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Jumeaux jusqu’où ? pour lycéens avertis

Deux sans barreur, de Dirk Kurbjuweit

Autrement, Babel j, 2001, 122 p., 6,5 €.

mardi 12 février 2008, par Lionel Labosse

Voici un roman très dur, sur le même thème que Les Anges n’ont pas de sexe, de Dominique Sampiero et Un papillon dans la peau, de Virginie Lou, d’une amitié fusionnelle qui se termine tragiquement suite à la diverse attirance des deux garçons pour les filles. La narration est confiée aux soins de Johann, qui court à son but sans trop s’apitoyer sur cette gémellité tragique et morbide, dont il nous livre la chronique comme s’il était extérieur à lui-même. La découverte de la sexualité est décrite avec le même détachement, la même cruauté, et ces scènes figurent parmi les plus libres dans le genre qu’on puisse trouver parmi les ouvrages de notre sélection dont on peut considérer qu’ils sont écrits pour les jeunes, même si, en dehors du nom de la collection, rien ne laisse apparaître que ce roman ressortisse de la « littérature de jeunesse ».

Résumé

« À l’époque, j’avais absolument besoin d’un ami. Un ami, c’était tout en ce temps-là. Faire encore quelque chose avec les parents était devenu indigne, être seul n’avait pas encore le charme que cela a pour moi aujourd’hui » (p. 11). C’est un peu par hasard que Johann et Ludwig deviennent amis, mais ils vont vite en besogne. En tout cas, c’est le suicide d’une jeune fille, jetée du pont sous lequel se trouve la maison de Ludwig, qui scelle le début de leur amitié. Les enfants sont laissés à eux-mêmes, leurs parents pas plus que les enseignants ne semblent rien faire pour contrer leurs tendances : « Quand on est enfant, on a un sens particulièrement développé pour la laideur, pas pour la beauté » (p. 23). C’est ce que laisse à penser le titre : « il n’y a personne pour barrer » (p. 40). La coutume parmi les élèves [1] est d’échanger des téléphones, puis d’attendre que l’autre appelle : « c’était mieux d’être appelé que d’appeler » (p. 12). Ce détachement vaut aussi dans les relations avec les parents ou avec les filles. Ludwig tient à préciser qu’il n’est pas albinos (p. 18) malgré ses cheveux particulièrement blancs. C’est une information qu’on laisse de côté, mais qui revient à l’esprit lors des péripéties finales, les albinos ayant une acuité visuelle particulièrement faible [2]. Le récit est rythmé par la chute des suicidés dans le jardin — que les garçons reçoivent de façon de plus en plus morbide —, par les régates de deux sans barreur gagnées ou perdues contre les « jumeaux de Potsdam », et pas les défis silencieux qu’ils se lancent en tentant la mort du haut du pont.

Sexualité, passage à l’acte et non-dits

À 17 ans, le désir des filles les titille. Ils matent des images porno en se perchant dans les arbres devant le « ciné-parc », et apprennent ainsi « à quoi ressemble une chatte de l’intérieur » (p. 33). Pour qu’ils soient parfaitement jumeaux et ne vivent « les expériences importantes qu’ensemble » (p. 34), Ludwig manigance une première expérience avec une fille « facile à avoir ». Ils couchent avec Joséphine l’un après l’autre (mais pas ensemble). Johann relate en détail son dépucelage, ce qui donne deux pages d’un érotisme très réussi : « mes lèvres ou ma langue jouaient un peu avec sa peau, ses cheveux, ses tétons, son clitoris. Et bien que seul mon visage fût enfoui, j’avais le sentiment d’être totalement entouré par Joséphine. Elle fut pour moi, pendant ces heures, une caverne douce, chaude et humide, et je n’eus pas peur » (p. 40). Cette expérience sera la seule de Ludwig ; il interdira à Johann de revoir « cette putain de Russe » (p. 45). Pourtant, Johann se laisse tenter par Véra, la sœur de Ludwig, qu’il rejoint en secret chaque nuit. Là encore, l’auteur ne s’interdit rien : « Elle s’assit sur moi, elle prit mon sexe, mais n’en fit pénétrer que l’extrémité en elle » (p. 66). Johann apprend que Véra a aussi une amie, Flavia, mais significativement, il s’interdit de faire le rapprochement avec sa relation avec Ludwig : « Je savais que d’une certaine manière ce genre de choses était plus normal entre filles qu’entre nous » (p. 79). Les deux garçons n’en parlent jamais, mais la relation de Johann avec Véra conduit Ludwig à un changement de comportement. Il mange avec excès, ce qui oblige Johann à perdre du poids pour que leur équipage reste dans la même catégorie en aviron : « Le poids que prenait Ludwig, je le perdais. Cela, il me semble qu’on ne peut que l’appeler le plus haut degré de l’amitié » (p. 104). C’est le début de la fin, qui est racontée plus que sobrement, puisque l’accident-suicide [3] est gommé par une ellipse. Seul le deuil est évoqué, ce qui nous fait songer rétrospectivement que peut-être certaines scènes entre les deux garçons ont également été effacées de la mémoire de Johann… Il évoque sa solitude : « Au bout de quelques semaines, c’est souvent fini avec mes femmes, sans que je sache pourquoi. Ludwig me manque, mais il ne faut pas croire que j’en serai définitivement accablé. Le deuil est aussi une forme de compagnie, je ne suis jamais seul. […] Je peux être franchement gai dans ces moments-là » (p. 114). « Gai » : mystères de la traduction !

Mon avis

L’auteur excelle à évoquer l’aliénation produite sur les adolescents par ce que Marx appelle le fétichisme de la marchandise : « nous étions tellement peu sûrs de nous que n’importe qui représentait une menace. Chaque nouveau blouson porté par un autre reposait la question, tous les blousons qu’on avait soi-même n’en devenaient-ils pas ringards du même coup, ne devions-nous pas immédiatement posséder le même blouson ? » (p. 42). Cette aliénation est à l’origine même de la relation amicale entre les garçons et de leurs rapports avec les filles. Cette amitié a tout de l’amour, sauf le passage à l’acte. La jalousie, quand par exemple Marco, un ancien camarade de Johann, est exclu : « Ludwig me demanda si je ne trouvais pas, moi aussi, que Marco était trop simplet pour mériter d’être avec nous » (p. 51). Des événements secondaires permettent d’évoquer le non-dit de la relation. Une fillette est enlevée contre rançon : « chacun espérait bien par moments se retrouver soi-même dans le rôle de la fille, être perdu, en danger, et qu’on le plaigne » (p. 52). Le rapprochement des corps ne va pas de soi. Il y a cette scène où, en écoutant une émission de radio, les deux garçons se lèvent et dansent « chacun pour soi, mais ensemble tout de même » (p. 63). Il y aura, près de la fin, après une victoire difficile, « une bonne vraie embrassade, comme on en voit dans les films, lorsque l’un monte dans un bateau à vapeur et que l’autre reste sur le quai » (p. 105). Deux sans barreur est un excellent roman au style percutant, dans la traduction impeccable de Leïla Pellissier. De nombreux passages feraient d’excellents extraits dans les manuels scolaires. L’érotisme est ostentatoire ; vous voilà prévenu qu’il ne faut proposer cet ouvrage qu’à des lycéens dûment avertis. Justement, lorsqu’on est confronté à des suicides réguliers de ce type (deux jeunes filles se jettent ensemble du haut d’une tour, etc.), et à la mode gothique, la réflexion autour de la lecture de ce genre d’ouvrages, et une éducation à la sexualité digne de ce nom dans les établissements (qui semble totalement absente d’après ce que Johann rapporte du lycée), devrait s’imposer comme une évidence. Alors, osons…

Lionel Labosse


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[1Tiens, cela ne vous rappelle rien ?

[2Au sujet des albinos, lire Tu vois ce que je veux dire, de Cy Jung.

[3Voir le « suicident » ou « accicide » dans Qui es-tu Alaska ?, de John Green.