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Abracadabrante fresque, pour les 3e et le lycée

Harry Potter et les Reliques de la Mort, de J.K. Rowling

Gallimard, 2007, 816 p., 26,5 €

dimanche 18 mai 2008, par Lionel Labosse

Je n’aurais pas lu le 7e et dernier tome des aventures de Harry Potter s’il n’y avait eu cette fameuse déclaration de l’auteure au sujet de l’homosexualité de Dumbledore (cf. notre brève). Étant donné le succès mondial de l’heptalogie, cette déclaration (d’ailleurs fortuite) a eu plus d’impact à elle seule que l’ensemble des ouvrages présentés dans cette rubrique. L’auteure a carrément reçu un prix « Lutte contre l’homophobie » le 17 mai 2008, dans le cadre de la Journée mondiale. Or, Harry Potter et les Reliques de la Mort se révèle à la lecture vide de toute homosexualité. C’est même un des ouvrages les plus orthosexuels de l’histoire de la littérature jeunesse, qui nous ramène à l’époque bénie d’Enid Blyton [1]. Cette « paralipse » au sens que Gérard Genette a donné à ce mot dans Figure III consiste à ne pas révéler dans le livre, mais en dehors du livre, ce qui pourtant semble une évidence si l’on en croit certains indices. Mais en 2007, le fait de passer sous silence dans un livre pour la jeunesse ce qu’on n’ose révéler qu’à part, doit-il être considéré comme un acte de courage, ou comme une frilosité, le signe que ce qu’on n’ose pas dire ne mériterait pas de l’être parce que ce n’est pas bien pour des adolescents ? Remettre un prix de ce type à l’auteure, c’est donc se moquer des nombreux auteurs qui ont pris le risque, avec des personnages vraiment altersexuels, de ne pas être publiés, ou d’être censurés ici ou là.

Résumé

Il est impossible de rivaliser avec le résumé complet que vous trouverez sur Wikipédia. Je me concentrerai sur la question de la sexualité. J’avais lu uniquement le premier tome de la série. Le personnage avait 11 ans, et l’on ne s’attendait pas à ce que ses préoccupations érotiques soient développées. Cela semblait plus opportun pour les tomes suivants, notamment celui-ci, puisque le personnage a atteint un âge où ses lecteurs ne sont pas envahis seulement par l’obsession de l’univers magique de Harry Potter… Eh bien, rien du tout. Nous sommes dans une littérature jeunesse à l’ancienne, il y a le Bien d’un côté (Harry et tous ses amis), le Mal de l’autre (Voldemort), et le Mal veut du mal au Bien : « nous arracherons le chancre qui nous infecte jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le sang authentique » (p. 21). Voldemort réaffirme sa volonté de tuer Harry de ses mains, mais il ignore que, par sa douloureuse cicatrice sur le front, Harry a accès à l’esprit de « Celui dont on ne doit pas prononcer le nom » [2]. Ils vont donc se chercher pendant 600 pages, jusqu’à l’impressionnante bataille finale, qui ravagera l’école de magie Poudlard. Si les péripéties qui précèdent m’ont passablement ennuyé, avec leurs tours de magie à chaque paragraphe pour paralyser un méchant ou pour prendre un objet dans un sac (p. 292) [3], la bataille finale est haletante, et dépasse le manichéisme qu’on peut reprocher à l’ensemble. La réflexion sur le pouvoir est intéressante : « les plus aptes à exercer le pouvoir sont ceux qui ne l’ont jamais recherché » (p. 766), celle sur la mort aussi, dans l’interminable discussion finale avec le fantôme de Dumbledore. Les « rafles de nés-Moldus » sont également émouvantes car elles ne manquent pas de rappeler les sombres heures du XXe siècle. Par exemple, au ministère de la magie, Harry découvre des trônes de sorciers constitués de « centaines de corps nus d’hommes de femmes, d’enfants, aux visages laids et stupides » (p. 262). Cependant, comme dans le 1er volume de la série, l’absence totale d’allusion explicite à un aspect non purement blanc, britannique et chrétien de la culture anglaise, à un apport du Commonwealth à cette culture, donne une patine vieillotte au texte. Le style est sans surprises, avec une traduction agréable, qui laisse parfois pointer certaines lourdeurs propres au pittoresque « sorcières » : « elle imaginait une immense liste de tâches à accomplir qu’elle avait griffonnée sur un très long morceau de parchemin » (p. 104). Le bric-à-brac fait parfois sourire, mais c’est ce qui plaît aux lecteurs adolescents, il n’y a qu’à voir les articles de Wikipédia consacrés aux Horcruxes, au Polynectar et autres potions… Et puis j’ai constaté parmi mes élèves que les pottermaniaques étaient aussi les meilleurs lecteurs d’autres ouvrages.

La sexualité

La sexualité est quasiment absente chez les jeunes personnages. Ils sont tous à 100 % hétérosexuels, ne songeant qu’au mariage et à la progéniture qui poursuivra leur lignée. On pourrait voir dans la manie de Harry de se toucher la cicatrice qu’il a sur le front, une métaphore à l’ancienne de la masturbation, puisque cette cicatrice est la trace du Mal en lui, qu’il faut extirper. À la page 126, on trouve à quelques lignes de distance : « Si j’étais toi, je fermerais ma braguette à la main » et, au sujet du livre offert à Harry pour ses 17 ans par Ron, Douze moyens infaillibles de séduire les sorcières, une réflexion philosophique : « ce n’est pas juste une question de baguette magique ». Les lecteurs francophones se demanderont donc si la baguette est une braguette sans en avoir l’R ! Il s’échange à peine quelques baisers dans le fil des 800 pages, entre Ginny et Harry (p. 129), ou Ron et Hermione (p. 668), voire entre Harry et Hermione dans un fantasme de jalousie de Ron (belle page, p. 404). Ginny manque parfois à Harry : « Ces maigres nouvelles lui donnaient une telle envie de voir Ginny qu’il en éprouvait comme un mal de ventre ». On s’attend à descendre un peu dans les pensées de Harry, mais non : « Mais elles le faisaient également penser à Ron et à Dumbledore… » ! (P. 340). Quand Harry retrouve Ginny lors de la bataille finale, il retrouve aussi « Cho Chang, son ancienne petite amie » (p. 621). Cela ne donnera lieu qu’à une banale et ultracourte scène de jalousie. La lecture de l’article de Wikipédia sur ce dernier personnage est révélatrice de la conception étriquée de l’amour qui s’expose dans la saga. On apprend incidemment que le dragon de Hagrid, Norbert, est devenu « Norberta ». On reconnaît les femelles parce qu’« elles sont beaucoup plus féroces » (p. 134), et c’est tout. À supposer que vous fassiez une thèse sur le transgenderisme chez les dragons, il vous faudra creuser ailleurs. Dans la chambre d’adolescent de Sirius, Harry découvre des photos de « jeunes Moldues en bikini » (p. 195). Quand Ron se déguise en homme avec « sourcils broussailleux », Harry plaisante : « Ce n’est pas vraiment mon genre, mais ça ira » (p. 559). C’est la phrase la plus « tolérante » sur l’homosexualité que prononcera le héros dans ce dernier volume… C’est vrai qu’en 7000 pages de textes, il est difficile d’aborder un phénomène aussi pointu.

Le cas Dumbledore

Une part importante de cet ultime volume est consacrée à feu — pas si feu que ça ! — Albus Dumbledore, au travers d’une biographie publiée par Rita Skeeter, qui révèle certains aspects du personnage, et promet des révélations que le lecteur ne trouvera donc pas dans le livre. Harry découvre une vieille lettre dont la deuxième partie a été subtilisée, et qui se terminait sur ces mots : « il semble incroyable que Dumbledore » (p. 197). Dans cette bio, Harry tombe sur une photo de « deux adolescents qui riaient de bon cœur en se tenant par les épaules » (p. 274). Il s’agit de Dumbledore et de « son ami Gellert Grindelwald » (lire l’extrait du livre de Rita Skeeter, pp. 380 à 386). Si ces amis étaient proches, ils partageaient surtout des rêves de gloire et de magie noire, et rien dans le texte ne précise qu’il s’agit d’un ami au sens de « petit ami » ; mais c’est justement ce que révélera J.K. Rowling au détour d’un bavardage avec un lecteur : « Pour être franche, j’ai toujours pensé que Dumbledore était homosexuel ». En fait, ce Grindelwald se révélera un méchant, et symbolise la tentation du mal qui s’empare parfois des bons. Dans le texte, Dumbledore doit renoncer à un projet de voyage avec son jeune ami suite à la mort de sa mère. Il regrette d’être obligé de s’occuper de sa sœur, ce qui l’oblige à renoncer à ses rêves de gloire. Cela aboutira au grand drame de sa vie, et à la fin de son amitié avec Grindelwald. Là encore, le fait de révéler que ce méchant de l’histoire, d’ailleurs symboliquement mêlé à l’imaginaire nazi, serait homosexuel, nous rappelle surtout les allusions homophobes de ceux qui prétendaient que Hitler était homo. Il y a loin de là, à mon humble avis, à l’attribution d’un prix « contre l’homophobie » pour une simple phrase échappée à l’auteure au détour d’un bavardage ! Décidément, la littérature jeunesse anglaise a bien du mal à sortir de l’obscurantisme de la « Clause 28 ». Qui dira à J.K. Rowling que cette clause de sinistre mémoire a été abolie en 2003 ? Pour les deux ou trois derniers volumes, la loi des Moldus l’autorisait, si elle l’avait voulu, à aborder clairement l’homosexualité, au risque, évidemment, de renoncer aux substantielles royalties que l’ouvrage, le film et les produits dérivés, draineront depuis les 80 pays où l’homosexualité est encore réprimée…

- Voir l’avis de Jean-Yves, à propos du tome 5.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Article du Nouvel Obs sur la « révélation » de l’homosexualité de Dumbledore


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[1Rappelez-vous Le Clan des Sept et Le Club des Cinq.

[2Ce motif rappelle bien sûr l’interdiction de prononcer le tétragramme divin YHWH.

[3Ce qui fait ressortir dans un comique involontaire les rares actions accomplies sans magie, ou l’absence de solution magique quand elle serait nécessaire. Par exemple, à la p. 515, Harry va se laver les mains : « Il pénétra dans la petite cuisine et s’approcha de l’évier installé sous une fenêtre qui donnait sur la mer ». On s’amuse aussi de la naïveté avec laquelle, même prévenus, les Gobelins ou les sorciers, se laissent avoir par certains sorts jetés par d’autres (ex. p. 567).