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Tourments du désir, pour adultes et lycéens.

L’Œil du maître, de Bernard Souviraa

Éditions de l’Olivier, 2006, 173 p., 16 €.

dimanche 22 avril 2007, par Lionel Labosse

Malgré un style parfois inutilement alambiqué, L’Œil du maître contient des pages admirables où le désir, à défaut de plaisir, s’exprime crûment, jamais assouvi. Ce roman choral nous plonge dans le maelström des non-dits, des fantasmes et des frustrations où la sexualité précipite adultes autant qu’adolescents.

Résumé

Martin, garçon taciturne et efféminé, subit quotidiennement les quolibets de ses camarades, en classe de première. « Les mots sont chuchotés en lui. Il n’y a pas un bruit dans la classe mais il y a les mots. Entendus depuis qu’il doit vivre l’enfer collectif de la scolarité » (p. 64). Martin a été abandonné par sa mère, et est élevé par sa grand-mère Isabelle. Il est fasciné par deux choses : la télévision et notamment les speakerines, et par les cours de la prof de français, Madeleine. Celle-ci est préoccupée par la singularité de Martin, d’autant plus qu’il la provoque en rendant des poèmes morbides au lieu des devoirs de français. L’œil de Madeleine est déformant, et la pensée de Martin provoque en elle des fantasmes : « empalée par l’anus, elle le sent, pas par le sexe [...] comme un garçon empalé dont les hanches deviennent des hanches de fille » (p. 88). Arrive un nouvel élève au prénom imprononçable, Solaap (il faut bien prononcer les deux a). Sa mère Juliette a subi plusieurs opérations de chirurgie esthétique ; elle est jugée « objet imbaisable » (p. 117) par son mari Paolo, qu’elle a pourtant suivi dans les Ardennes, « caniche siliconé » (p. 25). Solaap découvre la sexualité avec Agnès, coiffeuse et ancienne élève de Madeleine, dont Martin est aussi un client. Solaap fait de rapides progrès, il se fait sucer par deux filles ensemble dans les toilettes du lycée, ce qui ne l’empêche pas d’être sensible à la détresse de Martin et de l’inviter à son anniversaire, en lui lançant ces mots que Martin prend pour une promesse : « C’est vrai que t’as un cul de grosse salope. Y’en a qui doivent pas s’ennuyer » (p. 101). Cette promesse est déçue, et Martin s’enfonce inexorablement dans ses idées noires.

Mon avis

L’œil du maître n’est évidemment pas un roman à proposer à une classe, mais il est intéressant pour nous les profs, et peut-être pour quelques rares bons lecteurs suffisamment matures, cela à la fois à cause de la difficulté de lecture, mais aussi pour la peinture morbide de la sexualité. C’est évidemment un ouvrage qui nous concerne car l’action tourne autour d’un lycée, et de la vision fantasmée, en trompe-l’œil pourrait-on dire, des élèves par les profs, des élèves par les élèves, et des profs par les élèves. Pour la sexualité, soyez prévenus, la nécrophilie, le triolisme, l’ondinisme sont évoqués, sans oublier l’obsession de Madeleine pour son anus. On signalera le cours d’histoire où le prof évoque la déportation des homosexuels : « Des hommes ont été dévorés par les chiens, dit Girolles » (p. 62). Comme dans Différents de Maryvonne Rippert, l’évocation du seul témoignage connu de Pierre Seel est généralisé et mis au pluriel par le prof, preuve encore de ce que ce fait historique est peu étudié, et que nous nous contentons de ressasser des informations fragiles, au détriment de la vérité. Si le style de l’auteur est alambiqué, parfois inutilement, avec de nombreuses phrases qui hérissent : « Si la nouveauté de Solaap aimante et semble dompter les deux chiennes concentrationnaires, il n’en demeure pas moins qu’à treize heures, juste après le déjeuner, elles essaieront de lui malaxer la bite en le traitant de pédale » (p. 59), certains passages émeuvent. Par exemple, le monologue intérieur par lequel Agnès exprime son admiration pour Madeleine, avec ce conseil que l’auteur aurait pu suivre dans le reste de l’ouvrage : « pour le bac, faites simple. Évitez la provocation » (p. 79) ! Ou le récit du rêve érotique de Martin, où le prénom de Solaap, avec les deux a - présents aussi dans le nom de l’auteur - est décliné en Aaron, Raa et Nausicaa. Martin jouit tout en mélangeant son fantasme sur la pisse de Solaap qui devient du thé, et la violence qu’il subit, retournée sur Raa dans une évocation magistrale d’homophobie intériorisée (p. 140). Ce roman choral nous plonge dans le maelström des non-dits, des fantasmes et des frustrations où la sexualité précipite adultes autant qu’adolescents.

- Lire l’avis d’Incoldblog.

Lionel Labosse


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