire.
Belvédère supérieur, Vienne.

Sur le panneau de droite (déposition), ça s’agite dans tous les sens, femmes voilées très orientales, supplications, lamentations, un ange et un homme qui descend le cadavre du Christ dévêtu de sa tunique. Cet homme porte la causia macédonienne, actuellement connue comme le pakol afghan. Cela devrait permettre à des historiens de l’art plus compétents que votre serviteur de situer l’œuvre.

Triptyque de la Passion du Christ de Znaim (1440-45). Panneau de droite : déposition.
Belvédère supérieur, Vienne.

Sur ce détail du panneau central, on constate que la tendance est plutôt à la déploration. Trois femmes soutiennent Marie, et les autres personnages se tordent dans tous les sens. Quel est ce personnage qui tire la langue en direction de Marie, et qui tient à ses pieds une marmite vide qui se voit aussi dans le panneau de droite ?

Triptyque de la Passion du Christ de Znaim (1440-45). Détail du panneau central : personnage tirant la langue à la Vierge.
Belvédère supérieur, Vienne.

Et voici le détail qui m’intéresse au premier chef : les soldats se disputant la tunique du Christ. On reconnaît le vêtement bleu du panneau de gauche, mais il y en a un autre rouge, ce qui correspond précisément aux évangiles de Matthieu, Marc et Jean, où l’on se partage non seulement les vêtements du Christ, mais aussi la chlamyde pourpre ayant servi à le moquer. Quant aux soldats, il y en a un à gauche qui porte un écusson sur le dos et les dés dans la main ; un autre à droite qui tient une sorte de hallebarde, et les autres sont indistincts dans la mêlée ; on note cependant le réalisme des détails.

Triptyque de Znaim (1440-45). Détail : soldats jouant aux dés la tunique du Christ.
Belvédère supérieur, Vienne.

Ce qui frappe dans l’ensemble, c’est l’impression de vie grouillante et réaliste. On est dans le même univers que les 12 tableaux magnifiques de Pieter Brueghel l’Ancien que l’on admire au Musée d’histoire de l’art de Vienne, postérieurs d’un siècle. Les scènes de la Bible sont transposées dans un univers contemporain des spectateurs virtuels de l’œuvre. Je retrouve le même mouvement dans une superbe Passion en ivoire d’un certain Leonhard Kern (1626), visible au Trésor impérial que j’ai photographiée. C’est presque la « Ballade des pendus » de Villon. Voyez une bien meilleure photo et un descriptif de ce chef-d’œuvre sur le site de la Kaiserliche schatzkammer.

Passion en ivoire, Leonhard Kern (1626).
Trésor impérial (Schatzkammer), Vienne.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Descriptif de l’œuvre sur le site du musée


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