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Lionel Labosse / Patrice Cudicio / Jacques Waynberg

Le sexe rastaquouère

Article de Clarisse Mérigeot paru dans PREF mag n°19, mars-avril 2007

samedi 15 mars 2008, par Lionel Labosse

Voici l’entrevue croisée qui constituait la 4e partie du dossier consacré par PREF mag à l’altersexualité, avec mon article sur l’altersexualité (dans une version antérieure), et un article d’Éric Verdier intitulé « L’homoparentalité, une alterparentalité ? ». Clarisse Mérigeot m’avait transmis son texte, dont certains passages fort intéressants ont été coupés (propos de Jacques Waynberg notamment). N’hésitez pas à me demander ces chutes…

« Mais il n’y a pas de sexe qui puisse fondamentalement t’attirer plus ? Tu es une vraie bi ? C’est quoi, d’ailleurs, un bi ? C’est quoi, un alter-sexuel ? — Étrangement, je fais la différence entre deux catégories : d’un côté les « vrais » bi qui sont 30/50 et les autres qui se revendiquent bi mais qui sont 1/100 avec un homme ou une femme. — Tout est question de période tu sais… »

Sans doute est-il plus difficile d’imaginer un homme avec un homme qu’une femme avec une femme. Sans doute l’homosexualité masculine et-elle plus taboue que la féminine, qui elle s’esquive, qui elle se cache, aisément. Ally Mc Beal je crois ne s’étranglait-elle pas en imaginant son boy-friend du moment dans les bras d’un autre ? N’était-elle pas folle de dégoût ? J’ai honte de mes références culturelles. « Ton point de vue est formidable, l’ami, j’écris au moment où nous parlons un article de presse qui ne m’a même pas encore été commandé sur des post-it de couleurs rose et jaune ». Combien de sexologues va-t-il cette fois-ci falloir contacter pour que l’un d’entre eux ait un avis intéressant sur la question ? « Le soleil est mauvais pour le teint ». Dallas, le revolver est son idole, sur France 3, est-il bien sérieux de travailler devant une télévision allumée même si la nullité de la programmation ne peut en aucun cas perturber l’esprit journalistique ? « J.R. a eu votre appui », il est dix heures du matin. « Aucun ne peut se résoudre à abandonner l’autre », « merci mille fois pour votre visite ». « Le partage est de 60/40, mais soixante pour qui et quarante pour qui ? » « Est altersexuelle toute personne considérant que la monogamie à finalité reproductrice n’est pas la seule possibilité d’épanouissement de l’individu. » « L’altersexualité, c’est la sexualité sans mariage, la pluralité des partenaires, la sexualité entre personnes de tous sexes, la transgression des genres, la sexualité des handicapés, la sexualité au troisième âge. » À creuser, comme un puits de pétrole, pour qu’enfin l’or tout comme le pétrole en jaillisse. Le prince charmant est une ordure et la princesse charmante une catin : les racines de l’altersexualité.

Lionel Labosse est romancier, rédacteur en chef de la rubrique livres du site du Collectif HomoEdu.
S’il n’est pas l’inventeur du terme « altersexuel », il a en tout cas été le premier en France à en introduire et à en développer le concept. Il nous fait part de ses théories : « Il y a pour altersexualité une définition qui peut finalement englober tout le monde, dit-il : tous ceux qui considèrent la sexualité en dehors des liens sacrés du mariage donc en dehors de toute vie religieuse. Les altersexuels peuvent être homos, gays, bi, transgenres, handicapés… » Il existe des homos altersexuels, en effet. Et il est sûr que, pour lui, « l’homo qui cherche à tout prix à se marier n’est pas altersexuel : parce que l’altersexualité, c’est la sexualité totalement dégagée des pesanteurs religieuses. On revient presque à la situation d’avant 1891 ou 1869 — je ne sais plus —, où on a inventé les mots « homosexualité » et « hétérosexualité » : avant on se contentait de pratiquer sans mettre un nom sur ces pratiques, justement. » L’altersexualité, c’est la prise de conscience que la sexualité n’est pas liée à l’amour : c’est une autre façon d’aimer. « Aujourd’hui la sexualité est tellement formatée sur les mots d’homo et d’hétérosexualité qu’on s’oblige à ressembler à ces mots. Il y a donc d’un côté des gens qui sont hétéros et qui mettent des dizaines d’années à aller vers l’homosexualité à cause de leur éducation religieuse et de l’autre côté des homos qui se laissent eux aussi enfermer s’interdisant d’autres expériences. » Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Nous modelons notre personnalité en fonction de nos expériences, de nos rencontres. Être altersexuel n’implique pas nécessairement l’instabilité, le modèle monogamique qui prévaut pour les couples n’assure en rien l’épanouissement sexuel. Le projet de couple, s’il existe, peut être orienté vers les rôles parentaux plus que vers les rôles conjugaux. Il n’est pas rare de chercher en dehors de son couple, qu’il soit hétéro ou homosexuel, des plaisirs qui en sont absents. Ces choix ne reflètent pas une instabilité, mais le plus souvent une quête d’équilibre. Nous avons tous en nous des aspects psychologiques des deux sexes que l’éducation et la culture s’appliquent souvent à réprimer. Ce ne sont pas les mêmes aspects selon les cultures : autrefois, la répartition des rôles entre les sexes était très claire, les femmes assuraient la totalité des soins à apporter aux enfants, et des travaux de la maison. Aujourd’hui, hommes et femmes travaillent à l’extérieur du foyer, et les travaux ménagers sont donc dans la plupart des cas partagés. Pendant des siècles, on a voulu imposer aux femmes un modèle de passivité pour la sexualité, et d’activité pour l’homme.
Patrice Cudicio est sexologue et est le directeur scientifique de la revue Sexologie Magazine. « La psychanalyse s’est toujours accommodée de ce schéma simpliste nous explique-t-il. Par exemple en attribuant aux femmes l’envie d’avoir un pénis, et en présentant la mère comme toujours fautive. » Le péché originel s’est donc maintenu… « On sait aujourd’hui que l’embryon humain est porteur à la fois des potentiels féminins et masculins, la différenciation sexuelle s’effectue seulement à partir de la 5e semaine de vie embryonnaire… Il ne faut pas y voir nécessairement de « racines » à la bisexualité, qui, par ailleurs ne peut s’exprimer que dans des conditions favorables. » La bisexualité est-elle une modalité de pratique sexuelle ou constitue-t-elle une identité sexuelle à part entière ? Patrice Cudicio, encore : « Cette question n’est pas simple, car on peut envisager au moins deux cas de figure. Dans un premier, votre sexe biologique et votre genre sont en harmonie, les éléments masculins et féminins sont parfaitement intégrés, et le choix bisexuel reflète alors une recherche de plaisirs, un parcours hédoniste. Dans d’autre cas, les éléments masculins et féminins qui composent votre genre ne sont pas intégrés et s’expriment par des conflits intérieurs : vous ne savez pas qui vous êtes et vous vous cherchez auprès de partenaires de tous sexes. Vous pouvez lire sur certaines professions de foi que les bisexuels revendiquent une identité sexuelle propre, différente de celle des hétérosexuels ou des homosexuels. Pour ma part j’ai tendance à penser qu’il s’agit d’un choix comportemental ; la bisexualité a toujours existé dans de nombreuses cultures depuis l’Antiquité, mais a généralement été réprimée au même titre que l’homosexualité. »

La bisexualité serait-elle une perversion ?

« Comment voulez-vous qu’on dise si la bisexualité est une perversion ! Il faut me définir le mot bisexualité et il faut me définir le mot perversion ! Qu’est ce qu’une perversion aujourd’hui, comment nous l’interprétons, soit du point de vue psychanalytique soit du point de vue sexologique… », analyse Jacques Waynberg, directeur de l’institut de sexologie. Quant à Patrice Cudicio : « La médecine sexuelle ne retient que les perversions comportementales qu’elle nomme « paraphilies ». Il s’agit de l’exhibitionnisme, de la pédophilie, du sadisme sexuel et du fétichisme. La bisexualité ne fait pas partie des perversions sexuelles. On peut, tout au plus, la considérer comme une tendance. Les choix sexuels demeurent étroitement liés à la culture, un climat culturel qui permet le développement de toutes vos facettes représente un terreau favorable à l’altersexualité. » Le modèle hétérosexuel représente la normalité pour les relations sexuelles, il s’agit d’un coït avec pénétration intravaginale/anale et éjaculation dont la durée normale n’excède pas cinq minutes et quarante secondes. Cela suffit en regard de critères purement médicaux à qualifier de normale cette relation. Mais l’amour et les sentiments ne se plient pas à des normes, l’épanouissement de la sexualité exige plus. Et c’est dans ce « plus » que la pudibonderie place « l’anormal », le « déviant »… « Dans les cultures où elle est réprimée, la bisexualité n’est pas moins taboue que l’homosexualité. Ces deux choix détournent la sexualité du projet de reproduction, ce qui semble inacceptable au regard des religions occupant une place prépondérante dans les mentalités. […] Dans la société actuelle, du moins dans de nombreux pays d’Europe, la bisexualité ne pose de problème que dans le cercle relationnel des gens concernés, famille traditionnelle (mais il y en a de moins en moins !) et voisins médisants (à propos de tout et pas seulement de la sexualité). Les comportements de type homophobe sont plus à craindre, mais il ne faut rien exagérer : en France, on peut être ouvertement homosexuel ou bisexuel sans risquer de se faire agresser ou jeter en prison… Ce ne sont ni des délits ni des maladies… »

La bisexualité : à mi-chemin entre homosexualité et « normalité »

Jacques Waynberg, que nous avons cité plus haut a dit-il formé en quarante ans de métier les deux tiers des sexologues français : « la bisexualité malgré tout, est en fait une mixité du choix des partenaires que dans mon expérience je ne considère que comme provisoire. J’ai tout de même l’une des plus anciennes expériences françaises de la sexologie [imaginer ici la surprise et l’amusement de la rédactrice], et les interlocuteurs que j’ai eus qui se disaient bisexuels l’étaient pendant une tranche d’âge donnée, pendant une tranche de vie donnée. Les expériences bisexuelles sont temporaires. [« C’est là le genre de propos des sexologues à pisser de rire », pour Lionel Labosse, et nous partageons son sentiment (NDLR).] […] « L’homosexualité est un choix de vie, la bisexualité n’en est pas un. Elle n’est en aucun cas définitive. » […] « La bisexualité n’existe pas. [Une nouvelle fois, surprise et amusement de la journaliste] […] Il n’y a pas de glissement possible entre bisexualité et homosexualité : l’homosexualité prise au sens fort du mot est un choix définitif. Incompréhensible mais définitif. Tant pour un homme que pour une femme. La bisexualité, c’est comme les vacances : on ne passe pas sa vie en vacances ! Si on vous fait des semblants de théories autour de ça, c’est comme si on théorisait autour des sports d’hiver… »

Choisir entre homosexualité et hétérosexualité est-il un impératif social ?

Il est en apparence plus confortable d’aimer les deux sexes. Mais « Cela dépend de la façon dont on souhaite être reconnu », nous explique Patrice Cudicio. « Si vous deviez choisir un seul qualificatif pour vous présenter, quel serait-il ? : mère de famille, fonctionnaire, homosexuel, fille d’immigré, cadre au chômage, lesbienne, français, européen, militant, réfugié politique, bisexuel, célibataire, divorcé…. Si vous estimez que c’est plus important pour vous d’être identifiable en tant qu’homosexuel, hétérosexuel ou bisexuel, alors en effet vous devrez choisir. » Lionel Labosse : « Choisir entre homo et hétérosexualité ne devrait pas être un impératif social. À cause de ces images qu’on donne du mariage gay, de l’homoparentalité et de tout ce qui en découle, on crée des frontières et on force parfois les gens à se définir. L’impératif social, c’est de ne surtout pas se conformer à un impératif religieux. »

Communautariste, l’altersexualité ?

« Vous cherchez à me provoquer, là ! », s’amuse Lionel Labosse. Il rit. « L’altersexualité, c’est justement sortir de tout communautarisme ! À l’époque où le pacs a été élaboré, j’étais plutôt contre, j’étais pour la revendication jusqu’au-boutiste du mariage. Puis j’ai petit à petit compris que le pacs était une vraie révolution non communautariste : les homos mettaient le pied dans la fourmilière et proposaient pour la première fois une avancée qui bénéficiait aussi aux hétéros. Ça a d’ailleurs totalement changé la vision des homos dans la population française. Les revendications actuelles sur l’homoparentalité, c’est tout le contraire. D’autres gens dans le milieu proposent des révisions générales des liens parents/enfants, on en parle moins, mais qui sont l’équivalent du pacs pour les liens de filiation. Et, justement, le travail sur la coparentalité bénéficierait autant aux homos qu’aux hétéros. Je place l’altersexualité dans cet esprit, dans cette direction anticommunautariste-là. »

La mode altersexuelle

 À la mode, l’altersexualité ? est-on en droit de se demander. Pour Patrice Cudicio [1] « Le mot en lui-même est inconnu de 99, 99% des gens en France. Il doit au Québec être connu de 1 % des gens, soit cent fois plus... Je ne sais pas s’il se développera plus que « post sexualité » ou que « transpédégouine », mais quand je vois des films comme Shortbus de John Cameron Mitchell ou les films de Larry Clark sur la sexualité des adolescents, je me rends compte qu’il y a un courant assez souterrain qui va vers l’abolition des frontières entre les sexualités. — Le film de John Cameron Mitchell qui montre des gens qui font l’amour sans trucages, ajoute Lionel Labosse, c’est un film presque porno alors qu’il est sorti dans les réseaux traditionnels. Le point de départ, c’est deux gays qui ont des petits problèmes pour assumer leur sexualité, et qui vont consulter une sexologue, et la sexologue finit par reconnaître qu’elle n’arrive pas à avoir d’orgasme, donc ils l’emmènent au Shortbus, qui est un club échangiste… Et là, elle finit par prendre son pied au bout de plusieurs semaines de fréquentation. J’aurais dû parler de ce film dans mon papier sur l’altersexualité, parce que c’est un courant américain de cinéastes qui sont altersexuels. On n’est plus dans l’homosexualité, dans l’hétérosexualité ou je ne sais quoi… Là on est dans le bon, dans le vrai... »

L’altersexualité comme sexualité idéale ?

Patrice Cudicio poursuit : « Dans leur ouvrage Les Perspectives Sexuelles, Masters et Johnson faisaient en 1979 de la bisexualité une sorte d’idéal sexuel. » Être exclusivement homosexuel ou hétérosexuel ne revient-il pas en effet à se priver de certaines expériences de vie ? Et l’altersexualité dans ce sens serait-elle la sexualité idéale ? « C’est ce que conjecturaient Masters et Johnson dans leurs derniers travaux. Il me semble toutefois que le choix bisexuel restera encore longtemps minoritaire, non pas tant en raison de tabous que parce qu’il nécessite un véritable engagement dans une voie hédoniste. » Il y a pour Lionel Labosse un aspect politique ou social fondamental de l’altersexualité qui est pour lui la question de la prostitution, de la sexualité des handicapés, des transsexuels. « Le côté "pratique sexuelle" ne doit pas étouffer le reste […] L’altersexualité est une décomplexion par rapport à la sexualité, c’est en finir avec les préjugés et les blocages […] La dimension politique de l’altersexualité c’est l’“alter“, évidemment. Le lien avec l’alter mondialisme… Une autre vision du monde, un refus de certaines évidences… L’altersexualité est respectueuse d’autrui dans le sens où elle ne fait pas de frontières. Il y a autant d’homos qui s’enferment dans une sorte de ghetto, qui refusent de fréquenter des hétéros, que d’hétéros qui rejettent les homos. L’altersexualité a pour souci le bien être sexuel de tous, y compris des personnes âgées, des handicapés, etc. Qui actuellement dans la population globale pense en termes positifs aux prostituées par exemple ?… L’altersexuel réfléchit sur la sexualité, se pose des questions. Il ne rejoint pas un groupe pour l’accuser de quoi que ce soit. J’ai pour ma part vraiment été frappé pendant la Coupe du monde de football en Allemagne par tous ces articles, par toutes ces prises de position à l’emporte-pièce contre les bordels. Les Allemands étaient-ils redevenus des nazis ? Pourtant ils sont bien plus libérés sexuellement que nous ! La vision franco-française de la prostitution, avec les lois anti-prostituées de Sarkozy en 2003, n’est pas très respectueuse d’autrui, je trouve… »

Du sexe comme outil de discrimination : l’altersexophobie

L’altersexophobie existe. C’est le mot que propose Lionel Labosse pour remplacer « homophobie ». Parce que le terme homophobie, il est tout de même gênant quand il s’agit de l’appliquer au rejet des trans, par exemple… Certes le mot « altersexophobie » est un peu compliqué mais il englobe toutes les sexualités possibles. « À moins que l’on appelle la haine de la sexualité la sexophobie ? » dit Patrice Cudicio. Il existe bien des préjugés à l’encontre des bisexuels par exemple, cela provient d’un mélange de méconnaissance et de fantasmes, les définitions que vous proposez illustrent parfaitement ce dilemme. Quand vous vous reconnaissez dans les codes et les valeurs d’une communauté, cela vous rend plus conscient des différences, et conduit à exclure les gens qui ne répondent pas à ces critères. Les bisexuels ne sont ni des homos ni des hétéros, cela dérange… […] Les homosexuels qui aujourd’hui revendiquent une visibilité, se plient à un schéma social bien connu : le couple. Le mariage « gay » fait en quelque sorte rentrer dans le rang de la légitimité ceux que leur sexualité rejetait hier jusqu’en ses marges. Mais faut-il envisager de « marier » trois personnes ou plus encore, faut-il donner un statut spécifique aux gens qui choisissent par exemple de vivre en communauté comme les adeptes du poly-amour ou du hiving ? »
Pour certains homos ou hétéros, les « bi » représentent une menace car ils (elles) peuvent convoiter et séduire leurs partenaires. C’est voir les choses à très court terme, si l’on souhaite à chaque être humain de parvenir à avoir une sexualité épanouie, on doit respecter ses choix. Nos différences peuvent être des opportunités de découvertes, de plaisir, et non des cloisons étanches entre les êtres. Et Lionel Labosse d’apporter son avis sur la question. Est ce que la bisexualité est une solution de facilité quand on a du mal à faire un choix, à se positionner sexuellement entre homo- et hétérosexualité ? « Je pense que la bisexualité est aujourd’hui en France beaucoup plus difficile à vivre que l’homosexualité ou l’hétérosexualité. Tout est lié aux contingences sociales. Dans certains lieux « ghettoïsés » il sera difficile pour un homosexuel de dire qu’il est bisexuel, on le considèrera comme un traître. L’hétérosexuel n’a pas forcément intérêt à le dire non plus, sauf dans un milieu très branché ! Il vaut mieux être soit l’un soit l’autre. De toute façon on aime en France les positions très tranchées, les gens qui se mettent bien clairement dans des cases. J’ai lu un très bon livre que j’ai chroniqué : Il n’est jamais trop tard pour parler d’homosexualité, d’Emmanuel Ménard, paru en 2002 chez La Martinière, et dans lequel il y a de très intéressants témoignages de vrais bisexuels. Il parle en des termes très intéressants de la bisexualité, et sans mépris. Il montre cette espèce de rejet que ressentent les vrais bisexuels. Il y a une grande part de bisexuels qui, ayant commencé homos, ont fini hétéros ou le contraire : des homos qui a un moment ont rencontré une personne de l’autre sexe et ont eu une relation unique avec elle. »

Patrice Cudicio : « Les altersexuels ne sont ni des homosexuels ni des hétérosexuels, et encore moins des chimères représentant la somme des deux. Ce sont des êtres humains qui font des choix personnels. Quelque chose se dessine, mais si paradoxal que cela puisse sembler, j’ai malheureusement le sentiment que la mode est aujourd’hui davantage à la répression sexuelle. Il y a au moins deux façons de s’y prendre : en taisant toute allusion sexuelle ou en déversant des avalanches d’allusions sexuelles soigneusement formatées… Il est vrai que le choix altersexuel a souvent été le privilège de classes sociales dirigeantes ou du moins placées à l’abri des foudres de la morale et de la religion. Aujourd’hui, en France, les bisexuels peuvent vivre leur sexualité, ce n’est pas le cas dans d’autres pays d’Europe où les persécutions à l’encontre des « gays » sont monnaie courante. »
Le prochain roman de Lionel Labosse, Karim et Julien, suite de L’année de l’orientation, sortira fin février. Ce sera, dit-il, une « véritable démonstration de l’altersexualité pratique ». Quant au discours des « sexologues » et tutti quanti sur la sexualité, « il faut avant tout en rire, quand on sait les montagnes de conneries que ces professions ont proférées. » […] « Beaucoup nient l’existence de la bisexualité. C’est absolument absurde quand on sait qu’entre autres chez les Grecs c’était la réalité courante ! Il faudrait ressembler à un modèle ou à un autre […] Je ne suis pas un idéologue réponse à tout, mais comme je le dis souvent, l’affirmation de l’altersexualité est la meilleure réponse à la montée des revendications religieuses des fameux monothéismes ». 
Laissons toutefois la conclusion au sexologue Jacques Waynberg. « Que voulons nous in fine démontrer ? Le sujet politique et la sexualité se rejoignent. Le comportement sexuel peut en fonction d’un gouvernement être tout à fait modifié. Cette « vague rose » qu’on tolère aujourd’hui, qui nous amuse ou non, que l’on prend au sérieux ou non… elle peut être annulée du jour au lendemain… Tous les clubs peuvent être fermés… Rien n’est irréversible, dans la liberté sexuelle, c’est bien cela le fait politique. Il y a donc un motif de réfléchir à la politique quand on est gay. » 

Allez ! Debout les damnés de l’alter !

À lire :
Karim et Julien, Lionel Labosse, Publibook, 2007.
Il n’est jamais trop tard pour parler d’homosexualité, Emmanuel Ménard, la Martinière, 2002.
Bisexualité, le dernier tabou, Rommel Mendès-Leité, Calmann-Levy, 1996.
Bisexualité et différence des sexes, Jean-Bertrand Pontalis, « Folio essais », Gallimard, 2000.
Osez la bisexualité, Pierre des Esseintes, La Musardine, 2006 .
Bi : de la bisexualité masculine, Jean-Luc Henning, « L’infini », Gallimard, 1996.
Bisexualité, Diane Le Beuf, Annick Le Gun, Alain Fine, « Monographies de la RFP », P.U.F., 1997.
Éloge de la diversité sexuelle, Michel Dorais, VLB éditeur, 1999.
La Bisexualité créatrice : féminité plus masculinité, la condition idéale, Louis Corman, Grancher, 1994.
L’Invention de l’hétérosexualité, Jonathan Ned Katz, Epel, 2001.

Clarisse Mérigeot


© PREF mag, 2007.


[1Il s’agit évidemment d’une erreur, les propos qui suivent étant de Lionel Labosse.

Messages

  • Ah ben, ah ben, mais il est tout à fait réjouissant ce site, découvert un peu par hasard. C’est notamment fort rare qu’on trouve des prises de positions contre l’islamophobie, et j’ai eu le plaisir de voir citée une maie que l’on ne cite pas souvent !
    Mmh - bon, pour ma part déjà je suis pas très sexuelle, pas très sur le marché en fait, pas assez dans les normes (pasqu’il y a ça aussi, la critique de la valorisation relationelle, ça c’est mon dada en fait, bon...). Mais en fait je ne définirais pas nécessairement tous ces mots qu’on utilise pour définir comme en fonction de avec qui on couche ou pas, mais aussi tout simplement de avec qui on est le mieux en relation ou pas. Bon,par exemple pour ma part je suis une lesbienne trans (d’ailleurs trans c’est pas une sexualité, c’est une identité de genre) - mais bon, en fait je peux me sentir bien avec des mecs qui se comportent pas comme on attend que se comportent les mecs. Socialité quoi.
    Boui, il y aurait beaucoup à dire...Mais bref, il est très bien votre site, c’est pas souvent, ça fait plaisir !
    Plume