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Notes de voyage en Corée du Sud (2017)

La Corée du Sud ne perd pas le Nord (7/9)

Chapitre 7 : Histoire, religions et superstitions, chamanisme, esprit de compétition, langue coréenne et origine de l’expression « Pays du matin calme ».

jeudi 11 octobre 2007, par Lionel Labosse

Après 6 épisodes consacrés à présenter mes lectures coréennes, puis à la question de la Corée du Nord, à des conseils pratiques pour les touristes, puis la rubrique « parlons prix », les transports et le métro, les services publics, la géographie et la géomancie, l’agriculture coréenne & les grands immeubles ; au physique et au moral des Coréens & Coréennes, à leurs costumes et chapeaux, à la femme coréenne ; aux bains publics, aux papas coréens, au record du monde coréen de miniaturisation du vous-savez-quoi, aux garçons & au patriarcat ; aux artistes, à l’architecture & à la musique ; nous nous intéresserons dans cet article à l’histoire, aux religions & superstitions, au chamanisme, à l’esprit de compétition, et à la langue coréenne, avant les deux derniers articles consacrés à la flore, à quelques exemples de palimpsestes, à quelques faits culturels de l’ancienne Corée, à l’origine de l’expression « Pays du matin calme » & ses variantes, ainsi que d’autres noms de lieux comme « Quelpaert », puis à l’épopée des missionnaires & au colonialisme japonais ; puis à nos amis les Séoulites, la prostitution, la concurrence entre bouddhisme & confucianisme, les coutumes, & l’ouverture d’esprit des anciens voyageurs en Corée.


Histoire
Les dynasties se succèdent depuis la nuit des temps. La dernière est la Période Joseon qui régna de de 1392 à 1910. Lonely Planet nous apprend que « les eunuques étaient au courant de tous les secrets d’État et avaient une influence considérable du fait de leur constante proximité avec le roi et la famille royale. […] Étonnamment, les eunuques étaient habituellement mariés et adoptaient de jeunes eunuques qu’ils formaient à suivre la même voie. » (p. 370). La fin de la dynastie n’est pas glorieuse, et de nombreux auteurs témoignent de la déchéance qui suit le viol et l’assassinat de la reine Min (Myeongseong de Corée) par les Japonais le 8 octobre 1895. L’empereur quitte son palais, et se réfugie auprès de la légation russe, et suit un deuil de trois ans, au cours duquel Jean-Jacques Matignon le rencontre : « Autrefois […] la galanterie du souverain pour ses invités tenait de « l’hospitalité écossaise », car si, par hasard, l’un de ses hôtes avait l’air de trouver à son goût une des ballerines, Sa Majesté faisait donner l’ordre par un de ses chambellans, à la danseuse, de se trouver le soir, comme par hasard, dans l’appartement du noble étranger. » (Omnibus, op. cit., p. 199). Georges Ducrocq évoque un premier ministre des années 1900, que je n’ai pas réussi à identifier avec le nom qu’il donne : « Un homme entre cependant au palais sans escorte, en espadrilles, pauvrement habillé, comme un coolie : c’est le premier ministre. Y-on-ik était autrefois mineur dans les houillères du Nord, il a manié la pioche : c’est à ces rudes débuts qu’il doit sa force et sa volonté de fer. […] Y-on-ik ne mourra pas dans son lit. Il passe cavalièrement dans les rues de Séoul, tout seul, à pied, bravant les assassins. Si le vent tourne contre lui, il s’incruste au palais et n’en veut plus sortir. Récemment tombé malade, il se faisait soigner à l’hôpital japonais quand une bombe éclata par hasard sous son lit. L’explosion rata mais Y-on-ik fut guéri du coup. Il est à craindre qu’il ne finisse ses jours à la prison, où tant de ministres coréens ont déjà échoué : une fois sous les verrous, ils sont vite supprimés. […] Aux yeux des courtisans, Y-on-ik ne compte pas parce qu’il n’est pas gentilhomme et n’a passé aucun examen. Il peut cumuler les honneurs et les ministères, il sera toujours un coolie, un parvenu illettré qu’on ne salue pas et devant lequel on reste accroupi, les besicles sur le nez et la pipe aux dents. Tel est le prestige des diplômes dans les vieux pays. » (Omnibus, op. cit., p. 290).

Séoul, Palais Gyeongbokgung.
Une Histoire bimillénaire à laquelle on tire son chapeau !

Réginald Kann rencontre l’empereur et son fils en 1905 : « L’empereur est un petit homme à l’aspect jovial et débonnaire ; il sourit largement, et, trop timide pour nous regarder, s’absorbe dans la contemplation des cartes de visite que notre guide lui a remises. Son fils présente une bien piteuse apparence, malgré sa haute taille ; sa physionomie reproduit le type traditionnel du crétin des Alpes. Ses longues incisives grignotent une gousse d’ail, tandis que, d’un geste maladif de la main gauche, il indique à quel point notre présence le fatigue. Tel est le futur champion national, chargé de défendre son pays contre l’envahissement japonais. Pauvre Corée ! » (Omnibus, op. cit., p. 586).
Gabrielle Bertrand explora en solitaire l’Asie (Seule dans l’Asie troublée, 1937). Selon les auteurs du volume Omnibus, elle utilisa déjà en 1936 l’expression « Corée du Nord », à une époque où les Coréens étaient « pris entre les griffes des trois géants : Russie, Chine, Japon. En 1936, 400 000 Coréens installés dans la région russe du fleuve Tumen seront déportés par Staline vers le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sous prétexte de lutter efficacement contre l’espionnage japonais » (Omnibus, op. cit., p. 849).
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la Corée du sud est un État miraculé, qui passe en quelques décennies, de l’état de ruines et de champ de bataille dévasté après la guerre de Corée (1950-1953), à une situation de prospérité économique égale à la moyenne européenne dès les années 1990. Si un armistice a été signé en 1953, les deux pays sont toujours théoriquement en guerre 65 ans après, de part et d’autre de la DMZ (Zone coréenne démilitarisée), devenue paradoxalement une réserve de biosphère ! Le développement de la Corée du Sud s’est produit grâce à une série de dictateurs militaires, notamment Park Chung-hee : « En moins de vingt ans le président Park va faire d’un pays sous-développé une nation prospère et moderne. D’une Corée entièrement dépendante de l’aide internationale (en 1955 elle en est le troisième bénéficiaire) va émerger un pays exportateur ». La dictature est inflexible : « À l’aube, la nation tout entière fait sa gymnastique matinale et à 17 heures s’immobilise en direction du drapeau coréen, au son de l’hymne national qui retentit dans les rues » […] « La moindre pensée novatrice est considérée comme communiste et donc subversive. Qui oserait s’insurger ? » Mais grâce à « cinq plans quinquennaux étalés de 1962 à 1986 », l’économie se redresse. En 1972, Park impose la loi martiale : « Marcher à plus de deux ou trois devient suspect. Les hommes doivent avoir les cheveux courts. Les contrevenants sont embarqués […] et les mèches incriminées aussitôt coupées. Réunions et groupes sont interdits. Toute activité politique est illégale ». (J. Morillot, op. cit., pp. 93-96).
Le poète Kim Ji-ha (né en 1941) est condamné à mort en 1974 (mais pas exécuté !), et il suffisait de recopier le début de son poème le plus célèbre, « Avec une soif ardente » (sans doute inspiré par « Liberté » de Paul Éluard), pour être arrêté : « Dans les lueurs grises du matin, au fond d’une ruelle / J’écris ton nom, démocratie » (op. cit., p. 252). Juliette Morillot démontre d’ailleurs comment, paradoxalement, le confucianisme facilite les manifestations étudiantes violentes qui ont caractérisé l’histoire récente de la Corée du Sud : les étudiants sont habitués à accepter les arguments qui proviennent d’une source supérieure et « à valoriser le groupe, le clan, avant l’individu », ce qui permet à « un meneur extrémiste, à l’esprit calculateur […] de manipuler de façon machiavélique ses compagnons, dont il connaît les rouages de pensée » […] « le confucianisme se révèle alors l’allié inattendu des revendications populaires » (op. cit., p. 254). Durant l’hiver 1996-97, ce sont les ouvriers, et non les étudiants, qui se sont rebellés contre une réforme du code du travail donnant aux grandes entreprises (chaebol) le bénéfice de plus de flexibilité (ça ne vous rappelle rien ?) Faut-il mettre sur le compte de cette dictature la question de l’adoption ? « Pendant plus de trente années, jusqu’au milieu des années 1990, la Corée du Sud a été le pays au monde dont étaient originaires le plus grand nombre d’enfants adoptés légalement par des couples étrangers. », nous apprend le site de l’Association d’amitié franco-coréenne, qui ajoute : « En l’espace de plus d’un demi-siècle, les motifs de l’adoption ont changé. Il ne s’agit aujourd’hui que marginalement d’orphelins : en majorité, ce sont des enfants issus de mariages extraconjuguaux dont la mère, trop jeune, ne dispose pas des ressources pour les élever, dans un pays dont la protection sociale est la moins développée de tous les États membres de l’OCDE. »

Religions et superstitions
La Corée est un des rares pays où l’athéisme a plus d’adeptes que les religions. Cependant, quant ils pratiquent une religion, nos amis Coréens n’y vont pas par le dos de la cuiller. C’est ainsi que lorsque je pénétrai, appareil photo en avant, dans la cathédrale de Séoul, je n’avais pas pris garde au fait que c’était justement dimanche matin. Je me suis retrouvé coincé en pleine messe, salle comble, avec un public enthousiaste. Au signal du prêtre, les gens se sont mis à se saluer fraternellement les uns les autres, avec l’air de croire à leurs gesticulations. Je suis sorti discrètement, de peur d’être démasqué comme mécréant, et c’est là que je suis tombé en admiration devant cette statue du Christ ! Pourtant je jure que le soir même mon âme a couru de forts dangers dans des lieux que la morale catholique réprouve ! La ferveur fraternelle n’empêche pas une poignée de ces chrétiens de manifester contre la gay pride. Le Christianisme en Corée du Sud est la principale religion (30 %) devant le bouddhisme, avec une large domination protestante. [1] Le bouddhisme est mahāyāna (grand véhicule). Dans le grand véhicule, moines et bodhisattvas intercèdent pour le salut d’autrui, alors que dans le petit véhicule, chacun doit réaliser son propre salut. C’est considéré comme plus altruiste et plus proche du christianisme.
Bodhidharma (VIe siècle) est l’introducteur légendaire du courant zen, à l’origine d’un conte étiologique sur l’origine du thé. À force de méditer, il coupa ses paupières pour rester éveillé, et des théiers poussèrent à l’endroit où elles tombèrent, boisson qui permet de rester éveillé. L’ordre Jogye, qui date de l’époque Silla, représente 90 % des bouddhistes coréens. Sous la dynastie Joseon, les temples bouddhistes avaient été chassés des villes, et sont revenus progressivement à partir de la fin du XIXe, retour contrecarré par l’occupation japonaise. C’est là que le plus beau temple de Séoul fut fondé, en 1937, Jogyesa (avec ses magnifiques lotus : photos). Cet ordre pratique un art martial, le Sonmudo, et selon Lonely Planet, compterait 8000 moines et 5000 nonnes. Quant aux moines, selon Juliette Morillot, ils prononcent des vœux radicaux : « il n’a plus eu le droit de reconnaître sa mère quand elle traversait la cour du temple » (op. cit., p. 210). Hippolyte Frandin & Claire Vautier sont sévères avec les moines : « Aucune grandeur, aucune vérité, aucun sens si voilé qu’il soit n’émane des temples coréens, et la vulgaire tireuse de cartes des foires parisiennes pénètre plus avant dans les sombres secrets d’Isis que le lettré religieux de la péninsule asiatique ». (Omnibus, op. cit., p. 89). Il faut aussi évoquer le Cheondoïsme, ou chondogyo, qui connaît un grand succès en Corée du Nord, où une certaine liberté de culte a été rétablie en 2009, notamment au profit du bouddhisme. Une mosquée et une église orthodoxe ont même été édifiées, mais surtout pour les diplomates et autres étrangers.
Athée ou non, le Coréen est superstitieux. Voir cet article qui fait le point. « Plus de 40 % des Sud-Coréens disent consulter régulièrement un voyant ou une chamane » (Morillot-Malovic, op. cit., p. 310). L’une des plus sottes croyances est celle concernant le chiffre 4. Ainsi dans certains ascenseurs ai-je pu constater l’absence de ce chiffre. Soit l’étage 4 est le 5, soit il existe mais il faut redescendre par l’escalier, ou bien la lettre F (four) remplace le 4 (le F-word, comme diraient les Amerlauds !) Quant à savoir si la géomancie du Feng shui constitue une superstition, plutôt que de risquer d’être marabouté par un ancêtre, remettons-nous-en à Pierre Loti dans La Troisième jeunesse de madame Prune : « À la Cour de Corée, quand j’y suis passé, la grande affaire à l’ordre du jour était la translation des restes de l’Impératrice, poignardée par des assassins, environ sept années auparavant […]. Les immuables rites exigeaient qu’étant morte de malemort, elle commençât par deux séjours prolongés en terre, dans deux trous différents, afin de n’arriver à sa dernière demeure, chez ses tranquilles ancêtres, qu’après s’être débarrassée, dans les provisoires sépultures, de certains démons très agités qui s’acharnent toujours aux cadavres des personnes assassinées. Or, l’époque était venue d’opérer le premier transfert ; avant de creuser la seconde fosse, les trois grands nécromanciens de l’Empereur avaient été consultés sur le choix du terrain, — qui doit être friable, exempt de pierres et même de cailloux ; mais voici qu’à cinq pieds à peine on avait trouvé le rocher ! Les trois nécromanciens donc avaient été sur-le-champ condamnés à mort » (Omnibus, op. cit., p. 324).
Émile Bourdaret voit dans la superstition « la plaie de la Corée. De la plus humble servante jusqu’aux dames du palais, tous les sujets de l’empire de la « Fraîcheur matinale » sont les jouets et les victimes de la redoutable et rusée engeance de ces magiciens. Que peut-on espérer d’un pays où règnent encore des croyances aussi barbares ? Les résultats en ont parfois des conséquences intolérables. Voici — par exemple — la petite porte de l’Est par laquelle sortent les cadavres, ainsi que par celle qui lui correspond à l’ouest. Il y a — en ce moment —, adossés au mur de la ville, près de cette porte, les cadavres des enfants morts récemment de la petite vérole qui seront ainsi exposés à l’air, jusqu’à la fin de l’épidémie en règne actuellement. Cette exposition des cadavres a pour but de chasser l’esprit de la maladie. En attendant, les habitants seront victimes de la pestilence et du danger qu’offre le voisinage de ces corps en putréfaction » (Omnibus, op. cit., p. 441).

Chamanisme
La superstition atteint des sommets dans la vraie religion qui chapeaute les autres, le chamanisme, à l’origine de l’actuel scandale Choi Soon-sil. Cette dernière, fille d’un chamane et chamane (mudang), « conseillère » de l’ex-présidente de la république Park Geun-hye (fille de l’ancien dictateur assassiné Park Chung-hee), l’aurait manipulée de façon à détourner des sommes faramineuses en faisant pression sur les grandes entreprises coréennes, Samsung entre autres, le premier des chaebols, dont l’héritier et patron Lee Jaeyong a été condamné le 25 août 2017 à 5 ans de prison. Cela rappelle un fait similaire : l’ancien président Roh Tae-woo (1988-1993) fut jugé et condamné à 17 ans de prison lors des procès de 1995-96, faisant tomber aussi les présidents de Samsung et de Daewoo, pour des chiffres effarants de détournements de fonds et de pots-de-vin (900 millions de dollars, chiffre cité par J. Morillot, p. 262). Ce pays qui met ses présidents en prison est l’héritier de ces dynasties qui emprisonnaient leurs ministres (cf. supra).
Il semble que, contrairement à notre cher pays si démocratique, les grandes entreprises aient négligé de contrôler les médias et de désigner leurs présidents de république. Au niveau mondial, n’est-il pas étonnant que la plus récente liste des milliardaires du monde du magazine étasunien Forbes ne classe aucun Asiatique aux premières places ? En 2017, deux Chinois étaient aux 18e et 19e place, mais point de Coréens. La théorie du ruissellement, chère à nos derniers présidents, serait à passer au crible de cette liste. Comment se fait-il que la Corée, l’un des pays les plus producteurs de richesse par nombre d’habitants, n’ait pas encore de milliardaire arrivant aux chevilles de Bill Gates ? La richesse ruissellerait-elle mieux dans la péninsule ? Ou y aurait-il des gouttières bouchées au toit de notre république ?
Juliette Morillot évoque un spectacle étonnant dans la Corée moderne : « Les esprits sont invoqués, apaisés avec des billets de 10 000 wôn placés dans la bouche, les oreilles et les narines du cochon, à la manière des têtes de porc farcies de nos charcuteries de campagne. Cinquante grands noms du miracle économique s’inclinent devant une tête de cochon » (op. cit., p. 173). Précision : « les trois quarts des chamanes coréens sont des femmes » (p. 183). Félix-Clair Ridel, missionnaire en Corée emprisonné plusieurs années à partir de 1878, nous livre des « sorcières » qu’il appelle « Mastang », un portrait pittoresque : « Elles arrivent avec tout leur bagage, des habits de couleurs diverses, un tambour qu’elles frappent en récitant des formules […] ; elles s’élancent, frappant l’air à droite et à gauche, vont, viennent, crient, hurlent en sautant, et lorsqu’elles sont épuisées, le mauvais génie doit être expulsé. » (Omnibus, op. cit., p. 38). Hippolyte Frandin & Claire Vautier parlent de « moutan » : « la moutan — ou sorcière — exorcise l’esprit malin incarné dans le corps du patient. […] La moutan, soudain, s’est arrêtée. Elle pousse un cri guttural, sorte d’appel menaçant ou impérieux. Les jeunes gens l’ont guetté et, sitôt qu’ils l’entendent, ils saisissent, dans un coin obscur de la cour, un objet informe, fait de pailles roulées et nattées, fétiche dans lequel, grâce à quelques mots solennels que la moutan va prononcer, l’esprit du mal sera précipité, expulsé du corps du patient. En toute hâte, les villageois entourent le monstre d’une longue corde, ils l’entraînent dans les champs et le brûlent en hurlant et dansant autour ». (Omnibus, op. cit., p. 84). Les mêmes auteurs montrent comment, déjà, la reine Min (Myeongseong de Corée) se faisait manipuler et extorquer de l’argent par une chamane, sous prétexte de résoudre « l’incapacité morale de son fils » (p. 105).
Une autre superstition consiste, « pour éloigner la mauvaise fortune d’un enfant », à « donn[er] au nourrisson un prénom particulièrement vulgaire comme Gaettong qui littéralement signifie crotte de chien. Même le roi Gojong (1852-1919) […] porta ce surnom dans son enfance. » (La Porte des secrets, op. cit., p. 64). Juliette Morillot donne d’autres exemples : « Fétu-de-paille, Kaki-pourri, Merde d’oiseau » et précise que « Aujourd’hui, pendant ses trois premiers mois de vie, le nourrisson est anonyme, il reste « le bébé » jusqu’à l’anniversaire de ses cent premiers jours » (op. cit., p. 125). C’est sans doute dans le cadre de la superstition qu’il faut évoquer le succès international de Sun Myung Moon, le « révérend Moon » (1920-2012), dont l’Église de l’Unification n’est sans doute pas plus une secte que la papauté ou la Tijaniyya, et dont la biographie révèle qu’il n’a pas démérité dans sa lutte contre le communisme, et qu’il ne s’est guère plus enrichi que d’autres « révérends » ou gourous par le monde…

Esprit de compétition
L’une des réputations de la Corée est le stress scolaire imposé aux enfants par leurs parents tortionnaires et par un système éducatif sud-coréen digne du goulag. Les pauvres chéris seraient poussés à l’excellence par leurs méchants parents, et le gentil papa qui cajole son garçon jusqu’à l’âge de 10 ans se métamorphoserait en un gardien de camp de concentration dès l’adolescence du fils chéri. Les rues de Séoul, j’en atteste, sont jonchées de cadavres de jeunes victimes de ce système scolaire poussées au suicide par l’inexorable loi de la compétition. En France, nos têtes rondes ont résolu le problème en remplaçant toute trace de stress scolaire par la « bienveillance », et en important l’innovation décisive des « classes sans notes ». Les esprits chagrins pourraient penser que la Corée du Sud bénéficie à la fois de ce stress scolaire inhumain, d’une des économies les plus performantes du monde, construite en un demi-siècle à la force du poignet et à l’huile de coude, et d’un taux de chômage de 3 %, mais ce serait vraiment une pensée tendancieuse, et vive la bienveillance, les classes sans note et le chômage à 10 % ! Le score coréen est sans doute à nuancer en tenant compte de la proportion de femmes au foyer non comptabilisées, un peu comme en Allemagne paraît-il.
Trêve de plaisanterie : on fait vraiment dire n’importe quoi aux statistiques de suicide des jeunes ou des moins jeunes quand elles ne sont pas mises en perspective, ainsi des suicides dans la société Orange dont on nous rebattit les oreilles voici quelques années, avant de convenir que le taux de suicide dans cette société était le taux moyen en France. Pour se rabattre sur des données sérieuses, on constatera dans ce tableau : Liste des pays par taux de suicide, que si la Corée du Sud figure effectivement en tête de liste après la Biélorussie, la France est 17e. La différence est qu’en Corée, on agit, alors qu’en France, on blablate. C’est ainsi que les portes palières que j’ai admirées dans le métro ont été mises en place. Si l’on se penche sur les données détaillées disponibles, on se rend compte d’après cet article que ce sont les suicides des séniors qui dopent les chiffres du suicide en Corée du Sud (72 pour 100 000), alors que chez les 15-24 ans, le taux de suicide (13 morts pour 100 000) est inférieur au taux de suicide moyen en France (16,2)… Mettre en relation des chiffres semble donc bien une faculté inconnue de certains journalistes et politiciens français, du moins dès qu’ils ont certains messages à matraquer… Si l’on disposait d’études sérieuses sur le suicide des jeunes en France, peut-être découvrirait-on que ce serait justement parce qu’ils sont exposés à une prétendue « bienveillance » confinant à l’indifférence, parce qu’on ne les éduque pas assez avec la connotation coercitive présente dans l’étymologie du mot, qu’ils se suicident. Je n’en sais rien, mais je constate qu’il est plus confortable de psalmodier ce om mani padme hum selon lequel les étudiants coréens et japonais se suicident parce qu’on les stresse. Bref, si l’on tâchait d’abord de savoir si stress, esprit de compétition et taux de chômage inférieur à 5 % n’auraient pas un vague lien ?
J’ai trouvé trace de cet esprit de compétition dans un contexte inattendu, alors que je m’étais engagé sans chaussures ad hoc et sans l’avoir prémédité, sur un chemin de randonnée assez poilu dans la banlieue de Gwanju, rassuré par la pancarte qui signalait que ce chemin prenait 1h40. D’habitude en Europe, étant bon marcheur, je peux réduire de moitié la durée indiquée. Mais là, en marchant comme un malade sans pause, je parvins au sommet en sueur et en… 1h40 ! Cela témoigne d’un état d’esprit particulier, effectivement, et sans doute qu’à cause de cet esprit de compétition, les lents et autres grabataires sont poussés au suicide, de même que les élèves peu performants ! Bref, les Coréens feraient quand même bien d’adopter les codes occidentaux de randonnée, car c’est un des rares points où leur pays ne soit pas au top. Et il faut les voir ces braves Coréens, de pied en cap customisés de tenues de randonnée high-tech pour leur balade du dimanche, ahaner sur les chemins. C’est un des avantages de leur paysage si particulier, qu’il suffit d’une heure de bus depuis n’importe quel centre ville pour débarquer dans le Massif Central, et marcher dans un paysage sublime, sans aucune habitation à part les temples : génie de la géomancie !

Panneaux de randonnée avec équivalent calorique, Mokpo.

Le goût effréné de la consommation, la mode pour tout ce qui vient de l’Occident notamment de France et le goût de la nature, ont engendré une hypertrophie des boutiques et rayons de randonnée, et il faut voir dans la moindre ville, la concentration des enseignes de vêtements de ce type, particulièrement les enseignes françaises de randonnée. Vous verrez parmi mes photos, une suite de trois boutiques, dans la même rue d’une ville pourtant moyenne, Andong (185 000 habitants). De même qu’un citadin français des années 60 n’aurait jamais prévu la mode des vêtements de sport qui règne depuis les années 1970, il est à prévoir que le vêtement de randonnée va devenir le nouveau dress-code urbain, et que Lafuma et North Face vont bientôt remplacer Nike dans les cours de récré, pour ceux qui n’ont pas les moyens de se payer du Vuitton, du Hermès, du Louis Quatorze, etc. Autre signe de cet esprit de compétition, non seulement les emballages de produits alimentaires et les cartes de restaurants indiquent les calories des plats, mais sur certaines pancartes de randonnée est indiqué le nombre de calories consommé par tel ou tel chemin !
Jadis, Nicolas Bouvier eut une expérience moins poétique de la randonnée, sur le mont Hallasan, point culminant du pays : « Je bénissais les fortes bottes lapones que – malgré les lazzis de mes amis zélateurs de l’espadrille et des orteils en éventail – je porte depuis trente ans sous n’importe quel climat. Parce que cette « voie sacrée », considérée aussi comme un des « paysages classiques » où l’on venait admirer la pleine lune lors de parties de campagne très arrosées, n’inspire plus le respect qu’elle mérite : le lit du torrent étincelait de bouteilles brisées ; le sentier était ponctué d’étrons secs au-dessus desquels de minces colonnes de mouches bleues bombinaient sans trop d’espoir » (Journal d’Aran, p. 122).

Apprenez le coréen
J’ignorais tout du coréen, et croyais bêtement que c’était une des langues asiatiques les plus difficiles, aussi poissonneuse en tons qu’en thons la Mer Jaune. Que nenni, le coréen est considéré comme un isolat, et bénéficie depuis le roi Sejong le Grand (1397 - 1450), quatrième roi de la dynastie Joseon (1392 - 1910), d’une transcription alphabétique, plus précisément d’un syllabaire (en fait pas exactement selon Wikipédia, car les phonèmes sont transcrits séparément dans les syllabes), appelé hangeul. Pendant 15 siècles, le coréen avait été une langue orale, transcrite à la va comme je te pousse avec les caractères chinois. Koei-Ling, ambassadeur chinois auprès du souverain coréen en 1866, en témoigne : « leur langue écrite est la même que la nôtre, mais leur langue parlée est différente, et sans l’aide du pinceau, il nous serait impossible de nous faire comprendre par eux. » (Omnibus, op. cit., p. 22). Pinceau qui est l’objet d’une belle sculpture à l’entrée Nord du quartier Insadong : Draw a Stroke, de Yoon Young-seok (photos).

Draw a Stroke, de Yoon Young-seok, Insadong, Séoul.

Ce roi philosophe serait aussi inventeur d’un cadran solaire, d’une horloge à eau (photos), d’un pluviomètre et autres babioles, et il effectua de nombreuses réformes visant à rendre le royaume indépendant. Le mot « hangeul » désigne à la fois le nom de la langue, mais aussi une syllabe, composée de deux à trois phonèmes, inscrite dans un carré, ce qui imitait la forme des idéogrammes chinois que jusqu’à cette période, le coréen avait utilisés. Jusqu’au début du XXe siècle, les fonctionnaires coréens repoussèrent dédaigneusement ce système pourtant génial, au profit de la transcription habituelle en caractères chinois. Le coréen s’écrivit alors avec l’alphabet hangeul, tout en utilisant quelques milliers d’idéogrammes chinois, que les enfants apprennent à l’école, et qui servent notamment pour les études, car ils permettent l’expression d’une pensée complexe.
Le régime totalitaire du Nord a interdit l’usage du Chinois, et n’utilise que le hangeul, tout en intégrant de nombreux mots chinois et russes, influence communiste oblige, tandis que le Sud intègre les anglicismes, notamment ceux relatifs aux nouvelles technologies absentes du Nord. Au Nord, seuls les apparatchiks et autres scientifiques sont autorisés à utiliser cette écriture complexe sino-coréenne, de sorte que lorsqu’ils arrivent au Sud, les réfugiés qui parviennent vivants à fuir la dictature communiste, s’expriment comme des émigrants chinois. « En bannissant totalement et brutalement les caractères chinois de la langue coréenne, Kim Il-sung avait pour but moins de montrer l’indépendance spirituelle de son pays que d’infliger un gigantesque lavage de cerveau à son peuple. Les ouvrages de recherche ou d’histoire étant truffées d’idéogrammes, interdire l’apprentissage de la langue chinoise dans les écoles permettait très simplement de couper totalement toute une génération de ses racines culturelles sans pour autant se lancer dans un gigantesque autodafé. Seule une élite, sélectionnée avec soin dès l’enfance, peut avoir accès en Corée du Nord à l’étude approfondie du chinois, et donc aux livres et à la connaissance qu’ils véhiculent » (Juliette Morillot, op. cit., p. 235). Dans son livre de 2016, Juliette Morillot et son acolyte comparent la différence entre coréen du Sud et du Nord, à la différence entre Américain canadien et étasunien (p. 237).
Prenez sur ce site votre première leçon de Coréen, qui vous sera fort utile tout simplement pour déchiffrer le nom des destinations de bus ou des stations de métro. Les Coréens sont naturellement polyglottes, et toutes les inscriptions utiles sont traduites en chinois et en japonais, parfois en anglais pour les ignares comme nous qui ignorent ces langues fondamentales. Mais dès qu’il ou elle voit un touriste en perdition, le Coréen ou la Coréenne n’attend pas pour lui prodiguer son aide. Le système de repérage n’est pas très au point. Cela fait peu de temps que les rues ont un nom et les maisons des numéros ; auparavant, on se repérait aux enseignes, comme au Moyen Âge en Europe. Alors que le pays est le plus connecté au monde, j’ai été surpris, comme je demandais mon chemin à plusieurs reprises, à des passants ou chauffeurs de taxi en leur présentant la carte de l’hôtel, non point de les voir scanner le flashcode de ladite carte, mais de composer le numéro de téléphone, et de s’entretenir longuement avec le réceptionniste pour m’indiquer la direction, qui pourtant était fort proche. C’est que ces gens très connectés n’ont pas perdu le Nord comme en France, et savent qu’une bonne vieille conversation avec un être humain vaut parfois mieux que d’errer dans le labyrinthe des « tapez deux », « tapez quatre » que l’on nous impose en Europe.
Je me suis amusé à prendre en photo une pancarte dans des toilettes, expliquant qu’il n’y a pas à s’embêter à jeter le papier dans une corbeille (absente), mais qu’on peut le jeter directement dans la lunette. Avec sa traduction dans les trois langues susdites, je me suis dit que si une catastrophe nucléaire engloutissait le monde et que des extra-terrestres tombassent sur ce vestige, un Champollion de Mars ou de Vénus pourrait en faire la pierre de Rosette du décryptage de ces langues mystérieuses !

Une future Pierre de Rosette ?
Coréen, anglais, japonais, chinois : à chacun sa langue !

J’en ai une autre du même type mais plus originale, invitant à ne pas s’asseoir sur la lunette ! Avant de partir, faites-vous une copie du tableau des syllabes hangeul comme il se trouve par exemple dans l’article de Wikipédia, car il ne figure pas encore dans le Lonely Planet. La transcription en alphabet latin a été révisée en 2000 pour tenir compte des usages informatiques : romanisation révisée du coréen. Le mot « jjimjilbang » s’éternue donc : « tchimchilban’ » : rien n’est simple ! Cet alphabet, banni des textes officiels dès le début du XVIe siècle, ne survécut que parce qu’il fut utilisé par les femmes et autres « sujets non éduqués ». Une caractéristique de la langue coréenne interfère avec la psyché de ce peuple : l’usage du « nous de modestie », expliqué par Juliette Morillot : « la langue coréenne ignore souvent le « je » au profit de la première personne du pluriel, « nous », uri. « Notre », notre pays, notre peuple, notre maison, et aussi notre père ou notre femme. La première personne du singulier existe, mais il n’y a guère que les tout jeunes enfants et les étrangers balbutiant le coréen pour l’utiliser. Employer un « je » simple […] frôle l’impertinence ou la grossièreté. L’emploi de uri, « nous », exalte l’appartenance collective à un même peuple, un même pays, mais aussi, et surtout, contrairement à l’emphase que l’emploi du « nous de majesté » utilisé par nos anciens monarques revêtait en France au XVIIIe siècle, indique la modestie. » (op. cit., p. 247).

Patrick Maurus nous apprend que « Séoul est la seule ville coréenne dont le nom ne peut pas s’écrire en chinois ». Les Chinois écrivent « Hancheng, forteresse Han » (du nom du fleuve Han qui traverse Séoul, ou de la tribu préhistorique qui habitait le sud de la péninsule coréenne et donna son nom à la Corée du Sud : Hanguk, Pays des Hans, tandis que la Corée du Nord s’appelle Joseon). « Séoul » serait « le terme descriptif utilisé par les paysans du coin. Le dérivé d’un vieux mot, sǒrabǒl, signifiant plaine, […] déjà le terme ordinaire utilisé pour la capitale royale du Silla, Kyongju ». Pendant l’occupation japonaise, Séoul sera rebaptisé « Keijo ». Où l’on voit que la notion de palimpseste (cf. article suivant) préside aussi aux noms de lieux, en Coréen même. L’opposition plaine / montagne est inscrite dans le marbre. Selon Juliette Morillot, le mot « han » est aussi au cœur de la psyché coréenne : « Le mot est intraduisible de façon succincte, sans équivalent dans d’autres langues car intimement lié au passé douloureux du peuple coréen. Un mélange de blessure, d’amertume, de rancœur, de regret aussi et d’injustice, le tout accompagné d’une mélancolie presque existentielle. Ce sentiment, exalté dans la littérature, la poésie, est vécu avec une sorte de passion irrationnelle par les Coréens. Forgé par des siècles d’histoire, han représente le poids indestructible du passé et de ses injustices. Un spleen né de siècles d’invasions et retransmis de génération à génération par le sang et le lait maternels, rouage de la pensée et de l’attitude parfois contradictoire des Coréens. […] À chaque nouvelle invasion, à chaque nouvelle guerre, le pays devait renaître de ses cendres, pas nécessairement plus fort, mais incontestablement plus intimement convaincu d’une destinée tragique et inique, tissant entre les hommes un lien indestructible. » (p. 22).

- Le Réseau des études sur la Corée de l’université Paris-Diderot est une ressource savante incontournable, que l’on peut investir par le trou de souris de son blog.
- La MGT, médiathèque du grand Troyes, a réalisé un dossier illustré complet sur la Corée ancienne.

- La photo de vignette de l’article représente des panneaux de chemins de randonnée à Mokpo.

- Lire le chapitre 1, le chapitre 2, le chapitre 3, le chapitre 4, le chapitre 5, le chapitre 6, le chapitre 8, le chapitre 9.

Lionel Labosse


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[1Les chiffres cités par Juliette Morillot en 1998 étaient inversés : « Bouddhistes 23,7 %. Chrétiens 21,1 % (répartis entre protestants 16,3 % et catholiques 4,8 %. Confucianistes (pratiquants assidus des rituels) 1,5 %. Autres 0,8 %. Sans religion 52,9 % » (p. 207). Il semble donc que le christianisme, notamment protestant, soit en progression.