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Les cris des enfermées, de la 4e au lycée.

Les folles d’enfer de la Salpêtrière, de Mâkhi Xenakis

Actes Sud, 2004, 190 p., 17 €.

lundi 21 mai 2007

Invitée à créer des sculptures pour la chapelle Saint-Louis de l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière, Mâkhi Xenakis s’intéresse aux archives de l’Assistance publique. Elle exhume des manuscrits inédits, et après avoir complété sa documentation, rédige ce récit atypique, composé de bribes de phrases juxtaposées, qui tentent de rendre la voix, par-delà les siècles, à ces femmes enfermées, de Louis XIV jusqu’à Charcot.

Résumé

Les folles d’enfer de la Salpêtrière restitue le sort des femmes, enfermées contre leur gré, à la suite de l’édit de Louis XIV créant l’Hôpital général en 1656. Cet édit inaugure l’ère de « l’enfermement généralisé ». Les lieux dédiés sont à la fois hôpitaux, prisons, asiles d’aliénés, maisons de rééducation pour délinquants et d’éducation pour jeunes filles sans le sou, ateliers de travaux forcés. « Il faut assainir la ville / le pays tout entier / il faut sauver les mendiants du vice / de l’oisiveté / de l’impiété / il faut les sauver du crime / de la damnation » (p. 8). Tous ces mendiants sont emmenés par « les archers du roi », et répartis selon leur sexe, leur âge ou leur état, entre Bicêtre, la Salpêtrière, la Pitié et l’Hôtel-Dieu. « À la Salpêtrière on prend les femmes mendiantes / mais aussi / de plus en plus / les filles de joie / les folles / les orphelines / les libertines / […] les homosexuelles / […] les érotomanes / etc. » Les règles sont strictes, même pour l’encadrement : « il est expressément défendu aux prêtres d’introduire aucune personne du sexe dans leur chambre » (p. 34). Les mariages forcés d’orpheline à orphelin, la maison de force avec son marquage au fer rouge, le fouet pour « celles qui sont atteintes du mal de Naples », l’affaire des convulsionnaires de Saint-Médard en 1727, sont évoqués au fil des pages : « sexe et fouet sont présents / latents partout […] / où le bien et le mal se retournent comme des gants » (p. 50). Le texte contient plusieurs litanies d’internées : « Jeanne 34 ans enfermée le 24 juin 1696 pour avoir tenu une école publique d’impureté et de sodomie » (p. 53). Pour éviter de les confondre, on étiquette « les personnes en démence / les imbéciles / les sourds / les muets / les enfants de moins de 15 ans » (p. 63). De grands noms sont cités : Madame de Sévigné et Bourdaloue, l’abbé Prévost ; l’affaire du Collier de la reine et Jeanne de Valois, etc. Vers la fin du XVIIIe siècle, on glisse vers un traitement médical de la folie, avec les absurdités connues : « l’imbécillité produite par la masturbation ne pourra être attaquée que par les analeptiques / les toniques / les eaux thermales » (p. 112) ; « les traités de médecine distinguent les femmes pratiquant la masturbation / au cercle bleuâtre de leurs paupières » (p. 150). Les noms de médecins qui « regardent les aliénés autrement / avec humanité » sont cités : de Philippe Pinel, Jean-Baptiste Pussin, grâce auxquels « la camisole de force remplacera les chaînes » (p. 129), jusqu’à Jean-Martin Charcot, nommé chef de service en 1862, qui « entre en possession de son musée pathologique vivant » (p. 161), et son élève Freud. Pour constater l’évolution du traitement de la folie, on pourra comparer les listes établies par Charcot, qui font suivre les noms des femmes de la cause présumée de leur folie : « Virginie / 11 ans / épileptique / peur de sa mère » (p. 163), avec celles citées plus haut (p. 52) et les extraits anonymes du registre de 1828, p. 137 sq.

Mon avis

Voici un ouvrage passionnant tant pour le fond que pour la forme. La sexualité y est souvent évoquée comme un prétexte d’enfermement ou de sévices. Si le mot « homosexuelles », qui constitue un anachronisme, est employé une fois, le mot « sodomite » est aussi employé (p. 49), à côté de « sorcières », « mythomanes », « cartouchiennes » (partisanes de Cartouche), etc. Sous une forme attrayante, le récit, suivi de photos des sculptures de l’auteure, permettra aux élèves d’appréhender sous un angle original le thème de l’altérité, selon les ouvertures pédagogiques propres aux différents niveaux, de la 4e à la Première. En histoire, on pourra étudier le texte de l’édit de Louis XIV de 1656, s’intéresser à l’histoire de la Pitié-Salpêtrière, etc. Ce récit a été représenté à la Maison de la Culture de Bobigny en juin 2007, dans une mise en scène d’Anne Dimitriadis (que j’ai trouvée fort décevante au regard d’un texte si original dans sa forme dont il ne rend pas compte). La MIDAP de Seine-Saint-Denis proposait un accompagnement pédagogique, coordonné par Colette Broutin : visites du musée de l’Assistance publique, ou de l’hôpital de Ville-Evrard, rencontre avec l’auteur ou le metteur en scène. J’ai proposé à mes élèves de 2de une lecture analytique des première pages. Le texte leur a plu — ils y ont vu une allusions à la « tolérance zéro » — et les exercices de lecture polyphonique aussi : faire tourner la parole dans la classe, chacun lisant un élément isolé par la typographie, et certains groupes de mots étant dits par tous.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de l’auteure


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