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Un « dernier voyage » low cost au coin de la rue !

Visite guidée du Cimetière des Batignolles

Verlaine, Cendrars, Breton, Toyen, etc.

samedi 4 février 2023, par Lionel Labosse

Je ne suis pas particulièrement un adepte de la taphophilie, et cet article est très circonstanciel. Il se trouve que j’ai cette année deux classes de BTS section tourisme dans un lycée qui donne sur le Cimetière des Batignolles, ce qui a attisé ma curiosité pour ce cimetière dont la notoriété est quasiment nulle à Paris, bien loin de ce bon vieux Père-Lachaise, la star mondiale, et de ses petits frères, le cimetière du Montparnasse & celui de Montmartre, voire celui de Pantin, le géant de l’Est parisien, sans parler des cimetières militaires comme le cimetière américain du mont Valérien, si émouvant, les nécropoles en dur comme le Panthéon ou les Invalides, ou les églises qui abritent parfois des tombeaux, les catacombes enfin pour les taphophiles invétérés ! Je n’avais jamais entendu parler du cimetière des Batignolles et n’y avais jamais enterré quiconque avant de me retrouver le nez dessus depuis le lycée en question, en septembre 2022. Je m’y suis donc rendu début janvier 2023, ai repéré les tombes de personnalités, parmi lesquelles celles d’au moins quatre artistes ou écrivains qui ont marqué ma vie, et suis tombé par hasard sur des tombes de soldats inconnus, « morts pour la France » ou non, parce qu’il ne faut pas oublier ceux qui donnèrent leur vie ou leur jeunesse pour que nous connaissions la déliquescence actuelle de la France. J’ai dû faire une seconde visite en janvier pour préciser les choses et prendre d’autres photos, puis une 3e visite parce que je n’avais pas suffisamment repéré l’emplacement de certaines tombes et je voulais éviter de faire tourner en bourriques mes étudiants ! J’ai réalisé fin janvier une visite d’essai avec une poignée d’amis, qui s’est révélée concluante. Je vous propose dans cet article une visite guidée, et un second article sera consacré aux Cimetières de Paris, de France et du monde, ce qui pourrait constituer un prélude ou un postlude à cette visite.

Ballade des Cimetières

Avant de rejoindre Paul Valéry à Sète, Georges Brassens chanta en 1960 dans son 5e album la « Ballade des Cimetières », qui évoque une tripotée de cimetière parisiens, à l’exception de celui des Batignolles !
« J’ai des tombeaux en abondance,
Des sépultures à discrétion,
Dans tout cimetière de quelque importance
J’ai ma petite concession.
De l’humble tertre au mausolée,
Avec toujours quelqu’un dedans,
J’ai des petites bosses plein les allées,
Et je suis triste, cependant…
Car j’ n’en ai pas, et ça m’agace,
Et ça défrise mon blason,
Au cimetière du Montparnasse,
À quatre pas de ma maison
J’en possède au Père-Lachaise,
À Bagneux, à Thiais, à Pantin,
Et jusque, ne vous en déplaise,
Au fond du cimetière marin »

Si vous ne pouvez pas vous déplacer, contentez-vous de l’article exhaustif mis à jour en 2021 sur le Cimetière des Batignolles par Philippe Landru, immense spécialiste des cimetières et auteur d’un non moins immense site, sur lequel il a confessé son vice taphophile dans cet article : « Pourquoi s’intéresser aux cimetières ? ». Vous pouvez compléter par un article historique de Danièle Prévost daté du printemps 2018, avec aussi un topo sur les tombes de personnalités. Sachez que la ville de Paris propose sur cette page des topos de visites thématiques variées sur les principaux cimetières (femmes célèbres notamment). Si vous connaissez une personne enterrée ici, vous pouvez retrouver l’emplacement de sa tombe sur le site dédié (voir au chapitre Blaise Cendrars).
La visite que je vous propose est subjective, et n’a rien à voir avec les travaux sérieux de Landru ou Prévost. Prévoyez deux heures et vos mouchoirs. Vous pouvez aussi cueillir quelques fleurs, car les morts qui sont dessous la terre apprécieront peut-être, quant ils sont oubliés depuis longtemps par les vivants, que des inconnus aient une pensée pour eux. En ces temps décadents où les tyranneaux covidistes n’ont pas hésité à nous faire renier notre humanité en interdisant les rites funéraires, visiter un cimetière et déposer une fleur sur une tombe fait de nous à moindre frais des Antigones.

Plan & parcours du cimetière des Batignolles.
© Lionel Labosse

Imprimez avant de partir le plan des tombes de personnalités de la mairie de Paris revu et fléché par mes soins, ci-dessus. Je vous conseille de l’imprimer, car il est difficile de manipuler son smartphone entre l’appareil photo, le fichier, le plan d’un côté et la liste des personnalités de l’autre, surtout s’il venait à pleuvoir. Imprimez aussi le document ci-dessous si vous voulez suivre cette visite subjective, car le plan de la ville de Paris est en partie inexact (les numéros des tombes ne sont pas toujours situés au bon endroit dans les divisions, et il manque les cénotaphes de Cendrars & de Chaliapine). Des photos même petit format des tombes sont indispensables pour les repérer de loin (savoir si elles sont plates, surmontées d’une croix de quelle forme, hautes, basses, pourvues d’une sculpture, etc.) Je vous aurai prévenu d’expérience : si l’on ne dispose pas d’un repérage extrêmement précis, on risque de se perdre !

Document à imprimer pour une visite au Cimetière des Batignolles.
© Lionel Labosse

L’entrée est accessible soit depuis la station Porte de Clichy (lignes 13 & 14 du métro, tramway T3, ou RER C), soit la station Pont Cardinet pour ceux qui viennent de l’Ouest parisien. Une amie qui a fait la visite avec moi habite le quartier depuis des dizaines d’années m’a dit qu’auparavant, on pouvait entrer des deux côtés (et pourtant elle n’avait jamais visité le cimetière et ignorait que Breton, qu’elle idolâtre, reposât là !). Avant d’entrer et depuis le cimetière on contemple la pyramide moderne du complexe architectural de la Cité judiciaire de Paris, hommage peut-être aux tombeaux des pharaons ! Regardez s’il y a un enterrement, ou demandez-le au gardien dans sa guérite juste à l’entrée ou au bureau de la conservation, à main gauche. À main droite vous avez des toilettes dignes de l’idée qu’Annie Dingo se fait de ses administrés, c’est tout dire. Je vous propose le parcours comme je l’ai fait (à modifier si vous voyez un enterrement), de l’entrée (Sud-Ouest) à l’extrémité Nord-Est (tombe de Ray Ventura) en louvoyant dans les divisions du Nord au Sud, puis retour en direction de l’excroissance Nord-Ouest, sur le territoire de Clichy, mais il suffit de suivre les numéros des divisions. Cette visite prévue pour des étudiants de BTS en 2023 contiendra des allusions aux deux thèmes au programme, « Dans ma maison » et « Invitation au voyage… ». Pour simplifier, j’utiliserai « à gauche », « à droite », « au fond » en situant le point de repère à l’entrée du cimetière, en regardant droit devant soi. Petite précision : en ce qui concerne la superficie, le Père-Lachaise avec ses 44 hectares est le plus vaste des cimetières parisiens intra-muros, loin derrière les cimetières extra-muros de Pantin (107 ha), Thiais (103 ha) et Bagneux (61 ha). Le cimetière des Batignolles est le 4e à Paris intramuros, dépassé d’une courte tête par Montmartre, les deux juste au-dessus de 10 ha, après Lachaise et Montparnasse, mais loin devant le 5e, le cimetière de Vaugirard (1,6 ha).
Le plus grand cimetière du monde est le Wadi al-Salam (6 km2) (« la vallée de la paix ») dans la ville sainte chiite de Najaf, en Irak, qui entoure le mausolée d’Ali, quatrième calife de l’islam et premier imam chiite. 6 km2, c’est-à-dire 60 fois la superficie de notre cimetière ! Attention, la fameuse Cité des morts au Caire en Égypte, serait peut-être plus vaste s’il était possible de chiffrer sa superficie car c’est un cimetière mêlé d’habitations, et séparé en trois entités, d’où l’impossibilité de le métrer. J’ai même eu du mal à trouver des informations précises. Voici l’article le plus complet que j’aie trouvé.

Demandez le programme !

Ernest Christophe
Saint-Granier
Blaise Cendrars
Toyen
Hélène Dutrieu
Fédor Chaliapine
Jacques Debronckart
Geneviève Tabouis
Jean Dusaulcy
Jean Noeninger
Fernand Charpin
Georges Vorelli
Ray Ventura
Benjamin Péret
André Breton
Joël Hibon
Gaston Herzog
Alain Krivine
Pauline Gin
Paul Verlaine

1. En entrant, au milieu de la première allée à gauche (Avenue Circulaire) au premier rang de la 13e division, n° 17 sur le plan de la ville de Paris (que je nommerai subséquemment « le plan »), commençons par Ernest Christophe alias Christophe (1827-1892), dont la tombe est facile à repérer avec sa statue maousse & marron. Christophe était un sculpteur ami de Charles Baudelaire, qui lui dédia le poème « Danse macabre » dans Les Fleurs du Mal, dont voici un quatrain de circonstance en guise d’apéritif :
« Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir »
.
La statue de la Douleur fait l’objet d’une étude par Stéphane Guégan sur La Tribune de l’art. Il s’agissait d’un projet monumental qui semble-t-il obséda le sculpteur tout au long de sa vie, et qu’il ne parvint pas à réaliser, et dont une ébauche orne sa tombe. Le second poème de Baudelaire dédié à Christophe ,« Le Masque », nous en dit plus sur cette statue :
« Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux ;
Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux !
— Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?
— Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! — comme nous ! »
.

2. À 4 tombes plus à gauche toujours au bord de la 13e division, n° 38 sur le plan, le tombeau collectif des familles Balensi & de Cassagnac abrite la sépulture de Saint-Granier, pseudonyme de Jean de Granier de Cassagnac (1890-1976). Ce monument familial peine à résister au temps. C’est le seul du genre que nous verrons lors de cette visite, et il me rappelle l’échange entre Don Juan et Sganarelle à l’acte III de la pièce éponyme de Molière :
« Sganarelle : Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau ! Qu’en dites-vous, Monsieur ?
Don Juan : Qu’on ne peut voir aller plus loin l’ambition d’un homme mort ; et ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme qui s’est passé durant sa vie d’une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire ».

Saint-Granier n’est plus connu actuellement que comme auteur des paroles françaises et premier interprète de la chanson « Ramona » », leitmotiv du Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras et que mon père fredonnait sans cesse. S’il n’y a pas de passants que cela pourrait gêner, on pourrait écouter quelques mesures de la voix de Saint-Granier (ci-dessus).
Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux
Ramona, nous étions partis tous les deux
Nous allions lentement
Loin de tous les regards jaloux
Et jamais deux amants
N’avaient connu de soir plus doux
Ramona, je pouvais alors me griser
De tes yeux, de ton parfum, de tes baisers
Et je donnerais tout pour revivre un jour
Ramona, ce rêve d’amour

La mélodie de cette chanson fut adaptée pendant la Guerre d’Espagne avec des paroles révolutionnaires sous le titre « A las mujeres ». À vrai dire le peu d’informations que j’ai trouvées sur Internet me font douter : s’agit-il d’une chanson de 1936, ou d’un hommage postérieur ?
J’ai eu l’occasion de tirer les vers du nez à un fort sympathique gardien qui se morfondait dans la guérite. Je lui ai demandé comment on faisait pour insérer les cercueils dans ce type d’édicules anciens aux portes étroites. Il m’a dit que selon la largeur du cercueil, il arrivait que l’on doive élargir le passage à coups de masse, avant de lever la dalle et d’introduire le cercueil. Vu l’exiguïté des édicules cela me paraît problématique !

3. Repassons de l’autre côté par rapport à l’axe constitué par l’avenue principale. La tombe de Blaise Cendrars (1887-1961) n’est plus qu’un cénotaphe (du grec ancien par le latin « kenos taphos », = « tombeau vide », qui ne contient pas de corps), car il fut transféré en 1994 au cimetière de Tremblay-sur-Mauldre (78). La tombe n’est pas signalée sur le plan, mais on la trouve facilement à une dizaine de mètres du rond central, 3e rangée à partir de l’avenue transversale, reconnaissable à sa haute croix gravée « Famille Lamberjack ». Savez-vous quel est le point commun entre Louis XVI et Blaise Cendrars ? Ils sont tous deux morts un 21 janvier ! L’histoire est étonnante, voire incompréhensible : Cendrars épousa civilement en 1949 seulement Raymone, sa muse qu’il avait rencontrée en 1917, puis religieusement le 1er mai 1959, avant de mourir grabataire, ayant été victime de deux attaques cérébrales en 1956 puis 58. J’ai lu sur ce site qu’il serait mort sans un sou et aurait été inhumé dans la tombe d’un ami. Cela m’étonne car sa seconde épouse (Raymone, donc) lui a survécu et a continué à tourner au cinéma jusqu’en 1969, puis est morte en 1986, et la tombe de Cendrars ne fut transférée qu’en 1994, et il repose seul ! La maison de Tremblay-sur-Mauldre appartenait à l’origine à la famille de Raymone, et l’on apprend que Cendrars y reçut des personnalités comme Le Corbusier ou Stravinsky. Il avait eu 3 enfants, dont un garçon mort lors de la Seconde Guerre, et une fille, Miriam, née en 1919, morte en 2018, qui fut sa biographe et s’occupa activement de la mémoire de son père. La personne dont il partageait la tombe, Émile Lamberjack, était un coureur automobile, qui mourut en 1912 (Cendrars avait 25 ans), assassiné par son ex-épouse (un masculinicide !) J’ai entamé des recherches pour en savoir plus, en vain. Le site des archives de Paris consulté le 10 janvier 2023 m’a appris que le corps de cet Émile Lamberjack fut lui-même transféré à Soisy-sur-École le 23 avril 1964. Quant à Raymone, elle mourut le 16 mars 1986 à Lausanne, où elle est enterrée (chronologie de la Pléiade), ce qui explique qu’elle ne soit pas dans la même tombe que Blaise.

Archives des cimetières de Paris : fiche du transfert de Cendrars.
© Archives de Paris

Quant à Frédéric Sauser dit Blaise Cendrars, les mêmes archives nous apprennent : « Corps transporté au Cimetière du Père Lachaise le 6 mai 1994 », sans doute une erreur de lieu mais pas de date. Le cénotaphe est donc complètement vide, et la concession devrait logiquement être reprise pour de nouveaux locataires, d’où l’intérêt de cette petite enquête dont un effet collatéral pourrait être de préserver ce lieu de mémoire. Le gardien que j’ai interrogé m’a appris que le prêt ou don de caveau est fréquent, et se pratique pas seulement pour un membre éloigné de la famille, mais pour un ami, voire un voisin. Quant aux déplacements de corps, la procédure est fréquente mais prend environ 3 ans. Ajoutons à cela que le pseudonyme choisi par le poète est, par la « Braise » et la « Cendre », une double référence au phénix, ce qui aurait plutôt laissé présager une crémation. J’ai cherché en bibliothèque dans les biographies [1], chronologies, index, préfaces de plusieurs livres (album et œuvres autobiographiques en Pléiade, Découverte Gallimard rédigé par sa fille et quelques autres, bien sûr postérieurs à la date du transfert du corps) et je n’ai rien trouvé d’autre que la mention de l’enterrement puis du transfert, point barre. La taphophilie est un sport de combat !
Quoi qu’il en soit, Blaise Cendrars est le seul auteur enterré ici qui figure sur la liste du Bulletin Officiel pour le thème de BTS « Invitation au voyage… », avec Bourlinguer et « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », à quoi s’ajoute « Tu es plus belle que le ciel et la mer » dit par Bernard Lavilliers. Je possède un 33 tours antique avec ce poème parmi d’autres, récité par Serge Reggiani. On trouve des tas de lectures, par Bernard Lavilliers ou autres, mais une seule brève lecture de 30 secondes du début du poème par Cendrars soi-même ; dommage qu’on ne l’ait pas enregistré en entier ! Je signale un audio de 3 minutes sur France-Culture dans lequel Cendrars raconte « [s]on meilleur voyage ». J’ai en mémoire « La prose du Transsibérien » et le « Panama » récité par Reggiani, mais ma mémoire m’a trompé, et je ne retrouve pas cela sur Internet pour l’instant. Il s’agirait de versions anciennes, bien antérieures à celle de Lavilliers.
Voici un extrait de « La prose du Transsibérien » (pp. 34-35, Du monde entier, Poésie / Gallimard) :
« Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel les locomotives en furie
S’enfuient
Et dans les trous,
Les roues vertigineuses les bouches les voies
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés
Ferrailles
Tout est un faux accord
Le
broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…
« Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? » »

Le poète fut enterré à 2 kilomètres de Montmartre, même si on ne voit pas le Sacré-Cœur depuis le cimetière ! Étrange épilogue de la vie de ce baroudeur qui dès l’enfance fut expédié par ses parents de sa Suisse natale en Italie puis en Russie, voyagea à New York avant de s’engager dans la Légion étrangère lors de la Première Guerre mondiale, bénéficiant de ses qualités de polyglotte dont il témoigne dans La Main coupée, son premier récit autobiographique.
Allez, je me décide à reprendre ici ce poème mythique :
« Tu es plus belle que le ciel et la mer » (Feuilles de route, 1924)

« Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre
Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends
Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe Le l’œil [2]
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime »

J’ai trouvé dans Blaise Cendrars ou la légende du légionnaire de Laurent Tatu & Julien Bogousslavsky, une citation de Cendrars extraite d’un texte intitulé « Notre grande offensive » (La Pléiade, textes autobiographiques t.1), un vademecum émouvant sur l’entretien des tombes par les poilus : « Chacun de nous apportait tout son art et toutes ses fantaisies à embellir les sépultures. Chaque tombe s’ornait de pots de fleurs et de plantes diverses ; certaines avaient un entourage de mosaïques fait de l’assemblage artistique de vieilles bouteilles. Le nom du héros était gravé sur une croix de bois habilement sculptée. Nous nous faisions un devoir sacré de veiller à l’embellissement de la dernière demeure de ceux qui sont tombés glorieusement pour le pays, loin des leurs, et nos lourdes mains de poilus avaient des gestes tendres de mains maternelles » (p. 50). Dans le même livre on apprend que Cendrars refusa longtemps la Légion d’honneur, et ne l’obtint qu’en 1940 puis 1946 à titre militaire. En 1958, il fut élevé au grade de commandeur comme homme de lettres (p. 142).

4. Laissant Cendrars, on poursuit sur l’avenue transversale jusqu’à l’extrémité Sud-Est, et on tourne à gauche sur l’allée centrale. La tombe de Toyen, de son vrai nom Marie Čermínová (1902-1980) se trouve au 2e rang au milieu de la division 2 sur l’avenue centrale, avec une simple pierre. Toyen est une vieille connaissance que j’avais rencontrée en étudiant les surréalistes. On peut voir ses œuvres dans cet article. En 2018, lors d’un voyage à Vienne, j’ai pu photographier au musée du Belvédère inférieur un tableau de Toyen intitulé Voix de la forêt (1934). Le voici.

Toyen Marie (Čermínová), Voix de la forêt (1934).
Vienne, musée du Belvédère inférieur.
© Lionel Labosse / Österreichische Galerie Belvedere

Toyen avait intégré les surréalistes lors de son premier séjour à Paris en 1925, puis elle retourna à Prague. Son œuvre laisse une large place à l’érotisme. Son pseudonyme combine le mot français « citoyen » et le tchèque to je on (« c’est lui »).

5. En poursuivant sur l’Avenue Centrale, l’avant-dernière tombe au coin de la division 2 côté avenue Lacombe est celle d’Hélène Dutrieu (1877-1961) et de son mari. Belge naturalisée française, Hélène Dutrieu est une pionnière des courses d’abord cyclistes dès 1895, puis à moto et enfin en voiture. Elle se produit en spectacle d’acrobaties. En 1908, elle devient pilote d’essai d’avion en France. Le 25 novembre 1910, elle reçoit le premier brevet de pilote attribué en Belgique à une femme, la deuxième dans le monde (peu de temps après Élisa Deroche en France). Quand la Première Guerre mondiale éclate, elle effectue quelques vols de reconnaissance, puis, les femmes n’étant plus autorisées à voler, elle s’engage comme ambulancière pour la Croix-Rouge et dirige l’hôpital du Val-de-Grâce.
Ici nous pouvons faire un petit détour au bout de l’Avenue Lacombe, pour voir la tombe du peintre nabi (Jean) Édouard Vuillard (1868-1940), que j’ai évoqué dans cet article, mais que je n’ai pas inclus dans mon parcours officiel ! Les registres du cimetière le font inhumer le 10 juillet 1941, alors qu’il est censé être mort le 21 juin 1940. Sa tombe se trouve division 26, ligne 14 (les lignes se comptent à partir du côté vers Paris), n° 10 (les n° se comptent à partir du côté de l’entrée du cimetière), et c’est bien la sienne, puisque sa sœur morte en 1948 est bien inscrite sur les registres dans cette même tombe au nom de « Roussel née Vuillard ».

6. Continuons tout droit sur l’Allée centrale. À gauche dans la division 25, se distingue le cénotaphe en granit rose de Fédor Chaliapine (1873-1938) reconnaissable à sa Croix orthodoxe, 2e tombe au 1er rang avant l’Avenue des Plantations. Il s’agit d’un chanteur d’opéra (basse) et acteur russe. Son incarnation de Boris Godounov à Paris en 1908 le révéla non seulement au public parisien, mais révéla en même temps l’opéra de Moussorgski. Il incarna aussi un Méphistophélès mémorable dans l’opéra de Gounod. Il quitta la Russie en 1922, et vécut en France. Enterré aux Batignolles, ses restes furent transférés en 1984 au cimetière de Novodevitchi de Moscou, où sa tombe est surmontée d’une sculpture monumentale. Écoutons-le dans la chanson « Les Yeux noirs », une célèbre romance traditionnelle populaire tzigane russe du XIXe siècle, devenue un standard de jazz manouche, dont les paroles ont été écrites par le poète ukrainien Yevhen Hrebinka. « Otchi tchornye » : « Des yeux noirs, des yeux pleins de passion ! / Des yeux ravageurs et sublimes ! / Comme je vous aime, comme j’ai peur de vous ! Je sais, je vous ai vus, pas au bon moment ! ». Sur la pierre tombale est gravée une épitaphe (« epi », sur et « taphos », tombeau) : « Ici repose Feodor Chaliapine, fils génial de la terre russe ».

7. Dans la même division se trouve au 9e rang depuis l’Avenue centrale dans la rangée juste au Sud de Chaliapine, la tombe toute simple de Jacques Debronckart (1934-1983). C’est un auteur compositeur interprète qui m’a marqué dans mon adolescence. Il est l’auteur d’une chanson longtemps censurée, « Mutins de 1917 », de circonstance dans ce cimetière. Son tube fut « Adélaïde » : « Qu’ils soient d’ici où de n’importe quel parage / Moi j’aime bien les gens qui sont de quelque part / Et portent dans leur cœur une ville ou un village / Où ils pourraient trouver leur chemin dans le noir ». Mais une chanson qui n’a jamais quitté ma vie est « Pitié pour le chanteur » : « Il fait sonner sa voix dans son église vide / Ses yeux brûlés regardent un horizon perdu / Pitié, pitié, c’est vous qui parlez par sa bouche / Reconnaissez votre âme en ce miroir tendu / Ouvrez vos écoutilles, que ses mots fassent mouche / Que sa tendresse coule en vos cœurs mis à nu » […] « En attendant ce jour sanglant et magnifique / Entr’ouvrez votre bourse et donnez-lui dix francs / Son merveilleux métier le laisse famélique / Toutes les nuits milord, tous les matins mendiant ».

8. Continuons sur l’allée centrale, et cherchons la tombe de Geneviève Tabouis (1892-1985) toute première tombe au coin Sud-Ouest de la division 27, ce qui n’est pas précisément où la situe le plan. On la reconnaît à son grand crucifix allongé. Cette journaliste issue d’une grande famille se fit connaître en mettant en garde contre la montée d’Adolf Hitler et le réarmement allemand. Je la connais indirectement par la mémoire de mon grand-père que j’ai évoquée dans mon roman M&mnoux (p. 246) : « à la fin de sa vie, Maxime eut une ennemie jurée, Geneviève Tabouis, la célèbre journaliste de Radio Luxembourg, dont la légende veut qu’elle ait été à la solde des soviétiques. Elle entamait invariablement ses Dernières nouvelles de demain par son fameux « Attendez-vous à savoir… », auquel le grand-père aussi invariablement répliquait d’un « Tais-lui sa gueule, à celle-là ! » & joignait le geste à la parole, enfonçant le bouton « arrêt » avec la même rage que celle avec laquelle je zappe sur France Culture dès que France Inter m’impose une publicité pléonastiquement débile ».


9. Jean Dusaulcy (1932-1993) est un illustre inconnu dont la sépulture familiale se trouve au milieu de la 28e division, tout à l’extérieur posé en parallèle juste en face du mur d’enceinte. C’est un ancien combattant de la guerre d’Algérie comme le rappellent les plaques visibles sur sa tombe, dont je n’ai retrouvé qu’une trace sur Internet. Il fut vice-président national délégué, président de Paris de la FNACA (« Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie »), et hérita de la responsabilité du service Juridique et social national. Il prit sa retraite en 1992, et mourut en 1993. La FNACA (je cite Wikipédia) « se heurte à la vive résistance des gouvernements qui ne veulent absolument pas entendre parler de « guerre » d’Algérie et encore moins reconnaître les droits des participants ». Elle compta au maximum plus de 300 000 adhérents. Eh oui, quand on entraîne toute une jeunesse dans une guerre inutile, on a peine à reconnaître qu’il s’agissait d’une guerre. Aucun rapport avec les événements qui se passent actuellement en Ukraine…

10. Nous allons à partir de maintenant rendre hommage au hasard à trois soldats morts pour la France dont j’ai repéré les tombes. Jean Noeninger repose dans la division 29, 3e ligne et 3e rangée depuis l’Avenue du Sud et l’allée centrale, quelques rangées au sud de Charpin. On ne sait rien de lui que ce qui figure sur sa tombe : « Évadé de France, Engagé volontaire, 1re division blindée. Mort pour la France le 6 octobre 1944 à l’âge de 22 ans ». La fiche du site « Mémoire des Hommes » le rattache au « 2e bataillon de zouaves » et précise : « Mort pour la France des suites de blessures ».

11. Fernand Charpin (1887-1944) se trouve dans la division 29, pas du tout où il est situé sur le plan, mais à la 5e rangée à partir de l’Avenue des Jardins, et 4e rangée depuis l’allée sans nom sur le plan qui mène au fond du cimetière par le milieu (elle sépare la 29 et la 30e division), un peu au Nord de celle de Noeninger. C’est la sépulture que j’ai eu le plus de mal à trouver ! Tombe fort simple avec seulement un bouquet de roses en faïence posé sur une pierre plate. Sa mort est un avertissement utile en ces périodes de pénuries planifiées par les branquignols du macrovidistan : il meurt après avoir monté par l’escalier les 7 étages de son immeuble alors qu’il est cardiaque, l’ascenseur étant à l’arrêt en raison des restrictions d’électricité… Fernand Charpin pour moi c’est le gendarme pas trop zélé dans La Belle Équipe de Julien Duvivier, et il participe à la scène culte de la chanson « Quand on s’promène au bord de l’eau » (paroles de Duvivier, musique Maurice Yvain), toute une époque dans l’un des plus beaux plan-séquence du cinéma (les 2 premières minutes de la chanson, en fait il y a deux plans, mais le second contient un saut extraordinaire pour l’époque entre une caméra portée et un rail de travelling sur la Marne). Charpin intervient notamment vers 2’20. Tous en chœur :
« Du lundi jusqu’au samedi,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son boulot quotidien,
Subi le propriétaire,
L’percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d’chien,
Le dimanche vivement
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant !… »


12. Georges Vorelli (1883-1932) occupe une tombe impossible à rater au milieu de la division 30, un monument en granit rose avec un crucifix vertical surmontant un médaillon en bronze du sculpteur Pierre-Victor Dautel. Pseudonyme de Georges Desmoulins, Georges Vorelli a été l’un des premiers interprètes de la célèbre chanson « Je connais une blonde ». J’ignorais son existence ; je l’ai choisi parce que sa tombe est la seule clairement identifiable depuis la salle où je fais cours au lycée ; cela plaira sans doute à mes étudiants !
« Je connais une blonde
Il n’en est qu’une au monde
Quand elle sourit
Le paradis
N’a rien d’aussi joli
Que les charmes de ma blonde,
Je n’aime qu’elle au monde »
Ses yeux charmeurs,
Ensorceleurs
C’est tout mon bonheur !…


13. Ray Ventura (1908-1979) occupe la dernière tombe au coin Nord de la division 32, pour une fois bien située sur le plan. C’est un compositeur, arrangeur, chef d’orchestre, etc., célèbre pour son orchestre à sketches et ses spectacles avec ses « Collégiens ». Il est oncle de Sacha Distel, dont les parents partagent ce caveau. Il a rendu célèbre plusieurs chansons de Paul Misraki (compositeur) : « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine », « Tout va très bien, madame la marquise » et « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? » ou « Tiens, tiens, tiens ! », chanson de circonstance pour une visite printanière :

« Ah ! Quelle douceur !
La vie vous semble rose
Y a pas d’erreur !
Il se passe quelque chose
Tiens ! Tiens ! Tiens !
On joue d’la mandoline
Tiens ! Tiens ! Tiens !
L’air s’emplit de refrains
Y a des chansons sur les lèvres des copines
Et des p’tits boutons sur le nez des copains
Tiens ! Tiens ! Tiens !
C’est le printemps qui revient. »


14. Benjamin Péret (1899-1959) est le seul artiste surréaliste qui ne se fâchera jamais avec André Breton, et jusqu’à leur mort, car ils sont enterrés à quelques mètres dans la 31e division, pas au bord comme le donne à croire le plan, mais en plein milieu, 2e tombe depuis le bord de la division pour Péret. Leurs tombes sont assez reconnaissables, mais plates donc pas vraiment repérables de loin. Celle de Péret est assez jolie, avec de la végétation entourée d’un muret de pierres. Je mentionne ce poète pour mémoire car Péret est assez mineur dans l’histoire littéraire, n’obtenant que des succès de scandale : par exemple, en 1928, il écrit un ouvrage au titre basé sur une contrepèterie : Les Rouilles encagées. Gageons que de nos jours, il hurlerait avec les loups « contre l’extrême drouâteuh », défendrait avec courage le droit à l’avortement, et lutterait farouchement contre le racisme qui fait tant de ravages dans notre pays des drouats de l’hommeuh, etc. Citons un poème qui a l’avantage d’être bref, intitulé « Voyage de découverte » (Le Grand jeu, 1928) :
« Il était seul
dans le bas du seul-seul
Un seul à la seule
il seulait
Ça fait deux seuls
deux seuls dans un bas-seul
Un bas-seul ne dure pas longtemps
mais c’est assez quand on est seul
dans le bas du seul-seul »


15. À quelques mètres à l’ouest de son ami Péret sur la même rangée, en plein centre de la division 31, gît André Breton (1896-1966). On ne présente plus le pape du surréalisme, auteur des Manifestes du même nom et grand voyageur, connu pour son autoritarisme. Sa tombe porte l’épitaphe : « Je cherche l’or du temps ». Voici, comme pour son copain, un poème qui a l’avantage d’être bref, intitulé « La courte échelle », dont la chute fait peut-être allusion au peintre surréaliste chilien Roberto Matta.
« Passe un nuagenouillé
Devant les mots qui sont la lune
(Les cornes de la girafenêtre)
J’ai demandé un cafélin
…Non pas de croissantos-dumont
Ce qui était espacétoine
Se fait muscadenas
Pour l’action toute neuve
Voici le vitrier sur le volet
Dans la langue totémique
Mattatoucantharide
Mattalismancenillier »

L’ironie du sort ayant fait cohabiter les cendres de Breton et celles de Cendrars dans le même hôtel posthume, je ne peux résister à l’envie de citer les louanges que Cendrars tressa de leur vivant à son illustre cothurne : « Au début, ils sont venus me voir dans ma mansarde, rue de Savoie : le doux Philippe Soupault, un très gentil garçon, qui était un timide et qui est devenu un velléitaire pour ne pas dire plus : flanchard ; le vavassal André Breton, qui portait déjà cet air ubuesque de grand homme de province, à qui, un jour la patrie serait reconnaissante et qui n’a jamais pu se libérer de cette grossesse nerveuse de gloire anthume ; Louis Aragon, avec qui j’ai failli devenir ami, de beaucoup, le plus intelligent des trois, le plus délicat ; le plus fin, mais aussi le plus fragile car j’entendais battre le pouls de la poésie sous ses paroles fiévreuses, un révolté qui a versé dans l’hystérie » (Blaise Cendrars ou la légende du légionnaire, p. 114).

16. Joël Hibon est dans la division 33, 4e ligne et 4e rangée au coin du mur sur l’avenue des Plantations. La pierre tombale verticale, qui se repère de loin, nous apprend qu’il faisait partie du 27e bataillon de chasseurs alpins. Il est mort le 12 février 1987 à l’âge de 21 ans. J’ai retrouvé le lieu de la mort, Clamart, sans doute l’hôpital, mais pas de mention « Mort pour la France » ; peut-être ce jeune homme est-il mort accidentellement ou de maladie. Sa tombe porte un poème anonyme, que l’on peut lire en hommage à ce soldat peu connu.

17. On est obligé de revenir sur l’allée principale, puis de reprendre l’Avenue du Nord direction Nord-Ouest. Dans la 11e division, en 1re ligne, 10 mètres avant le périphérique, à moitié cachée par un gros tronc d’arbre, se trouve la tombe de Gaston Herzog (1895-1918), chimiste ; Pilote aviateur au 2e Groupe d’Aviation ; Célibataire ; MPLF (en captivité) le 2/8/1918 (le jour même de ses 23 ans) au lazaret de Bayreuth (Allemagne). La date et le détail m’ont fait penser à une victime de la grippe espagnole. Cela me rappelle la manifestation à laquelle j’ai participé au Trocadéro, le 22 mai 2021 avec Ami Entends-Tu avec en fond l’émouvant monument « À la gloire de l’Armée française 1914-1918 » de Paul Landowski. « À nos héros », à gauche, « À nos morts » à droite, gloire à ceux qui ont donné leur vie dans la boue des tranchées, et honte aux communicants qui voudraient nous faire incliner devant des « hommages aux morts du Covid » qui vont faire se retourner nos poilus dans leurs tombes. Ni la pluie ni la grêle n’avaient fait ciller le moindre spectateur sous l’ombre tutélaire des poilus, car « nous sommes en guerre » selon le choupinet. Pour en revenir à Gaston Herzog, j’ai trouvé ces précisions sur un site personnel fort riche, puis j’ai trouvé d’autres précisions sur un autre site très riche. Il n’est pas mort de la grippe, mais je cite : « Grièvement blessé en mission, il pose son avion en zone occupée par les Allemands et est fait prisonnier, le 1er juin 1918 - Il est décédé des suites de ses blessures ». Pour rendre hommage à ces morts inconnus, je voudrais juste citer « Les lettres » (1975), chanson d’un chanteur d’autre part connu comme antimilitariste, Maxime Le Forestier :
« Ainsi s’est terminée cette tranche de vie,
Ainsi s’est terminé sur du papier jauni
Cet échange de lettres
Que j’avais découvert au détour d’un été
Sous les tuiles enfuies d’une maison fanée
Au coin d’une fenêtre.
Dites-moi donc pourquoi ça s’est fini si tôt.
Dites-moi donc pourquoi, au village d’en haut,
Repassant en voiture,
Je n’ai pas regardé le monument aux Morts
De peur d’y retrouver, d’un ami jeune encore,
Comme la signature »
.

Nous passons sous le périphérique. La scène d’ouverture de La Nuit des morts-vivants de George A. Romero, m’a rappelé l’atmosphère lugubre de cette partie du cimetière, où seules les anciennes concessions à perpétuité abandonnées de tous prennent la poussière. Quelques mètres avant la tombe de Gaston Herzog, deux tombes tordues se prêtent à des allusions amusantes aux morts vivants.


18. La tombe toute fraîche d’Alain Krivine (1941-2022) est tout au fond du cimetière dans la division 4, contre le mur qui donne sur le Boulevard Victor-Hugo, commune de Clichy. Je signale cette tombe parce que c’est la plus récente, même si ce camarade trotskiste ne vole pas haut dans mon estime. Et puis sur sa fiche Wikipédia ses obsèques sont signalées « au crématorium du cimetière du Père-Lachaise », mais l’info sur sa tombe aux Batignolles n’y figure pas. Il est issu selon Wikipédia « d’une famille juive d’Ukraine, dont le grand-père Albert, athée et anarchiste, émigre en France entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle à l’occasion de pogroms ». C’est purement complotiste !

19. Pauline Gin (1863-1912) ne semble pas très tonique, mais geint pour l’éternité sous les traits d’une sculpture de François Cogné dans la 23e division, qui renouvelle l’art du gisant par ce bronze magnifique qui se repère de loin. Elle se trouve facilement, juste avant le périphérique quand on revient de ce côté du cimetière. Ce sculpteur est fameux pour avoir commis un buste de Mussolini et la statue de Pétain destinée à remplacer Marianne dans les mairies sous l’Occupation. On préférera admirer sa statue de Clemenceau, sur les Champs-Élysées, très enlevée. Quant à Pauline Gin, il est impossible de trouver quelque information que ce soit sur elle, car elle a une homonyme voyante qui fait de son nom un palimpseste d’Internet.

Tombe de Paul Verlaine & sa famille, cimetière des Batignolles.
© Lionel Labosse


20. Pour terminer en beauté, rejoignons le rond-point de l’avenue transversale, pour aboutir dans la division 11 à la tombe de Paul Verlaine (1844-1896) et de sa famille (tombe que j’avais eu du mal à vous dissimuler au début !). Paul Verlaine repose dans la tombe de ses parents, Nicolas-Auguste Verlaine et Élisa-Stéphanie Dehée, qui s’étaient installés dans le quartier des Batignolles lorsque M. Verlaine père obtint sa retraite de l’armée (au 28 rue Truffaut en 1857, puis au 10 rue Nollet (alors rue Saint-Louis) en 1860, au 43 rue Lemercier en 1863, enfin au 26 rue Lécluse entre 1865 et 1870). Paul fut rejoint par son fils Georges Verlaine, à qui un article est consacré sur Wikipédia. On y apprend des péripéties peu glorieuses pour l’illustre poète alcoolique, qui battit femme & fils, et ne revit plus ce dernier après octobre 1878 [3] ; il avait 7 ans. Mathilde se remaria avec un Monsieur Delporte. Victor Hugo accepta de tenter une réconciliation et écrivit à Verlaine : « Mon pauvre poète, Je verrai votre charmante femme et lui parlerai en votre faveur au nom de votre tout petit garçon. Courage et revenez au vrai ». Stéphane Mallarmé fut sollicité par Verlaine pour avoir des nouvelles de son fils dont il avait été brièvement professeur. Le fils vécut une vie peu enthousiasmante, mais pardonna à son père, et devint son ayant droit. Voici l’extrait d’un portrait de Georges rencontré par Maurice Hamel en 1924 : « Au-dessus de tout cela, il y a pour moi le culte de la mémoire de mon père. Lorsque j’ai appris que l’on voulait faire paraître des notes par trop vengeresses que ma mère avait écrites sur son ménage malheureux, je me suis indigné. Certes, ce fut un ménage pénible, une triste page dans leur vie commune. Victor Hugo avait voulu ramener Verlaine à ma mère. Il lui avait dit : « Revenez au vrai ». Il ne put ou ne sut pas. Mais à quoi bon ressusciter ses torts ? Pourquoi parler de l’homme ? L’œuvre, seule, subsiste. »
Rappelons devant cette tombe la polémique qui agita le microcosme bobo parisien à propos d’une pétition pour la panthéonisation de Verlaine & Rimbaud, sorte de Pacs posthume. Si les « intellectuels » qui procédèrent à ce coup de pub évoquèrent la tombe de Rimbaud à Charleville, peu d’entre eux se penchèrent sur celle-ci, qui pourtant se passe de mots pour nous souffler une réponse à la question : « Où Paul Verlaine aurait-il souhaiter reposer ? »
Quel poème dire devant cette tombe ? On peut écouter une rare version chantée du poème de Paul Fort « L’enterrement de Verlaine » que Brassens avait enregistré sans musique car il ne voulait pas réutiliser la mélodie de sa chanson « La marche nuptiale ». Mais je préfère un poème méconnu de Verlaine intitulé « Batignolles » , qui ferme presque le recueil Amour (1888) dédié à son fils. Poème en décasyllabes à césure 5/5, si caractéristique de l’art de Verlaine, et qui rimera avec « Danse macabre » de Baudelaire par lequel nous commençâmes cette balade poétique et macabre (la trompette de l’ange) :
« Un grand bloc de grès ; quatre noms : mon père
Et ma mère et moi, puis mon fils bien tard
Dans l’étroite paix du plat cimetière
Blanc et noir et vert, au long du rempart.
Cinq tables de grès ; le tombeau nu, fruste,
En un carré long, haut d’un mètre et plus,
Qu’une chaîne entoure et décore juste,
Au bas du faubourg qui ne bruit plus.
C’est de là que la trompette de l’ange
Fera se dresser nos corps ranimés
Pour la vie enfin qui jamais ne change,
Ô vous, père et mère et fils bien-aimés. »

Qu’ils reposent en paix !

 Au terme de cette visite, je rappelle que ce cimetière recèle bien d’autres tombes remarquables en dehors de ce choix subjectif. Je cite à titre d’exemple une tombe qui réunit deux personnalités du monde du théâtre, Léon Bakst & André Barsacq, morts à 50 ans d’intervalle, un peu comme Cendrars & Lamberjack. Poursuivez cette balade macabre & bucolique par notre article Cimetières de Paris, de France et du monde.

Lionel Labosse


© altersexualite.com, 2023


[1J’ai parcouru par exemple Blaise Cendrars Brasier d’étoiles filantes de Stéphane Georis, et dévoré l’excellent Blaise Cendrars ou la légende du légionnaire de Laurent Tatu & Julien Bogousslavsky.

[2Sur cette bizarrerie qui bizarrement disparaît des éditions actuelles, y compris de la récitation de Lavilliers, voici la note de l’édition Poésie/Gallimard (p. 391) : « « Le » n’est pas une coquille, mais un article dont le substantif se dérobe par une ellipse d’autant plus intrigante. Dans le Ms L., le vers précédent se termine par un « La » également solitaire qui disparaît en 1944 ». Je précise aussi que dans cette édition, « Le » avec sa majuscule est bien dans le même vers que ce qui le précède, il n’y a pas de saut de ligne comme on le voit dans les versions sur Internet !

[3Cependant dans le recueil Sagesse (1880) un poème dont l’incipit est « Et j’ai revu l’enfant unique… », terminé par « Belles petites mains qui fermerez nos yeux », une note de l’édition de la Pléiade (p. 1122) signale une note de Verlaine sur un exemplaire de son livre : « Paris, juin 1881, au sortir d’une entrevue avec mon petit Georges ». Cela n’est pas forcément contradictoire ; on peut comprendre que Verlaine, en relisant son livre en 1881, se rappelle les circonstances de l’écriture du poème en 1878.