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Notes de voyage en Corée du Sud (2017)

La Corée du Sud ne perd pas le Nord (3/9)

Chapitre 3 : Géographie et géomancie ; agriculture & urbanisme

mercredi 18 octobre 2017, par Lionel Labosse

Après 2 épisodes consacrés à présenter mes lectures coréennes, puis à la question de la Corée du Nord, à des conseils pratiques pour les touristes, puis la rubrique « parlons prix », les transports et le métro, les services publics, nous nous intéresserons dans cet article à la géographie et la géomancie, à l’agriculture coréenne & aux grands immeubles : vers des « monades urbaines » ? avant les 6 derniers articles consacrés au physique et au moral des Coréens & Coréennes, à leurs costumes et chapeaux, à la femme coréenne ; aux bains publics, aux papas coréens, au record du monde coréen de miniaturisation du vous-savez-quoi, aux garçons & au patriarcat ; aux artistes, à l’architecture & à la musique ; à l’histoire, aux religions & superstitions, au chamanisme, à l’esprit de compétition, et à la langue coréenne ; à la flore, à quelques exemples de palimpsestes, à quelques faits culturels de l’ancienne Corée, à l’origine de l’expression « Pays du matin calme » & ses variantes, ainsi que d’autres noms de lieux comme « Quelpaert », à l’épopée des missionnaires & au colonialisme japonais ; enfin à nos amis les Séoulites, la prostitution, la concurrence entre bouddhisme & confucianisme, les coutumes, & l’ouverture d’esprit des anciens voyageurs en Corée.


Géographie et géomancie.
À part les détails vus dans le chapitre précédent, ce qui m’a le plus frappé dans ce pays, c’est la géographie. À commencer par cette particularité de nos amis Coréens pour établir leurs cartes sens dessus dessous. Sur les cartes affichées dans les rues ou le métro, il faut toujours commencer par repérer où est le Nord, souvent en bas ou à droite. J’ai photographié une symbolisation du métro de Daegu dans laquelle tout est sens dessus dessous (l’Est est à gauche, etc.). Quand on vous donne des cartes touristiques dans les offices de tourisme, il faut faire attention, car d’une part l’échelle est rarement indiquée, d’autre part la carte est une sorte de projection 3D, et elle omet souvent tout ce qui n’est pas censé intéresser le touriste. Ainsi vous vous imaginez naïvement pouvoir marcher tranquillos entre deux centres d’intérêt qui semblent se toucher, avant de vous rendre compte à vos dépens qu’ils sont séparés par un quartier entier qu’on n’a pas jugé nécessaire de représenter… Et les cartes du Lonely Planet (édition 2016) sont parfois erronées.
La Corée du Sud est un pays d’une surface légèrement supérieure au Portugal (99 828 km2), pour une population 5 fois plus importante, avec une densité de 511 habitants au km2 (Portugal : 114 ; France : 99). Ce qui est extraordinaire, c’est que toute cette population est concentrée sur une faible portion du territoire, c’est-à-dire une poignée de villes tentaculaires. Bien que son point culminant plafonne à 1950 m (le volcan Hallasan sur l’île de Jeju-do), la Corée n’est qu’une succession de courtes plaines surexploitées et de collines boisées absolument désertes. Cela peut déjà se constater sur les fascinantes cartes anciennes, avec les taches de vert foncé si caractéristiques, et la symbolisation des chaînes de collines, mais aussi sur les peintures, que ce soit les paravents ou autres images (notamment au Musée national de Corée de Séoul, vers la fin de mes photos). Cette altitude modeste n’empêche pas, climat continental de façade orientale – variante mandchourienne – oblige, l’abondance de neige, et l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2018 à Pyeongchang, région de la façade Est, au sud de Sokcho.

Tumuli royaux
Tant d’espace pour de vieux os !

Dans tout ce que j’ai vu de mes yeux en parcourant la Corée du Sud du Nord au Sud, du Sud au Nord, d’Est en Ouest et d’Ouest en Est (mais en bus de ligne et sans approfondir), ces collines verdoyantes couvertes d’une épaisse toison de sapins ou de feuillus, sont vierges de toute habitation humaine sédentaire. D’après ce que je crois avoir compris, la raison serait que les collines ont de tout temps été réservées pour servir de sépultures, selon les règles compliquées de la géomancie, qui préside également à l’emplacement des villes et des maisons. On enterre les morts dans la montagne, sauf les rois, qui sont ensevelis dans d’innombrables tumuli (photos), qui reproduisent dans la plaine l’alternance plaine / colline, chaque roi ou reine étant enseveli sous une éminence de caillasse et de terre, montagne miniature. Dong Yue, envoyé de l’empereur Ming, le remarquait en 1488 (in Passeport pour Séoul, p. 77) :

« Il arrive que des paysans vieillissent sans jamais manger de porc,
Puis en mangent à satiété lors d’un rite villageois.
Quand un homme meurt, on l’enterre dans les montagnes,
Mais les nobles ont leurs tombes près de chez eux »

Georges Ducrocq dans Pauvre et douce Corée (1904), que l’on trouve intégralement sur Wikisource, précise : « Les cimetières de Séoul sont à quelques heures de la ville, dans des vallons écartés et abrités du vent. Le choix du tombeau est l’affaire du géomancien, qui connaît les veines de la terre et l’endroit où les morts dorment en paix. » (Omnibus, op. cit., p. 293). Juliette Morillot nous apprend (en 1998) que si des cimetières publics sont apparus, ils ont entraîné « une appréhension de la mort inconnue jusqu’à présent » […] « Chacun redoute d’être enterré dans un cimetière public, peut-être à des centaines de kilomètres du lieu de sépulture de ses propres parents » (op. cit., p. 192). Hippolyte Frandin & Claire Vautier évoquent des sépultures particulières sous une des portes de Séoul : « Une odeur pestilentielle me saisit à la gorge, et, en pénétrant sous la voûte, je reste stupéfait de la quantité de squelettes qu’elle recouvre. Sur une superficie de plusieurs mètres, j’enfonce dans un charnier humain, débris innommables auxquels des légions d’oiseaux de proie […] viennent chercher une hideuse nourriture. […] Sous cette porte d’Enfer, on dépose tous les enfants morts de la petite vérole ; ainsi que les restes des criminels. Les corps des enfants sont attachés sur des planchettes que l’on glisse entre les interstices ménagés à cette intention dans les murailles. Un cadavre remplace l’ancien, dont le squelette tombe au charnier. On jette les criminels au tas indifféremment, à moins pourtant – fait rare – que les proches ne réclament le corps. » (Omnibus, op. cit., p. 87).
Les mêmes auteurs signalent également une coutume de murer vivants des « personnages de distinction parvenus à un âge très avancé » (p. 109), ainsi que des fêtes populaires barbares « célébrées en l’honneur du printemps ou de l’automne » (p. 113), au cours desquelles les hommes « s’assaillent avec furie » et qui coûteraient « parfois plusieurs centaines d’existences » ; mais n’ayant pas trouvé trace ailleurs de ces faits, il est permis d’en douter. La photo ci-dessous représente une fresque en céramique qui elle-même représente le panorama de cinq collines qui se trouve derrière les trônes royaux de tous les palais séoulites, symbolique de la géographie du pays.

Séoul, Insa-dong, fresque en céramique.
Les cinq collines mythiques de la Corée

Donc les éminences sont réservées aux morts, ainsi que pour quelques temples et autres grottes avec statues de bouddha. Et non seulement on n’y habite pas, mais on n’y cultive rien. Dans ce pays tempéré qui serait idéal pour la culture du vin, aucun coteau n’expose au soleil des ceps de vigne. Tout le vin est importé, notamment de France, la France étant le rêve de luxe de la plupart des Coréens. Juliette Morillot donne un chiffre impressionnant : « Les montagnes couvrent 70 % du paysage coréen, imposant à chaque instant à l’œil le contraste de leur haute silhouette qui cache l’horizon et des franges côtières couvertes de collines et de plaines dédiées à la vie villageoise et aux rizières. La plaine, domaine humain et social, face à la montagne, monde divin et mythique. L’horizontalité face à la verticalité » (op. cit., p. 191). Si je résume, la moitié (car une partie basse des « montagnes » doit quand même être utilisée) de la surface du pays étant constituée de collines ou montagnes réservées aux morts, il reste 50 000 km2 utilisables, sur lesquels il faut non seulement parquer les vivants, mais de quoi nourrir ce peuple incroyablement vorace, dévorateur avide de riz, de légumes, viandes & poissons.
En effet, Émile Bourdaret (1874-1947) remarquait en 1904 : « Leur voracité est extrême. Ils ne mangent pas pour satisfaire leur faim, mais pour se remplir. Et c’est dès l’enfance que cette bonne habitude leur est inculquée. Quand la mère alimente au riz son enfant, et que celui-ci ne peut plus en prendre un grain, elle le couche sur ses genoux, et continue à le bourrer, tandis qu’avec la cuillère elle frappe sur son ventre et son estomac pour tasser et accumuler le plus possible de nourriture. Aussi, on rencontre des enfants — et en été c’est facile à reconnaître, car ils jouent tout nus dans les rues — dont le ventre ballonne d’une façon extraordinaire. Ils ont l’air de petits monstres, et leurs jambes plient sous leur poids ! » (Omnibus, op. cit., p. 467). André Bellessort (1866-1942), auteur de Le Nouveau Japon (1918), observe la même chose : « Leur estomac, entraîné de bonne heure, atteint une extraordinaire élasticité. Il n’est pas rare de voir, au fond d’une boutique, une mère bourrer son enfant de riz, et de temps en temps, du dos de la cuiller, lui frapper sur le ventre pour s’assurer si la petite outre est bien tendue. » (Omnibus, op. cit., p. 666).
Raoul Villetard de Laguérie (dont le livre, La Corée, indépendante, russe ou japonaise, est entièrement disponible sur Wikisource) remarquait en 1895 la particularité du paysage montagneux : « Tout cela est désert, ou du moins n’est hanté que par de rares paysans qui viennent y fauciller avec un croissant à long manche, les herbes et les broussailles que le sein admirablement fécond de leur terre ne se lasse pas de produire pour eux, malgré toutes les précautions qu’ils prennent pour le stériliser. Ils ne cultivent que les vallées ; heureusement il y en a beaucoup. » (Omnibus, op. cit., p. 124). Jean-Jacques Matignon (1866-1928) remarque en 1896 : « Les villages sont rares : il y a surtout des hameaux de sept ou huit maisons » (Omnibus, op. cit., p. 182). Louis Marin (1871-1960) fait une comparaison : « contraste entre l’immensité cultivée de la Mandchourie, où les arbres n’ont été conservés qu’en bouquets, et l’étendue de la Corée presque entièrement couverte de forêts, portant aux embuscades ; contraste entre la production agricole intense de la plaine mandchoue, nourrissant 16 à 20 millions d’hommes, et la production coréenne, strictement limitée au fond des vallées, aux besoins d’une population très sobre » (Omnibus, op. cit., p. 337).
Il exista une période, sous l’occupation japonaise, où les Coréens durent se chauffer en brûlant toutes leurs forêts, ce dont témoigne Émile Bourdaret. Débarquant à « Foussane » (la 2e ville du pays, aujourd’hui transcrite « Busan », s’écrivit longtemps avec un F (Fusan), puis un P (Pusan)), il remarque : « Le voyageur s’étonne de cette absence de végétation, dans un pays autrefois couvert d’épaisses forêts. C’est qu’ici les habitants ont pris soin de leurs bois, ils les ont transformés… en fumée. Autour des agglomérations importantes, il n’y a plus d’arbres, pas un seul n’est conservé. Chacun prend et coupe où il veut, et ce n’est que tout dernièrement que le gouvernement, ému enfin de la dévastation des forêts, a ordonné aux gouverneurs de replanter de jeunes arbres, et de veiller à ce qu’on ne coupe que les plus gros » (Omnibus, op. cit., p. 413). Situation semblable à celle qu’on dénonce régulièrement à Madagascar, en espérant que bientôt ce pays retrouve la densité végétale de la Corée ! Le même Bourdaret remarque (en 1904) : « toutes les agglomérations, villes, bourgs, villages, sont situées invariablement dans des fonds de vallées, dans des plaines, jamais sur des hauteurs. Celles-ci sont quelquefois escaladées par les murailles, et çà et là s’y dresse quelque bonzerie cachée dans un repli de la montagne à l’abri des vents froids de Mongolie. En dehors de ces constructions, les hauteurs appartiennent aux morts, dont les tombes bosselées, comme des taupinières, criblent littéralement les pentes qui avoisinent les villes » (p. 462).
Quant à Angus Hamilton, journaliste, visitant la Corée en 1900, son reportage, entièrement disponible sur Wikisource, est un des meilleurs du volume Omnibus, et sa profession de foi du voyageur mérité d’être citée d’abord : « En outre, on tire grand profit d’une expédition de ce genre. Les épreuves et les difficultés développent la stabilité du caractère ; les risques et les dangers développent l’esprit de ressource et la confiance en soi. Il y a beaucoup à apprendre au contact d’un type d’humanité qui diffère si radicalement des échantillons immuables qu’on rencontre en Occident. Il y a quelque chose de neuf à toutes ces phases de l’expérience. Si ce n’est là qu’une impression — que je me suis efforcé de rendre en ces quelques lignes — elle est de celles qui demeurent dans l’esprit, longtemps après que les autres souvenirs se sont effacés » (Omnibus, op. cit., p. 265). Quel dommage qu’un tel ouvrage ne soit plus disponible en librairie ! En ce qui concerne le paysage, cet Hamilton nous apprend : « En Corée, toutes les montagnes sont assimilées à des personnes. Dans la croyance populaire, des dragons y sont ordinairement associés. Chaque village offre des sacrifices aux esprits de la montagne. Des autels sont élevés au bord de la route et dans les passes de la montagne, afin que les voyageurs puissent déposer leurs offrandes aux esprits et s’assurer leur bienveillance. » […] « le sentiment prévaut que les gens naissent en rapport avec la conformation des collines où sont situées les tombes de leurs ancêtres. Les contours rudes et âpres produisent des guerriers et des hommes combatifs. Les surfaces plates et les pentes douces procréent des savants ; les pics d’une position et d’un charme particuliers sont associés à la beauté des femmes » (Omnibus, op. cit., p. 215).
Et pourtant, en visite dans le nord de la péninsule vers 1900, il avait vu ce que je n’ai pas vu, ni aucun autre observateur : « Ici, dans ces magnifiques vallées, à une hauteur de mille ou quinze cents pieds sur le flanc de la montagne, des acres de moisson dorée poussent dans la chaleur et la solitude de quelque creux abrité. Au tournant du sentier en lacet, que bordent les champs de riz, d’orge, d’avoine ou de tabac, est situé un village. Ce n’est qu’un groupe d’une douzaine de cabanes au toit de chaume, malpropres et peu engageantes, mais d’un charme et d’un pittoresque extrêmes » (Omnibus, op. cit., p. 255).

Agriculture coréenne
En trois semaines, sur tout le territoire, en fait de viande sur pattes, je n’ai vu qu’un seul petit cochon (photos), et pas un seul bovin, un seul caprin, un seul ovin. Si j’ai vu quelques champs de riz (jamais en terrasse), je n’en ai pas vu un de blé, et quasiment tout ce que j’ai vu en matière d’agriculture, ce sont des serres, des serres et encore des serres. L’agriculture en Corée n’est plus qu’une industrie, et la ruralité elle-même n’est qu’un vague souvenir, de sorte que les jeunes Coréens, pour se figurer ce que fut la vie rurale de leurs grands-parents, n’ont plus que les romans & films, les musées d’agriculture ou du folklore, ainsi que les nombreux villages hanok qui se visitent en famille, mais même à l’état mémoriel où ils en sont réduits, n’ont plus la moindre vache ou poule à présenter en milieu naturel. Dans Les Boîtes de ma femme, nouvelles récentes de Eun Hee-Kyung, l’un des personnages déclare : « Au fond, on en a marre de cette vie qu’on mène en Corée. Le mieux serait de partir quelque part avant d’être trop vieux, quitte à ficher le camp au fin fond de l’une de nos campagnes pour exercer le métier d’agriculteur » (p. 68). C’est donc qu’il existerait encore une agriculture rurale ; mais où ? Le Quartier chinois de Oh Jung-hi témoigne d’une époque révolue où la narratrice pouvait monter dans un camion qui venait de convoyer des bœufs aux abattoirs (p. 17), et assistait à l’abattage des poules élevées dans la maison (p. 160). Le seul secteur agricole plus ou moins préservé semble la pêche. Même si je n’ai assisté à aucune scène du genre « retour des pêcheurs », on voit à Sokcho des bateaux de pêche au lamparo, dont Wikipédia nous apprend cependant qu’il s’agit de pêche industrielle au calmar.
Si l’on se livre à un calcul simple, on comprend la problématique coréenne, qui est une belle illustration de la problématique mondiale. Le rendement moyen du riz à l’hectare est de 7 tonnes, ce qui fait 700 tonnes au km2. Le Coréen du Sud mange près de 100 kilos de riz par an. Il faut donc 5 millions de tonnes de riz pour nourrir la population, soit une surface de 7000 km2, ce qui fait 13 pour cent de la surface du pays. Ajoutez à cela la surface nécessaire pour la viande, pour le blé, les légumes, etc., et vous comprendrez que l’agriculture en Corée ne peut être que productiviste, hors sol, et rechercher les plus hauts rendements possibles. Un tel pays dont la terre est gelée en hiver a tout intérêt à utiliser sa surface pour produire des biens industriels, et à les troquer contre des biens alimentaires. La Corée du Nord, encore plus septentrionale, est soumise à la même problématique, sauf qu’elle ne fabrique rien de rien qui puisse être troqué contre du manger. Elle ne produit que des joujoux balistiques pour que son dictateur fasse mumuse à la guéguerre…
C’est seulement après avoir élucubré ce qui précède, que j’ai trouvé sur le site du ministère français de l’agriculture, une analyse méticuleuse de l’agriculture sud-coréenne, et je ne crois pas être tombé si loin de la plaque : « La population agricole, plus nombreuse qu’en France et en Allemagne réunies, exploite principalement de petites exploitations rizicoles fortement subventionnées. » […] « Les exploitations agricoles coréennes sont caractérisées par leur petite taille. En 2014, 65 % des exploitations font encore moins de 1 ha et 1 % des exploitations seulement disposent d’une superficie de plus de 10 ha. Les politiques mises en œuvre depuis les années 60, en lien avec la démographie agricole vieillissante, ont permis un remembrement progressif mais la taille moyenne des exploitations reste faible. » […] « La Corée du Sud reste auto-suffisante en riz (5,8 mt de riz produites en 2015), y compris pour le riz destiné à l’industrie (par exemple pour la production d’alcools traditionnels tels que le magkeoli) ou à l’aide alimentaire pour la Corée du Nord. Le nombre d’exploitations rizicoles est cependant en déclin régulier depuis plusieurs décennies […]. Si les rendements augmentent, la production annuelle diminue, accompagnant l’« occidentalisation » des habitudes alimentaires coréennes marquées par une diminution de la consommation annuelle de riz de 120 à 63 kg / personne entre 1990 et 2015. L’autosuffisance de la Corée du Sud est par contre loin d’être atteinte pour les autres grandes cultures (dont certaines destinées à l’alimentation animale) : orge (40 %), soja (10 %), maïs (moins de 1 %) et blé (moins de 0,5%) ». Il n’existe pas de telle fiche pour la Corée du Nord, sans doute faute d’ambassade sur place.
Angus Hamilton vaticinait ainsi en 1900 : « L’économie intérieure du pays est basée depuis des siècles sur les travaux et les problèmes de l’agriculture. Les Coréens sont d’instinct et d’intuition agriculteurs, et c’est nécessairement dans cette direction que le développement du pays devra en partie s’effectuer. Il est impossible de ne pas être frappé par une force qui agit si laborieusement et sans autre arrêt que celui qu’amènent les changements de saison. Le tranquille et laborieux cultivateur de Corée a son semblable dans le taureau, son compagnon. Le paysan coréen et son taureau las d’allure, sont faits l’un pour l’autre. Sans cet associé ruminant, son travail serait impraticable. Celui-ci tire la lourde charrue dans la boue épaisse des champs de riz, et sur la surface dure et raboteuse des terres à céréales ; il transporte des charges de briques et de bois au marché, et tire la lourde voiture de marché le long des chemins de campagne. Ils font à tous deux un superbe couple ; l’un et l’autre sont des bêtes de somme. La brutalité, l’inintelligence et la grossièreté du cultivateur en Angleterre ne se retrouvent pas chez le Coréen. Le cultivateur coréen doit, par nécessité, se contraindre à la patience » (Omnibus, op. cit., p. 244).
Ce pays est donc une préfiguration du paradis que souhaitent certains extrémistes vegan, et il faudrait offrir à ces braves gens des voyages en Corée du Sud pour qu’ils se rendent compte de ce que ça fait comme impression visuelle, un pays où le génocide des races d’élevage aurait été mené à bonne fin (voir cet article)… Il paraît d’ailleurs qu’une délégation végan aurait mis les pieds dans un restaurant de poissons coréen pour prêcher la bonne parole, et qu’on ne les a jamais vus ressortir, sauf les os ! [1]

Les grands immeubles coréens : vers des « monades urbaines » ?.
Donc, une fois qu’on a réservé la moitié du territoire aux temples & macchabées, et la moitié de ce qui reste à une industrie agricole intensive poussée à son maximum d’efficacité, reste un quart de la surface utile pour loger 50 millions de Coréens avec leurs dents aiguisées et le désir de consommer tout et n’importe quoi. Alors comment faire ? Eh bien, la chance de ces braves Coréens est que les décisions vitales aient été prises sous la dictature libérale, dans les années 1960 à 1980, sans s’occuper des états d’âme des uns et des autres. On a donc fait pousser des champignonnières d’immeubles de 15, 20, 30, 40 étages selon les décennies, pour y loger tout ce beau monde. Mais au lieu qu’en France les grands ensembles des années 50 ont été dévolus aux pauvres et se sont dégradés avec le temps, en Corée, ces immeubles ont juste remplacé les taudis qui les précédaient ; tout le monde a été logé à la même enseigne, et on les a construits de façon planifiée, de sorte qu’il faut reconnaître (voir mes nombreuses photos) qu’ils constituent paradoxalement un urbanisme cohérent et maîtrisé, d’une géométrie qui s’harmonise avec les cartes anciennes de Corée et leurs taches vertes si bien rangées pour représenter les collines, et ces tableaux omniprésents derrière tous les trônes des palais principaux et reproduits partout, représentant les cinq collines, remplaçables par les cinq immeubles qui constituent en général une résidence de standing (cf. photo de la fresque en céramique ci-dessus).

Panorama urbain à Busan.
En face du Busan cinema center

La photo ci-dessus représente un alignement d’immeubles à Busan, en face du Busan Cinema Center, et vous voyez également une de ces autoroutes urbaines qu’il m’a fallu traverser un certain nombre de fois en m’armant de patience pour les photos que j’ai prises, de jour et de nuit, de cet édifice extraordinaire (voir article suivant) et des immeubles qui lui font face. Preuve en est la numérotation des barres (101, 102… 106, etc. ; 201, 202… 501, 502, etc.), et leur organisation interne dont témoignent les écrivains des années 70 et 80, mais aussi l’exposition du Musée municipal de Séoul (photos), qui montre des reconstitutions d’intérieurs des années 1970 et la maquette d’un immeuble de ce type, non pas avec une visée misérabiliste comme on le ferait dans notre pays de pleureuses, mais en se félicitant du chemin parcouru. Et ces grands ensembles constituent presque le seul paysage urbain, sauf quelques résidus de ce qui les a précédés, c’est-à-dire des verrues de quartiers constitués de bric et de broc, baraques sans queue ni tête destinées à être rasées et remplacées par des immeubles modernes, cela mis à part de rares hanoks préservées pour la mémoire et le tourisme. La skyline de référence, dans la plupart des cas, associe ces groupes d’immeubles à des grues qui les surplombent et annoncent la construction incessante de nouveaux immeubles peut-être encore plus hauts. Lorsqu’on arrive sur l’île de Jeju-do et qu’on rêve à un autre type de paysage et à des plages qui seraient visibles de loin, on est remis en place par le même type d’habitat, et des groupes d’immeubles qui occultent la vue jusqu’au pied des plages. Il faut vraiment sortir de la ville pour voir non pas des villages, mais des landes désertes, avec un paysage pour une fois horizontal. Mais vers le centre de l’île, comme sur tout le continent, on revient vite à cette alternance typique colline / plaine.
Le paysage le plus incroyable dans ce style, je l’ai contemplé au fil des deux heures de bus qui permettent de relier Sokcho à Séoul par la nouvelle route directe. Sokcho est la ville la plus septentrionale de la Corée du Sud, qui fit brièvement partie de la Corée du Nord avant d’être récupérée. Elle constitue un prolongement au sud des fameuses « Montagnes de diamant » qui firent rêver les voyageurs des temps passés. Le parc du Seoraksan, que j’ai visité depuis Sokcho dans une brume à couper au couteau (photos) en constitue le point culminant, mais il semble que la partie la plus spectaculaire soit en Corée du Nord, à voir en photo en attendant la réunification. Avant de revenir à mes moutons, je mentionne juste l’existence dans ce parc, au sein du temple de Sinheungsa, d’une des plus remarquables effigies de bouddha au monde, une statue des années 1990 en bronze, mesurant 14 mètres ! (photos ; pour les intimes, Tongildaebul, le « Bouddha de la grande réunification », dont la présence en ce lieu est significative).

Dongdaemun Design Plaza, 2014, Zaha Hadid. Shadow of Shadow-The Road, Kim Young-Won, 2016.
Séoul, mégapole postmoderne.

Je reviens donc à mes moutons : cette route Sokcho-Séoul, qui semble avoir été construite en un temps record, tire un trait rectiligne entre les deux côtes de la péninsule, alternant tunnels et ponts, sans quasiment la moindre portion de route au sol. Tout le paysage que l’on puisse admirer en chemin, c’est au mieux quelques hameaux industriels que l’on devine, mais jamais un village, et aucune présence agricole autre que des serres ou d’éventuels élevages fermés qu’il est difficile de distinguer d’autres bâtiments. Peut-être qu’en louant une voiture on a la possibilité de voir une autre Corée plus rurale ?
Dans Ma mémoire assassine, roman récent de Kim Young-ha, l’action est censée se passer « dans une maison isolée en pleine campagne » (p. 51), et dans un village, donc cela doit bien encore exister ! En tout cas, sauf à être détrompé, j’émets l’hypothèse que si les Coréens se précipitent en France, ou sans y venir, adorent la France, son camembert [2] et ses chansons, ce n’est pas tant pour Paris que pour la campagne, les villages, les pâtures, les maisons, choses tout à fait disparues du paysage sud-coréen. L’intérêt pour notre pays n’est pas nouveau, et sous l’occupation japonaise, la France avait déjà la cote pour des raisons sentimentales, comme le révèle Georges Ducrocq : « Bien que la France n’ait sur elle aucune convoitise, elle y possède une influence par les chemins de fer, les mines, le service des postes : l’école française est donc fréquentée. Les élèves sont des jeunes gens avec la natte ou des pères de famille avec le chignon ; mais, en voyant ces grands garçons qui peinent pour apprendre notre langue, font des dictées, des cartes muettes et plissent leur front pour y faire entrer les noms de nos rivières et de nos départements, il est impossible de ne pas se sentir pris de sympathie pour ces braves gens. […] Il fait bon entendre au bout du monde les noms de Vercingétorix, de Jeanne d’Arc, de Bayard et de Du Guesclin, et sentir qu’un étranger, si différent de nous, s’y intéresse. Sur le tableau noir les Coréens écrivaient d’une main sage en bouclant leurs majuscules : « La France est le plus beau pays du monde ! » Aucun d’eux n’y viendra sans doute, mais ils parleront sa langue, ils l’écriront, ils nous garderont une humble amitié. Ne la dédaignons pas. » (Omnibus, op. cit., p. 307). Faits confirmés par Jean de La Jaline : « N’ayant pas de colonies dans le voisinage, nous ne portons ombrage à personne. Il y a deux cents européens à Séoul. La moitié sont nos compatriotes. Nos officiers réorganisent l’armée. Les ministres coréens ne sont que des paravents. Derrière eux se tiennent de véritables ministres français, chargés de recréer tous les services de l’État. » (Omnibus, op. cit., p. 343).
L’anecdote mentionnée ici de touristes coréens dévalisés dans une cité de Saint-Denis est d’une ironie amère, car il faut être bien pervers pour loger des Coréens à Saint-Denis, et il n’est pas étonnant qu’ils se soient égarés dans des barres HLM pour s’y faire détrousser, puisque délinquance mise à part, les barres d’immeubles sont leur paysage urbain le plus familier ! Comment peuvent-ils imaginer que des citoyens soient si grossiers que de transformer leur habitat en gourbi sous prétexte qu’ils seraient « défavorisés » ? La génération précédente en Corée s’est sacrifiée pour la présente, et ses ascendants ont largement été autant victimes de la colonisation que ceux des « jeunes de banlieue » actuels, mais jamais elle n’aurait craché sur ce qu’on lui a donné, comme en témoignent les nouvelles coréennes qui abordent le sujet.
La « Lotte World Tower » qui domine Séoul de ses 555 m (5e plus haut gratte-ciel du monde à son inauguration) relativise la hauteur des immeubles courants qui l’entourent. Cette tour heureusement unique à Séoul pourrait constituer un exemple des Monades urbaines de Robert Silverberg (1971) ; en tout cas, l’exemple je crois unique au monde de société post-moderne que constitue la Corée à mon humble avis, c’est-à-dire une société entièrement déruralisée dont les traditions ne subsistent que sous des avatars folkloriques, renvoie fichtrement à l’anticipation de Silverberg. Quel rapport les habitants de ces cités verticales à la troisième génération peuvent-ils avoir avec la nature, n’ayant quasiment pas l’occasion de voir les animaux dont ils engloutissent la viande, ni les plantes, à part peut-être le riz ?
Dans Passeport pour Séoul, Patrick Maurus cite plusieurs auteurs qui évoquent cet urbanisme, et utilise lui-même un néologisme : « Pour le visiteur, la capitale se présente d’abord comme une ville d’immeubles, de barres. La sarcellite des années soixante-dix et quatre-vingt tend heureusement à laisser la place à un paysage plus varié, postmoderne au sens exact, architectural, et, référence horrible, de plus en plus Tokyo. » (p. 121). « L’éclat de rire », nouvelle d’un auteur peu connu, Yi Tongha (1977), expose les avantages et inconvénients de ces appartements modernes, pas forcément bien acceptés dans les débuts : « Un homme vit au-dessus d’un homme, au-dessus de lui vit un autre homme, au-dessus de celui-là encore un homme… » Le narrateur, à l’occasion d’un retour chez lui en taxi, évoque la façon dont les choses se sont passées. D’abord, il a obtenu son appartement grâce à un « certificat de priorité que j’avais acheté à un pauvre exproprié en lui donnant un fort bonus » ; puis il s’est réjoui avec sa femme, de ne plus avoir à flatter un propriétaire. Mais les immeubles lui donnent des idées noires : « Un peu comme si ces immeubles allaient vider leurs intestins grands ouverts de tous ces habitants incrustés dans chaque recoin », et certains aspects orwelliens se révèlent à l’usage : « Toutes les règles et instructions nécessaires à la vie commune étaient affichées à l’entrée de l’immeuble, et le reste des annonces était transmis lors de la réunion des habitants ou bien par haut-parleur, chaque fois que c’était nécessaire ». Puis c’est l’esprit de compétition qui s’instille dans la vie de la famille. Au retour du travail, le père se voit assailli par son enfant, qui réclame toujours le dernier gadget à la mode pour ne pas être à la traîne de ses copains ; puis c’est l’épouse qui jalouse ses voisines : « la profession et les biens des voisins s’immisçaient jusqu’au plus profond de l’intimité du lit conjugal. Ainsi les neuf autres femmes ne mettaient pas plus d’un mois pour rattraper la première d’une façon ou d’une autre. » Quand le petit appartement se trouve empli comme un œuf de meubles, c’est la course aux activités coûteuses pour femme au foyer, puis la femme sort et s’alcoolise, et c’est la demande de divorce : « Elle a quand même fini par s’en aller, en laissant son frigo, sa machine à laver, son jeu de fauteuils, et tout le reste dans ce maudit appartement de treize p’yong… » (on songe à la « La Complainte du progrès » de Boris Vian). Un « p’yong » est une unité de surface valant à peu près 3 m2.

- Le Réseau des études sur la Corée de l’université Paris-Diderot est une ressource savante incontournable, que l’on peut investir par le trou de souris de son blog.
- La MGT, médiathèque du grand Troyes, a réalisé un dossier illustré complet sur la Corée ancienne.
- Sur l’urbanisation délirante du pays, on lira avec profit un article vieux de plus de vingt ans, « les effets du TGV sur l’organisation de Séoul », par Marie-Hélène Fabre pour la DATAR (1996). Cet article explique le défi de la construction des lignes de train à grande vitesse, aujourd’hui en fonction, dont le but était de décongestionner la capitale Séoul, ce qui n’a pas eu lieu, et les tableaux inclus dans l’article montrent à quel point la capitale a progressivement phagocyté la moitié de la population du pays. Vers la fin de mes photos, vous verrez une photo de deux panoramas superposés de Séoul à cent ans d’intervalle. Edifiant !

- La photo de vignette de l’article représente la Lotte tower de Séoul, vue à travers Possibilities, sculpture du catalan Jaume Plensa, 2016.

- Lire le chapitre 1, le chapitre 2, le chapitre 4, le chapitre 5, le chapitre 6, le chapitre 7, le chapitre 8, le chapitre 9.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Photos de Corée du Sud sur Dropbox


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[1Pour la première fois fin août 2017, alors que je rédige cet article, je vois passer un article-vidéo sur le sujet, fort timide pour l’instant, signé Anne Moreau. Continuez à réfléchir, chers amis journalistes… et ne vous contentez pas de relayer les mots d’ordre des associations vegan ou autres !

[2Vous trouverez parmi mes photos une photo de camemberts « français » vendus en Corée du Sud dans les grands magasins, sous des marques inconnues en France, et parfois dans des conditionnements fort étonnants !