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Anthologie illustrée, pour les éducateurs

Gay art, de James Smalls

Parkstone international, 2003, 288 p., prix fluctuant

mercredi 12 mai 2010, par Lionel Labosse

Il est difficile d’obtenir sur Internet des renseignements sur cet ouvrage, que j’ai acquis pour une somme modique dans une solderie de livres. Nous avons là un bel objet, dont l’auteur est un professeur d’histoire de l’art, spécialisé dans l’art européen du XIXe siècle. On trouvera ci-dessus un de ses articles en anglais sur le célèbre tableau de Marie-Guillemine Benoist, Portrait d’une négresse. Voici une compilation d’œuvres de tous les genres (des potiches les plus antiques aux installations les plus contemporaines), de toutes les cultures, et qui s’équilibre, fait rare, entre filles et garçons… Le livre a connu une première édition en 2003, avec une autre couverture plus classique. Mon édition et la couverture présentée en vignette, date de 2008.

Selon l’auteur, « La plupart des images de ce livre relèvent plus de l’homo-érotisme que de l’homosexualité » Il précise que la racine « « érotique » est un concept englobant un éventail d’idées et de sentiments exprimant des manques, des besoins et des désirs entre personnes de même sexe » (p. 8). Plus loin, il souligne le fait bien connu que le mot « homosexualité » étant récent, son utilisation est abusive concernant les « cultures pré-modernes et anciennes » (p. 10). Je remarque cependant dans une formule telle que « La pratique déclarée de l’homosexualité était déjà répandue dans les cités-États grecques dès le début du VIe siècle avant Jésus-Christ » (p. 17) une idée reçue selon laquelle il y aurait une sorte d’âge d’or antérieur à l’homosexualité. L’homosexualité ne s’est, à mon humble avis, jamais « répandue », car depuis qu’il y a des hommes et des femmes, il a dû leur sembler naturel de s’aimer, de se caresser, ou de se pénétrer. J’en veux pour preuve les innombrables récits d’ethnologues sur des populations primitives, faisant état de pratiques homosexuelles. Ce qui a pu se répandre, ce n’est sûrement pas l’homosexualité, mais c’est l’homophobie, cette innovation de l’Ancien testament ! Les superbes et nombreuses reproductions de céramiques grecques anciennes sont édifiantes, et contredisent le texte, lorsqu’il prétend que « le rapport sexuel oral et anal » constituait les « tabous les plus graves » (p. 21). Si c’était tabou, alors comment expliquer qu’il en soit resté autant de représentations dans ces prestigieuses céramiques ? Et les [comédies d’Aristophane>488], seraient-elles aussi taboues ? On retrouve bien sûr la fameuse coupe Warren, parmi un grand nombre de céramiques, que je n’avais jamais vu rassemblées en un seul livre.
La partie consacrée au Moyen Âge nous apprend que « Au milieu du XIIIe siècle, l’Église était obsédée jusqu’à la paranoïa par le thème de la sodomie » (p. 51) ; voir notamment le rôle de saint Thomas d’Aquin. L’auteur fait allusion à la controverse sur les écrits de John Boswell sur les unions de même sexe. Il cite par exemple le « couple sacré » constitué par « les saints Sergius et Bacchus », « transposition dans une image chrétienne du thème païen des amants engagés » (p. 55). La période est souvent contradictoire, car ces condamnations coexistent avec une exaltation du mythe de David et Jonathan, ou de la relation proche entre Jésus et saint Jean, illustrée par deux superbes sculptures du début du XIVe, par exemple Le Christ avec saint Jean, groupe de Sigmaringen, des Musées nationaux de Berlin (p. 58).

Jésus & Jean sculpture

Quant aux femmes, James Smalls rappelle que la seule allusion au lesbianisme des écritures saintes est contenue dans l’Épître aux Romains, I, 26 (« Aussi Dieu les a-t-il livrés à des passions avilissantes : car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; pareillement les hommes, délaissant l’usage naturel de la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l’infamie d’homme à homme et recevant en leurs personnes l’inévitable salaire de leur égarement » (La Bible de Jérusalem)). Le thème de « Marie et Élisabeth physiquement enlacées, joue contre joue, dans un moment de grande effusion affective », joue un rôle équivalent côté femmes à celui de David et Jonathan ou de Jésus et Jean. Plusieurs illustrations superbes en sont présentées, que je n’ai pas retrouvées sur Internet (par exemple dans l’article de Wikipédia Visitation de la Vierge Marie et les documents Wikicommons associés) ; c’est dire l’originalité de l’iconographie de cet ouvrage.

La partie Renaissance présente des œuvres plus connues, mais j’ai été surpris, à côté d’une nouvelle reproduction du célèbre Bain des hommes (cf. ici), de découvrir un des autoportraits d’Albrecht Dürer étonnant de modernité (ci-dessous ; Kunstsammlung, Weimar ; source : Wikicommons). Sont aussi évoqués Agnolo Bronzino (p. 94, mais sans reproduction), Le Caravage, et la lutte entre Néoplatonisme (p. 99) et catholicisme.

Albrecht Dürer, autoportrait nu.

Sans transition, on passe à l’Inde, et l’évocation des Maithuna, sculptures érotiques déjà évoquées ici. Sur le bouddhisme, certaines affirmations étonnent : « Le bouddhisme, qui se développa à partir de l’hindouisme, devint une religion viable vers 500 après Jésus-Christ » (p. 115). La Chine nous réjouit, avec cette superbe peinture sur papier représentant une « Scène de rapports sexuels en groupe dans un bordel » (p. 120) – avec pas moins de 10 personnes ! – et la non moins superbe « île aux femmes » (p. 123), qui compte 13 personnes, dont deux hommes. On en voit du même genre dans l’article de Wikipédia Homosexualité en Chine. Les représentations de lesbianisme étaient souvent destinées à l’excitation des hommes (p. 125). Au Japon, la spécialité semble être l’homosexualité des moines et le « nanshoku » ou pédérastie. Les shunga, estampes érotiques, sont plus crues et expressives qu’en Chine, avec des « parties génitales démesurées » (p. 130) ; dans les rapports entre moine adulte et chigo (déjà abordé dans cet article), le plaisir anal réciproque était la règle (p. 130) ; le rapport des samouraï avec les « washudo » est comparable au rapport éraste / éromène en Grèce antique. Les acteurs et spectateurs de théâtre kabuki sont souvent bisexuels (p. 134).

Les parties consacrées à l’art européen de l’époque moderne nous en apprennent de belles, par exemple sur Jacques-Louis David (qui n’était pas homosexuel, mais dont « la nature homo-sociale de son atelier favorisait certes les sentiments homosexuels et homo-érotiques chez ses élèves » (p. 162) ; il suffit d’ailleurs de contempler la beauté masculine qui émane de plusieurs de ses œuvres). J’ai découvert un tableau peu connu, La mort d’Hyacinthe, de Méry-Joseph Blondel, qu’on trouve au musée de Gray, en Haute-Saône. Rosa Bonheur, lesbienne, ne fit pas scandale, mais adoptait des attitudes masculines, et dut même « obtenir pour cela une autorisation policière » (p. 172) ! Simeon Solomon, un peintre anglais, fut arrêté et condamné pour drague dans des toilettes publiques, ce qui contribua à une sorte de déchéance. On découvre deux charmantes et priapiques illustrations d’Aubrey Beardsley pour Lysistrata d’Aristophane.
Avec Charles Demuth (1883-1935), nous passons à l’ère actuelle. Ne trouvez-vous pas fort bucoliques ses aquarelles ? C’est un art très aqueux… Voici Trois marins (1917), qui ne figure pas dans l’ouvrage, mais que je préfère.

Charles Demuth, Trois marins.

Pour l’album Paris de nuit, Brassaï (1899-1984) a photographié le Paris interlope. Voyez trois exemples sur le blog de Thomas Querqy. Avec la Mattachine Society, « premier groupe d’action pour les « droits gays » en Amérique du Nord » (p. 245), et les Daughters of Bilitis, équivalent lesbien, on passe à une diffusion massive « de supports explicitement gays », suite à un procès avec la poste qui refusait de distribuer les magazines de ces associations. Sont évoqués bien sûr Tom of Finland, Robert Mapplethorpe, Gilbert et George, Pierre et Gilles, Keith Haring, et d’autres, avec parfois un décalage entre texte et illustrations. Par exemple, Pierre Molinier, dont deux photos en travesti sont reproduites, n’est pas, à moins que ça m’ait échappé, mentionné dans le texte… mais l’auteur a tenu à présenter des artistes moins connus et plus récents. Dans mon panthéon personnel, j’ajouterais bien sûr Carlos Franklin, Éric Raspaut, Robert Vigneau, Geörgette Power, etc.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Un article érudit de l’auteur, en anglais


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