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Un train peut en cacher un autre, pour les 3e

L’Été où papa est devenu gay, de Endre Lund Eriksen

Éditions Thierry Magnier, 2012 (2014), 288 p., 17,9 €.

samedi 25 avril 2015, par Lionel Labosse

On se demande quelle mouche a piqué Arvid de vouloir absolument empêcher l’inéluctable attirance de son père pour l’ours Roger, le père d’Indiane. Quelle horreur, un père gay ! Le lecteur est pris dans la toile de la narration de ce livre entièrement écrit dans les toilettes les plus disco ever in the world, et le train des fulminations du fils sur l’orientation du père, qui cachent ses propres soucis relatifs à la locomotive de sa propre puberté manquant de carburant, traîne peut-être des wagons encore plus lourds… Comme quoi un train peut en cacher un autre !

Résumé

« Ça ne fait que quelques heures que papa est devenu homo » écrit Arvid sur le livre d’or des « WC les plus connus de la Norvège du Nord », cités dans Toilets of Europe (p. 9). Roger Berg, le père d’Indiane, est le constructeur de ces toilettes. Il est homo bien que n’en ayant pas l’air, et approche ses papattes d’ours trop près de son papa, aux yeux d’Arvid. Autant prévenir les âmes éthérées : ce livre est le premier roman ever in the world entièrement écrit aux toilettes, et cela se « sent » à chaque page : « Je vais cacher le livre et faire semblant de pondre une crotte » (p. 11) ; « Faut que je chie » (p. 65). Arvid se balade avec Indiane, et lui qui tente désespérément d’éloigner de son esprit toute idée de luxure, doit faire avec les chaleurs de la chienne d’Indiane, laquelle « baiss[e] l’arrière-train » au contact de son propre chien Waldo, ce qui constituera un fil rouge de l’histoire. La question de la parentalité d’Indiane est expédiée sans ménagement : sa mère « est aux États-Unis », unique information qu’on daignera donner au lecteur, mais il est davantage question d’un « autre père » qui « habite à Berlin » (p. 31), sans qu’on sache quel sens peut donner une adolescente à la notion d’ « autre père » quand son père biologique drague ostensiblement un autre « père » putatif, et qu’on apprend au fil du roman que le « deuxième père » parle à Indiane au téléphone « d’un certain Italien qu’il aurait rencontré à Berlin » (p. 135). Arvid met son père en garde et le surveille quand il se trouve seul avec Roger, et d’un autre côté, il doit veiller aux intrusions d’Indiane, qui a l’air d’en vouloir à son intimité. Indiane en sait plus qu’Arvid sur les homos, ayant eu le temps de s’habituer avec son père : « Indiane prétend que son père a un « gaydar », un genre de radar interne qui lui indique qui est gay et qui ne l’est pas » (p. 47). Au début, Arvid n’est pas sûr de lui : « Ce n’est pas que papa m’ait semblé spécialement homo sur le moment. Il était juste gai, quoi. De bonne humeur. Ce qui n’arrivait pas très souvent avec maman » (p. 51). Mais à force d’espionner, la certitude arrive vite. Il a l’occasion de paparazzier en rafale la première fois que les deux papas s’embrassent (p. 60). Arvid est désorienté, son vocabulaire s’embrase : « Il a rien d’une pédale » (p. 66). Les deux adolescents tentent une opération de la dernière chance pour « faire redevenir hétéro le père d’Arvid » (p. 89), en organisant une fête avec une voisine croqueuse d’hommes. Les relations père-fils sont inversées, et le père demande un peu d’intimité à Arvid : « tu n’apprécies pas que je traîne toujours dans les parages quand tu es avec tes copains. Parfois, moi aussi j’ai envie d’être seul avec mes amis. Comme quand je fais quelque chose avec Roger, par exemple » (p. 117). À noter que le père d’Arvid est prof de français, ce qui justifie de nombreuses allusions à la culture française. Ainsi quand il s’enferme avec Roger pour voir un film de la nouvelle vague, Arvid s’imagine : « il y a des chances que ça se passe sur la plage, avec des tas de pédés francophiles qui se jettent cul nu dans les vagues » (p. 167).
Parallèlement, Indiane n’est pas insensible au charme d’Arvid, mais lui ne s’intéresse pas encore aux filles, et fait le dégoûté quand il la surprend regardant un film porno sur Internet, ou qu’elle lui demande à brûle-pourpoint une question sur les garçons qui « ont déjà des poils », et évoque sa propre pilosité (p. 122). Arvid ne peut que constater que son meilleur copain Frank a entamé son processus de puberté, est obsédé par les filles, et qu’Indiane en est au même point. Son chien Waldo serait également atteint de « puberté canine » (p. 130), et privé de la chienne d’Indiane, tente de sa taper le mollet de la jeune fille, ce qui amène Arvid chez le vétérinaire. Indiane fomente une nuit sous une même tente avec Arvid, ce qui met le garçon au pied du mur de sa propre sexualité. C’est ce soir-là que, hourrah ! Il découvre son premier poil (p. 193). Cela semble le réconcilier avec son père, et les quatre improvisent une boum disco dans les fameuses toilettes (p. 205). C’est le moment que choisit Frank, le pote d’Arvid, pour débarquer. Arvid est contrarié parce qu’il ne faut surtout pas que Frank découvre le pot au rose. Frank a changé, physiquement, et il est de plus en plus hétéro et homophobe. Quand ils se désapent, Arvid remarque avec jalousie que « le baobab avait bien grandi depuis la dernière fois » (p. 227). Frank explique à Arvid ce que c’est que l’amour : « Ça fait une sorte de fourmillement » (p. 219). Or justement, quand Frank pose sa main sur le genou d’Arvid pour le plaindre, celui-ci s’étonne de ressentir comme un fourmillement (p. 221). Mais Frank et Indiane se rapprochent, et Arvid se sent dépossédé de son copain. Les relations de son père avec Roger, finalement, ne le dégoûtent pas plus que celles d’Indiane et Frank. Il remâche de vieilles rancunes de looser : « Et puis un jour, quelqu’un de ta classe commence à organiser des soirées, ceux qui sont invités reçoivent un texto, par contre ceux qui n’ont pas été invités se demandent s’il y a un problème avec leur téléphone parce que, par exemple, ton meilleur copain a eu un message mais pas toi » (p. 255). Je vous laisse découvrir les derniers wagons de ce livre tout seuls, mais Arvid finira par se faire une raison, et sa mère lui apprendra que le changement de son père n’est pas une surprise pour elle.

Mon avis

Ce livre est basé sur une bonne idée : manipuler le lecteur en lui mettant la puce à l’oreille : la peur d’Arvid que son père soit homosexuel cache ses inquiétudes personnelles sur la sexualité. J’apprécie aussi cette idée sous-jacente que l’homophobie n’est souvent qu’une étape paradoxalement nécessaire dans l’acceptation de sa propre homosexualité. Les indices sont de plus en plus gros jusqu’à la péripétie finale. On peut bien sûr ne pas être enthousiasmé par ce livre censé être entièrement écrit dans un endroit très privé, où il arrive plus souvent que d’aucuns lisent des livres en toute tranquillité. Certaines plaisanteries sentent un peu trop le potache réchauffé, mais il semble qu’on soit dans le ton qui touchera le public auquel on s’adresse. Le point qui me gêne le plus est la mention de ce « deuxième père » d’Indiane, dont on se demande ce qu’il vient faire là, et la légèreté avec laquelle la question de sa mère est évacuée en deux lignes. Mais choisit-on ses parents ? Indiane, après tout, n’a-t-elle pas raison de mettre de côté ce qui lui posera sans doute problème plus tard, et de s’occuper, en attendant, de sa propre libido ?

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Lire l’article de Mille vies en une et celui de Jean-Yves sur ce livre.
- Voir d’autres ouvrages traduits du norvégien : On est forcément très gentil quand on est très costaud, de Dag Johan Haugerud, La fille du squat, de Ragnfrid Trohaug, Caulfield : sortie interdite, de Harald Rosenlow Eeg, et Prinçusse Klura et le dragon, de Tormod Haugen.

Lionel Labosse


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