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Une évolution décisive au siècle des Lumières, pour les élèves de lycées

Défense de la liberté sexuelle : écrits sur l’homosexualité, de Jeremy Bentham

Y a-t-il une raison suffisante de traiter la « pédérastie » si sévèrement ?

jeudi 20 août 2009, par Lionel Labosse

Voici un cinquième et dernier point de référence pour une séquence consacrée à l’évolution des préjugés et des lois sur les amours entre hommes ou entre femmes (pas encore appelés « homosexualité ») au siècle des Lumières. On comparera la position de Bentham (1748-1832) à celle de Montesquieu : « Du crime contre nature » (1748), celle de Rousseau (1769), celle de Voltaire (1764), celle de Denis Diderot dans La Religieuse, texte également posthume (1796), et celle de Jacques Casanova dans Histoire de ma vie (1797, posthume, 1820). Cet essai posthume a été écrit en 1785, mais n’a été publié qu’en 1978 ! La traduction est d’Évelyne Meziani. J’ai tenté de faire des liens vers Wikipédia sur les personnages de l’Antiquité cités, et de signaler en note quand c’était possible, les références de textes antiques. Pour en savoir plus sur l’homosexualité dans la mythologie grecque, on lira le livre de Bernard Sergent. À la suite de l’article vous trouverez un questionnaire de lecture analytique. Je l’ai abordé pour l’instant de deux manières, soit dans un groupement centré autour de la tolérance à l’égard de l’homosexualité au siècle des Lumières (les 4 textes ci-dessus), soit dans un groupement autour de la notion de « combat pour la vérité » dans les domaines religieux, scientifique et moraux. Les autres textes du groupement étaient « L’anecdote de la dent d’or », extrait de Histoire des oracles, (1687), de Bernard Le Bouyer de Fontenelle, « AGNUS SCYTHICUS », article de l’Encyclopédie (1751), de Denis Diderot, et la « Parabole de l’anneau », de Gotthold Ephraim Lessing, extraite de Nathan le Sage (1779). Cela permet d’apprécier une progression entre le classique Fontenelle (mais qui mourra centenaire en 1757, après la publication de l’Encyclopédie) et le précurseur Bentham [1]. Voici le texte, précédé d’un chapeau.

Ce texte écrit en 1785 n’a pas été publié du vivant de l’auteur. Pour comprendre sa thèse, il faut se replonger dans le contexte de l’époque : dans la plupart des pays européens, l’amour entre personnes de même sexe (attention : le mot « homosexualité » a été inventé vers 1870 ; voir cet article) était sévèrement puni. Bentham tente de démontrer que ce type de rapports sont à classer parmi les « délits contre soi-même », ce qui devrait supprimer les raisons de « les traiter aussi sévèrement » (l. 8) ; il s’agit donc non pas de faire un éloge de l’homosexualité, mais de prôner l’indulgence en ce domaine (l. 9).

Défense de la liberté sexuelle. Délits contre soi-même (1785)

Dans quelle classe de délits allons-nous ranger ces irrégularités de l’esprit vénérien qui sont répertoriées comme contre-naturelles ? Lorsqu’elles ne se dévoilent pas en public, on ne saurait pour autant les envisager autrement et les classer ailleurs : s’il était possible de les classer, c’est cette place qui leur reviendrait. Je me suis torturé l’esprit pendant des années afin de trouver, si cela est possible, une raison suffisante de les traiter aussi sévèrement qu’elles le sont à ce jour par toutes les nations européennes ; mais, d’après le principe de l’utilité, je n’en ai trouvé aucune. […]

Il est remarquable de constater qu’il n’y a pratiquement pas de figure marquante dans l’Antiquité, ni d’homme qu’on a l’habitude, à d’autres égards, de distinguer pour sa vertu, qui n’apparaisse dans une circonstance ou dans une autre infecté par cet inconcevable penchant. On en trouve une illustration manifeste tout au début de l’Histoire de Thucydide ; ainsi, par un accident singulier, c’est à l’ardeur de deux jeunes hommes enflammés et portés par cette passion qu’Athènes, d’après cet historien, fut redevable, du rétablissement de sa liberté lors d’une conjoncture éprouvante [2]. La fermeté et le courage du bataillon sacré – le bataillon des amants, comme on l’appelait – sont célèbres dans l’Histoire, et le principe qui était communément supposé cimenter l’union de ses membres est bien connu (Plutarque, Vita Pelopidae ; Esprit des lois, liv. IV, chap. VIII) [3]. Beaucoup de Modernes et entre autres M. Voltaire en contestent le fait, mais ce philosophe avisé exprime de façon suffisamment fondée les raisons de son incrédulité : s’il ne le croit pas, c’est parce qu’il lui déplaît de le croire [4]. Ce que les Anciens appelaient amour en pareil cas, nous le qualifions de platonique, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’amour mais d’amitié. Les Grecs, certes, connaissaient la différence entre l’amour et l’amitié tout comme nous la faisons ; ils avaient des termes distincts pour les désigner : il paraît donc raisonnable de supposer que lorsqu’ils disent amour, ils veulent dire amour et lorsqu’ils disent seulement amitié, ils veulent seulement dire amitié. Pour ce qui est de Xénophon et de son maître Socrate, ainsi que de son condisciple Platon, il semble plus raisonnable de croire qu’ils se sont adonnés à ce goût quand l’un d’entre eux ou quand tous nous le disent en termes exprès, plutôt que de se fier à des interprétations aussi ingénieuses et aussi bien intentionnées qu’elles soient d’un auteur contemporain qui nous dit qu’il n’en était rien. Sans insister sur la personne d’Agésilas ou de Xénophon, il apparaît ici ou là que Thémistocle, Aristide, Épaminondas, Alcibiade, Alexandre le Grand et peut-être la majorité des héros de la Grèce étaient infectés par ce goût. Non pas que les historiens se soient donné du mal pour nous en informer expressément, car ce n’était pas extraordinaire au point que cela vaille la peine de le faire, mais ils le donnent à voir incidemment tout au long des récits qu’ils ont l’occasion de faire.
Cela ne vaudrait guère non plus la peine, après ce qui vient d’être dit, de consacrer beaucoup de temps à prouver la même chose en ce qui concerne les Romains, à nommer des personnalités importantes et distinguées que l’Histoire a mentionnées comme des adeptes de cette abomination ou à citer des passages montrant que ce même goût dépravé prédominait généralement dans ce peuple. Sans parler de débauchés notoires comme les Antoine, les Clodius, les Pison, les Gabinius de l’époque, Cicéron, si l’on en croît aussi bien son ennemi Salluste que son admirateur Pline, n’évita pas cette propension, pas plus qu’il ne pensa convenable de la dissimuler. Ce philosophe austère, après qu’il eut écrit des livres pour prouver que le plaisir n’était pas un bien, que la douleur n’était pas un mal et que la vertu pouvait rendre un homme heureux sous la torture, cet époux affectueux, au plus fort de la tendresse qu’il éprouvait pour sa femme Terentia, pouvait jouer à colin-maillard avec son secrétaire et faire des vers célébrant ce remarquable exploit galant. [5]
En ce qui concerne les êtres humains en général, on peut supposer que si les dieux s’amusaient de cette façon — si Apollon aimait Hyacinthe, si Hercule pouvait être plongé dans le désespoir à la perte d’Hylas et si le père des dieux et des hommes pouvait se consoler en compagnie de Ganymède —, ce n’était chose ni odieuse ni rare pour les mortels de se comporter ainsi. Les dieux que nous créons, on l’a souvent dit et avec raison, sont toujours faits à notre propre image. En des temps plus anciens que ceux de Cicéron, temps où, selon les préjugés courants, la morale publique était supposée proportionnellement plus pure, ces temps où certaines fêtes furent supprimées parce qu’elles fournissaient des occasions de débauche, on avait remarqué, d’après Tite-Live, que des irrégularités de cette sorte étaient plus abondantes que les intrigues ordinaires. On n’aurait peut-être guère jugé ce détail digne d’être mentionné si l’idée de l’excès de cette pratique, comme cela peut arriver en toute occasion, n’avait frappé l’imagination de l’historien comme celle du magistrat dont l’administration est consignée par le premier.
On considérera probablement que tout ce qui vient d’être dit est suffisant ; si l’on avait besoin de plus de preuves, il serait facile de rassembler assez de matériaux pour constituer un énorme volume, fastidieux et fort dégoûtant.

Traduction de l’anglais par Évelyne Meziani, Éditions Mille et une nuits, 2004, p. 7 et pp. 15 à 19. Il existe une autre traduction ; voir l’article de Jean-Yves.

Questionnaire
1. Recherche documentaire sur Jeremy Bentham. Qu’est-ce que le « panoptique » et l’« utilitarisme » ?
2. Recherche sur trois des noms propres concernant l’Antiquité cités dans le texte (au choix). En quoi ces personnes ou dieux se rapportent à l’homosexualité ?
_ 3. Recherche de vocabulaire (en contexte) : inconcevable ; incidemment ; prédominait ; notoires. Quel est l’antonyme de « incidemment » utilisé dans le texte ?
4. Commentez la construction de la longue phrase « Ce philosophe austère, […] exploit galant », et des deux longues phrases du paragraphe suivant. En quoi leur construction même est-elle efficace pour persuader le lecteur ?
5. Faites le relevé des mots ou groupes de mots les plus significatifs qui désignent ou qui qualifient l’amour entre hommes. Commentez ce relevé, en vous interrogeant notamment sur la notion d’éloge et de blâme.
6. Montrez que les exemples inventoriés par l’auteur constituent également des arguments, et que ces arguments contredisent les mots porteurs de blâme relevés à la question n°5.
7. Quels mots (pronoms, modalisateurs, etc.) montrent que, Bentham s’efforce à l’objectivité ?
8. Résumez en deux ou trois lignes le fonctionnement argumentatif de ce texte. Quel type de raisonnement a-t-on dans cet extrait : inductif ou déductif ? (à justifier)
9. En conclusion du groupement des 4 textes, comment Bentham se démarque ou se rapproche de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau ? Pour Voltaire, vous citerez au moins précisément ce qu’il en dit dans l’extrait. Peut-on dire que le siècle des Lumières a permis un progrès sur cette question ?
9 bis (variante pour le groupement de texte sur le « combat pour la vérité »). Montrez que Jeremy Bentham, sur cette question de mœurs, applique la même méthode que celle identifiée dans les textes de Fontenelle et de Denis Diderot.

On trouvera des indications sur le contexte historique dans cet ouvrage de référence : Une histoire de l’homosexualité, de Robert Aldrich.
- Ce livre fait partie des nombreux ouvrages que j’ai lus pour écrire mon essai Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Et si vous l’achetiez ?

Lionel Labosse


Voir en ligne : Jeremy Bentham sur le site « Wikibéral »


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[1Mais Diderot se montre dans le Supplément au voyage de Bougainville un précurseur de l’utilitarisme.

[2Voir les chapitres LIV à LX du livre VI.

[3Voir Vie de Pélopidas, chapitres XIX & XX, et Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre IV, chapitre VIII. Voir aussi la version romancée qu’en donne Flaubert dans Salammbô

[5Voir ce qu’en dit Pline le Jeune dans cette lettre (Livre VII, lettre IV).