www.altersexualite.com

Bienvenue sur le site de Lionel Labosse

Accueil > Voyages > Europe > Albanie : retour vers le passé.

Au pays d’Enver Hoxha, Ubu gay.

Albanie : retour vers le passé.

Un pays encore marqué par quarante ans de dictature ubuesque.

samedi 8 août 2015, par Lionel Labosse

La liste des pays dits « musulmans » où l’on peut encore voyager étant en voie d’amenuisement, l’Albanie tente de plus en plus les globe-trotteurs, d’autant que de nouvelles lignes low-cost la rendent encore plus accessible, et que le niveau de vie parmi les plus bas d’Europe permet d’envisager des vacances à budget modeste. Petit pays montagneux, gorgé d’eau, à la taille d’une région française, avec ses extensions ethniques hors des frontières (Monténégro, Kosovo, Macédoine, Grèce), l’Albanie se visite facilement, et c’est un plaisir de rencontrer ses habitants charmants à tout point de vue, avec souvent la surprise de tomber sur de parfaits francophones, sans parler des anglophones. Je n’y ai fait cette année 2015 qu’une randonnée montagnarde dans la partie septentrionale, avec brèves incursions au Monténégro et au Kosovo ; je n’ai pas même vu la capitale Tirana, et cet article se base surtout sur quelques lectures, mais cela sera complété lorsque j’aurai visité, bientôt j’espère, le pays entier (façon de parler).

Plan de l’article :
Albanie Utopie
Le Paumé, de Fatos Kongoli
La Bataille à Scutari de Jérôme & Jean Tharaud
Ismaïl Kadaré : Les Tambours de la pluie
Avril brisé
Froides fleurs d’avril
Souvenirs de voyage

Albanie Utopie

Les guides de voyage vous apprendront que l’homosexualité est dépénalisée en Albanie depuis 1995, ce qui n’empêche pas qu’elle reste taboue. Cependant il semble que des associations et lieux de convivialité soient en développement. Voir sur Wikipédia l’article Droits LGBT en Albanie, et cet article de 2012. Un ancien numéro de la revue Autrement intitulé Albanie Utopie. Huis clos dans les Balkans (1996, 210 p., 120 F.), nous apprend que le dictateur Enver Hoxha (1908-1985) était homosexuel, sans aucune précision, dans un article de Jean-Paul Champseix évoquant une statue : « Dans la capitale, le tyran, homme mûr en costume-cravate, marchait les cheveux au vent dans un gros pardessus d’hiver. L’une de ses mains, derrière le dos, était l’objet d’intarissables plaisanteries sur son homosexualité, « secret » qui finissait par être connu de tous. » (p. 153). Je n’ai trouvé qu’une autre trace de cette information sur Internet, dans La Houle des jours, de Michel Rosten, numérisé par Google livres. Il s’agit d’un journal, et l’on y trouve la mention d’une conférence d’Ismaïl Kadaré à la foire du livre de Bruxelles, le 20 février 1992 : « Selon Kadaré, l’homosexualité d’Enver Hoxha (qu’il n’a rencontré qu’une seule fois, en consultant les archives du Comité central auxquelles il eut accès pour écrire son meilleur roman, Le Grand Hiver) a joué un rôle déterminant sur la carrière du dictateur : le dérèglement de ses mœurs avait fourni un dossier assez étoffé au Komintern pour que celui-ci lui confiât les plus hautes responsabilités en Albanie, pendant la guerre. Arrivé au pouvoir, Hoxha voulut nettoyer son passé : « Il n’était pas un homme cruel au départ », rappelle Kadaré. « Au contraire, c’était plutôt un bon vivant. Mais inquiet qu’on puisse révéler au grand jour ce qui, dans la mentalité balkanique, est une tare, il s’est immédiatement occupé de la liquidation des témoins gênants. Il a, en tout premier lieu, fait massacrer ses amants. Ainsi s’est enclenchée une spirale de la répression. » L’information est de taille, et mériterait une étude plus sérieuse, de crainte que de possibles préjugés homophobes de Kadaré aient pu informer son opinion, ou qu’il ne s’agisse que de rumeurs destinées à dévaloriser ce tyran (il semble qu’être un assassin sanguinaire ne suffise pas à dégoûter les gauchistes, et qu’aimer les hommes soit encore pire que de les assassiner). On trouve sur Internet des pages de questionnement sur la question cruciale de savoir si le dictateur sanglant aimait les mâles, par exemple ici, mais il faudrait connaître l’albanais, car de nombreuses pages signalées par Google sont écrites en cette langue… Quoi qu’il en soit, cet Enver Hoxha est un personnage de roman et de théâtre comme on n’en fait plus. Véritable Ubu, il n’hésite pas à faire assassiner tous ses amis façon Macbeth (on pourrait s’imaginer, à la limite, que certains de ses ministres assassinés ont aussi passé par son lit). Paranoïaque, il entraîne ce petit pays dans un isolationnisme unique au monde, après ruptures avec l’Union soviétique, la Chine et tout ce que vous voulez. Il fit assassiner en 1981 son bras droit, Mehmet Shehu, dont le fils Bashkim évoque ses souvenirs du fameux « bloc », dans un article de cette revue Autrement. Ils étaient tellement liés qu’Enver Hoxha disposait seul de la clé d’une porte disposée dans un tunnel qui reliait leurs deux maisons. Cela n’empêcha pas un groupuscule de crétins en France à entretenir la fiction d’un groupe d’« amitiés franco-albanaises », avec visites d’usines modèles de tracteurs et tutti quanti. Ils ont évidemment tous disparu corps et bien sans jamais reconnaître leurs torts, et doivent pourtant fulminer contre ce méchant peuple français qui ne veut décidément plus voter à gauche. Cette paranoïa allait avec, au pire, l’assassinat politique des « ennemis du peuple », ci-devant apparatchiks du régime, et au mieux avec des délires comme ceux des bunkers d’Albanie, qui ruinèrent le pays jusqu’à la chute de la dictature communiste, qui poursuivit le délire paranoïaque de ce fou encore six ans après sa mort. Une conséquence de ces bunkers est le fait que de nombreux immeubles de cette époque sont en briques apparentes, comme celui que j’ai photographié à Krujë (voir les photos), faute de ciment, le ciment étant réservé à l’usage des bunkers. J’en ai aussi vu sur un sentier de randonnée qui passe du Monténégro en Albanie (on passe les frontières entre ces trois pays dans la montagne sans problème et sans poste frontière). On se demande ce que pouvaient faire les pauvres soldats cantonnés dans ces minuscules bunkers éparpillés dans le paysage. Il y en avait aussi des plus grands, mais dans la montagne, c’était des édicules pour une seule personne, adossés à des ennemis imaginaires.

Poupée de Krujë
Poupée fixée au balcon d’un immeuble en construction, censée éloigner le mauvais œil.


Continuons de feuilleter ce passionnant numéro d’Autrement. Un article d’Ivaylo Ditchev évoque les « prolétaires unisexes » qu’étaient hommes et femmes sous la dictature, qui se targuait d’avoir libéré la femme albanaise. Le régime, selon l’auteur, « dépassait de loin dans son zèle les autres pays communistes en interdisant non pas seulement la musique rock, les minijupes et les cheveux longs, mais aussi les lunettes de soleil, le maquillage et même les moustaches » (p. 33). Rêve d’Ubu homosexuel d’enlaidir les femmes, et d’obliger les hommes à demeurer imberbes ? Le divorce a été autorisé, mais nouvelle perversion du progrès, parfois rendu obligatoire lorsque l’époux ou l’épouse était proscrit et relégué avec sa famille. Le divorce était alors la seule solution pour épargner le conjoint et les enfants. En 1961, lors de la rupture avec Moscou, les épouses russes furent expulsées avec leurs enfants, et les pères ne purent les revoir qu’à la chute de la dictature, trente ans plus tard ! Toujours dans le même article, Ivaylo Ditchev estime que quarante ans de communisme ont inversé le proverbe du Kanun : « Le mur peut céder, l’homme ne cède pas » en « L’homme peut céder, il n’y a que le mur qui ne cède pas ».
Selon Jean-Paul Champseix, le « clan » albanais à l’ancienne typique du Kanun, s’il a été éradiqué par le communisme, fut pourtant paradoxalement le mode de vie des apparatchiks enfermés à Tirana dans le « bloc », quartier surprotégé par une « garde prétorienne » (p. 56). Un clan régi par une loi de sang, on le verra ci-dessous. Les communistes ont usé de tous les moyens pour empêcher la vie familiale, en remplaçant par exemple les grandes maisons par de petits appartements, en encourageant les enfants à la délation, et même en « déposséd[ant] [la famille] du droit de choisir les prénoms des enfants. Il convenait alors d’appeler sa progéniture : « Courage », « Joie », « Lumière », « Espoir » ou « Étoile »… » On devait appeler le dictateur « Oncle Hoxha ». La religion fut aussi éliminée par le dictateur, lui-même né dans la tradition musulmane, et son prénom signifiant « muezzin ». C’est d’ailleurs, à l’instar de l’Ouzbékistan, un des rares bienfaits du communisme, puisque le retour de la liberté n’a pas entraîné de retour à la bigoterie, toutes religions confondues. En sus des moustaches, le dictateur alla jusqu’à faire raser « la plupart des mosquées, des bains et des bazars, qui rappelaient trop l’Orient ». C’est sans doute la raison, avec le souvenir du héros national Skanderberg, qui résista aux Ottomans, pour laquelle l’Islam n’est pas revenu en force à la chute de la dictature. L’islam reste sans doute dans l’inconscient collectif, une religion imposée par l’envahisseur ottoman, et si on la pratique, c’est sans nationalisme aucun, sauf quelques rares excités du turban stipendiés par les officines terroristes, d’autant que le premier président élu démocratiquement, Sali Berisha (né en 1944, président de 1992 à 1997, puis Premier ministre de 2005 à 2013), a commis l’erreur, dans l’optique de désenclaver l’Albanie, de faire « de l’Albanie un nouveau membre de la Conférence islamique » (désormais Organisation de la coopération islamique), en même temps qu’il adhérait au Conseil de l’Europe. Selon un article de Sonia Combe, il s’agissait d’une décision personnelle du président, qui entraîna des protestations : « À l’instar de l’Europe, le monde musulman n’est pourtant prêt à aider qu’à certaines conditions. C’est ainsi que l’aide obtenue de l’Arabie saoudite est subordonnée à la promotion de la foi islamique dans ce pays dont la population est largement musulmane, mais sans conviction excessive » (p. 24). Les chiffres qui circulent font état de 70 % de musulmans, avec une forte minorité Bektachi, et 30 % de chrétiens, répartis en catholiques, protestants et orthodoxes. La partie septentrionale et montagnarde que j’ai visitée est plutôt majoritairement chrétienne, et l’on croise force petits cochons dans les fermes, ce qui n’empêche pas la présence de nombreuses mosquées, dont certaines anciennes, comme la mosquée Hadum de Gjakovë au Kosovo, d’autres récentes au style saoudien. Il y a aussi de petites mosquées de style local au toit en bois. Ce que j’ai pu constater lors de ce séjour de durée limitée, est effectivement une ferveur discrète, quasiment invisible, avec cent fois moins de femmes voilées que dans mon quartier de Paris, et si les femmes sont plutôt absentes des cafés et autres lieux de convivialité, c’est plutôt un signe de machisme méditerranéen qu’autre chose. De petites pépées se baladent maquillées, en montrant leurs cuisses, sans que cela semble offenser la gent masculine. À noter que l’Albanie est officiellement candidate à l’Union européenne depuis 2014. Voir Procédure d’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne.

Le Paumé, de Fatos Kongoli

À l’ombre du géant Ismaïl Kadaré (né en 1936), Fatos Kongoli (né en 1944) s’est fait connaître par ce premier roman publié à la chute du communisme, sans concession avec le régime. Écrit à la première personne, Le Paumé (Rivages poches, 1997 (1992), 188 p., 8,15 €) raconte la trajectoire d’un homme âgé d’une quarantaine d’années, qui renonce à fuir l’Albanie lors de l’exode massif vers l’Italie, en août 1991. Il se livre à une anamnèse de cette mélancolie qui l’arrête dans son désir de liberté. Le narrateur, qui pose au beau gosse, entame sa vie sexuelle à 18 ans, avec une Tsigane de 17 ans : « Comme beaucoup de garçons de chez nous, j’avais été initié par une Tsigane ». Il retrouvera d’ailleurs cette fille lorsque sa déchéance l’amènera à travailler comme elle à la cimenterie. Mais il remonte à sa passion d’adolescence pour une fille nommée Vilma, et surtout à sa passion pour Sonia, une jeune veuve et mère habitant le fameux « bloc », cousine de Ladi, fils de ministre dont pour son malheur il a fait connaissance à l’Université. Il vit une passion avec cette femme, qui revoit son défunt mari à travers lui. Comme il est pauvrement vêtu, elle l’habille avec les vêtements de son mari, qui lui vont parfaitement, et il se rend compte qu’il ressemble aux photos de cet homme. Cela n’empêche pas leur amour fusionnel. Patatras, tout s’écroule lorsque le ministre père de Ladi, est destitué puis exécuté, et toute la famille, y compris la cousine, déportée, comme cela se pratiquait à la façon ubuesque d’Enver Hoxha. Le narrateur, qui a commis l’erreur de s’afficher avec cette femme, alors qu’avec le fils du ministre ils avaient étouffé les bruits selon lesquels un de ses oncles avait déserté le pays, perd sa place à l’université (selon une sorte de loi qu’on dirait héritée du Kanun, le simple fait d’avoir dans sa famille, même un oncle, un « ennemi du peuple » entraînait la destitution de toute la famille !). Il doit donc travailler à la cimenterie, où il retrouve en plus de la Tsigane, son amour d’enfance Vilma, ce qui l’entraîne à se poser des questions existentielles : « Mais je brûlais d’envie de savoir si cette créature avait déjà couché avec un garçon. Si oui, comment réagissait-elle au moment de l’orgasme ? Sonia, par exemple, criait à ameuter tout le monde en rase campagne. » On comprend que le « café du pauvre » est un des rares plaisirs concédé par le communisme, et que certains ne se sont pas gênés. Lorsque son ami Ladi finit par se suicider, le narrateur connaît d’étranges hallucinations : « Je cherchais les yeux de Ladi dans son visage ». Il ne couchera pourtant pas avec Vilma, malgré ses avances, mais sa relation proche avec elle va précipiter la fin tragique. En effet, Vilma est aimée platoniquement par une sorte de caïd, Fag, qui croit que le narrateur couche avec elle, et le défie, puis fait tabasser l’amie de Vilma qui a joué le rôle d’entremetteuse (comme à Cuba, pour rencontrer quelqu’un, il faut se faire prêter un appartement). Le narrateur se bat avec Fag, mais il est arrêté et se voit alors proposer de devenir délateur par un membre de la Sigurimi, lequel était son rival dans la conquête de Sonia, et fut l’instrument de la chute de Ladi et de Sonia, qu’il a forcée à coucher avec lui depuis sa relégation. Ce sont les plus fortes pages du roman, car on croit, vu le titre, que le narrateur va céder et se saisir de ce « couteau invisible, pour faire la peau de ceux qui me déplairaient » (p. 167). Mais Vilma est violée par Fag, et se suicide. La boucle est bouclée, et l’on comprend pourquoi lors de la chute du communisme, le narrateur ne se résout pas à quitter tous ses morts.

La Bataille à Scutari de Jérôme & Jean Tharaud

À l’occasion d’un voyage en Bulgarie dont je n’avais pas tiré d’article pour ce site, j’avais lu l’excellent recueil Balkans en feu à l’aube du XXe siècle (Omnibus, 2004, 930 p., 24,5 €). Dans ce recueil, le récit de Jérôme & Jean Tharaud, un « couple » de frères écrivains, m’avait intéressé, et je l’avais cité comme un ancêtre du Pacs dans mon essai Le Contrat universel (p. 101) : « Une institution nommée « probatim » exista au Monténégro et en Serbie, préfigurant ce contrat non-érotique. Ce « probatim » était aussi limité, on ne sait pourquoi, à deux personnes, sortes de frères de sang. On […] apprend d’autre part qu’en Albanie, la même institution porte le nom de « vlam ». Suivait une citation du texte sus-nommé, p. 108 du volume Omnibus : « Ici, d’ailleurs, sur cette terre primitive, l’amitié fraternelle revêt presque toujours un caractère passionné, qu’on ne retrouverait pas à ce point dans une autre contrée d’Europe. Ce sentiment semble même si nécessaire à la vie qu’au besoin on supplée à la nature. Il n’est pas rare de voir dans le Monténégro des hommes étrangers par le sang, et même des garçons et des filles, s’engager par serment à se prêter, en tous lieux et en toutes circonstances, un appui fraternel. Cela s’appelle le probatim. Et de quelque nature qu’elles soient, nées du sang ou du serment, ces affections deviennent particulièrement vives si les parents sont morts – ce qui était le cas du frère et de la sœur que j’avais devant moi. » Pour le « vlam », j’en avais trouvé mention dans quelques vieux ouvrages disponibles sur Google livres. Ainsi cet extrait de The memoirs of Ismail Kemal Bey : « Every young Albanian has a foster-brother (called « vlam »), either of the same religion as himself or a different one, who is considered as an actual member of the family, and takes part in its joys and griefs and its vendettas. There is no instance of such a tie having been broken through animosity or treason ; and in many parts these engagements are considered so sacred that the children of the two families do not intermarry. The ceremony of contracting this relationship of the « vlam » differs in different parts of the country ; but usually the two foster-brothers, after taking vows of fidelity before relatives and witnesses, cut each other slightly in the finger and then suck each other’s blood. » De même que pour l’homosexualité d’Enver Hoxha, je n’ai trouvé aucune autre information sur Internet à propos de ce « probatim » et de ce « vlam », sauf que dans certains livres que vous trouverez facilement sur Google books, ils sont rattachés à des traditions grecques. Si vous savez quoi que ce soit sur ce sujet, merci de me contacter. Dernier détail : Scutari est le nom italien de Shkodër. La difficulté de trouver des informations sur l’Albanie sur Internet est en partie liée à l’originalité de la langue albanaise, une langue indo-européenne isolée dont vous vous ferez une idée en regardant cette page du Wiktionnaire albanais. L’utilisation de l’alphabet latin depuis 1908 le rend à peine plus familier, mais l’albanais fut auparavant écrit dans divers alphabets, dont l’écriture de Todhri, qui comprenait 52 lettres ! On comprend pourquoi il est quasiment impossible de trouver des occurrences anciennes du mot « vlam »… Quand on sait que « homosexuel » se dit… « homoseksual » en albanais, on trouve alors ce genre de page, qui semble confirmer ce que prétend Kadaré, mais je vous souhaite bonne chance si vous souhaitez comprendre ! Le documentaire en albanais sur Youtube mériterait une traduction & une diffusion en France. Encore un scoop altersexualite.com ! En passant, cela vous donnera une bonne idée ce cette langue, délicieux agglomérat de borborygmes dont émerge parfois l’île familière d’un « homoseksual » ou « biseksual » ! Voir cette phrase extraite des Tambours de la pluie (ci-dessous) : « C’est un étrange parler que le leur, expliqua-t-il. On dirait qu’Allah a jeté sur leur langue comme une brume, qui empêche de distinguer la séparation des mots, si nette dans la notre ».

Ismaïl Kadaré : Les Tambours de la pluie

J’avais lu je ne sais plus quand le 1er roman d’Ismaïl Kadaré, Le Général de l’armée morte (1963), dont je n’ai guère de souvenirs, sauf que c’était très bien, et malheureusement à l’époque je ne prenais pas de notes sur toutes mes lectures. Voici quelques lectures faites à l’occasion de ce voyage.
Commençons par Les Tambours de la pluie, un classique datant de 1970. À l’époque on ne rigolait pas, et la préface de l’édition Folio signale la volonté de l’auteur de faire œuvre utile pour célébrer la gloire éternelle du pays des aigle : « l’Albanie […] fut l’objet d’un farouche blocus économique et politique de la part de la superpuissance soviétique et de tous les pays du Pacte de Varsovie ». Malgré l’impression datée de 2007, les éditions Gallimard ont conservé pour la 4e de couverture de l’édition Folio (1985, 346 p.) une formule digne de la propagande des années les plus sombres de la période de tyrannie, qui reprend la préface : « l’Albanie moderne des années 60, que les pays socialistes soumirent à un blocus implacable ». Une postface non datée, signée d’un certain Professeur Aleks Buda de l’université de Tirana, dont Wikipédia nous apprend qu’il fut un des rares intellectuels autorisés par le régime communiste à avoir accès à la littérature étrangère, va dans le même sens, tout en développant une intéressante théorie de l’Albanais en héritier de l’Illyrien : « Mais les Albanais actuels ont aussi un autre trait commun avec leurs ancêtres illyriens : la résistance indomptable, opiniâtre, opposée à l’action assimilatrice de l’occupant, fût-il romain, grec ou slave. » ; « [Skanderberg] considérait les masses populaires comme les principales forces motrices du mouvement de libération. » ; « La « citadelle », comme l’appelle I. Kadaré, qui l’érige ainsi en symbole, vint témoigner que face au courage d’un peuple épris de liberté, toute politique d’intimidation, s’appuyant même sur les armes les plus modernes et les plus meurtrières, est vouée à un échec humiliant ». Nonobstant cet aspect propagandiste, ce roman fort réussi est composé dans le plus pur style épique, d’une alternance de récits longs du côté des Ottomans et brefs, en italiques, du côté des Albanais. Il s’agit de l’histoire du siège par les troupes ottomanes de la citadelle de Krujë, appuyée par des raids de Skanderberg. Le titre fait référence à une « compagnie spéciale » de l’armée turque « qui avait pour fonction d’annoncer le début de la pluie par des roulements de tambours. » La pluie, c’est l’arrivée de l’automne, et la fin prévisible des combats, puisqu’on ne peut plus compter sur la soif des assiégés. Les Turcs sont pittoresques, pourvus de harem (avec une touche de lesbianisme), eunuques, janissaires et tout le toutim. L’écriture de Kadaré fait une large place au désir sexuel. Pourtant le pacha, s’il fait venir une de ses jeunes épouses, le fait sans désir, par habitude. Tchélébi, le candide chroniqueur du pacha, est peut-être à comprendre comme une mise en abyme de l’auteur Kadaré face à Enver Hoxha. Un soir, l’intendant lui demande de dire la vérité et non les mensonges faits « pour les générations à venir, pour les dames d’Édirne ». Il est redoublé d’un poète, Sadedin, lequel sera aveuglé (allusion à Homère) à la première bataille. Il boit force raki dans une longue scène, sans qu’on sache s’il s’agit du raki albanais (voir rakija sur Wikipédia) ou du rakı turc ; eau de vie d’un côté, alcool anisé de l’autre. Un cheik porte un discours fanatique fort utile à l’époque de parution du livre, à la politique anti-religieuse d’Enver Hoxha : « Nous enseignerons le saint coran à ces rebelles maudits […]. Sur leur terre bosselée comme le dos d’un démon, nous élèverons les minarets sanctifiés par Allah. […] Nous ferons en sorte que ces infidèles se prosternent cinq fois par jour en direction de La Mecque. Nous envelopperons leurs têtes malades et agitées dans le bienfaisant turban de l’islam ». En tout cas voilà de quoi comprendre l’attitude réservée des Albanais, même musulmans, par rapport à leur religion, malgré la fin de la dictature. Les femmes aussi sont visées par les agités du turban : « Nous leur ferons courber leurs têtes indociles sous l’autorité maritale, comme le prescrit le saint Coran. Ainsi, les détournant de leurs coutumes barbares et leur inculquant généreusement nos magnifiques principes et coutumes, nous en ferons des femmes honnêtes et vertueuses et sauverons leurs âmes possédées du démon ». Cela n’empêche pas les soldats de la même troupe d’économiser pour acheter des captives, et lorsque les razzias en auront rapporté seulement sept, des adolescentes, de les violer à la file jusqu’à ce qu’elles en meurent le soir-même. Le récit n’est pas édulcoré ; on rencontre par exemple des collectionneurs de reliefs humains : « La bataille terminée, ils se jetaient sur les ennemis tués et remplissaient des sacs des pièces recherchées pour les revendre dans les grandes villes. Les plus recherchées étaient les oreilles ». [1] La première attaque de la citadelle est un cuisant échec qui coûte dix mille hommes aux Turcs. Les plans consultés par l’architecte inquiètent certains combattants à l’ancienne : « la religion musulmane mettait en garde contre ce qu’il y avait de diabolique dans les compositions figuratives ». Deux soldats dialoguent à propos des captives censées être rapportées par une troupe. Il ressort que l’un d’eux a fait quelque chose de pas catholique pour payer la somme exorbitante demandée pour une femme, et il en « rougit jusqu’aux oreilles ». Son interlocuteur lui fait remarquer que ce qu’il a fait risque de lui en faire « perdre même le goût ». On songe bien sûr que le garçon s’est prostitué, mais rien de plus n’est dit.
Un dialogue étrange entre l’intendant et le chroniqueur semble être fait sur mesure pour soutenir les projets d’Enver Hoxha. Celui-là suggère un moyen plus sûr d’affaiblir l’Albanie, en empêchant l’accroissement de sa population par l’importation d’une coutume de vendetta « des déserts d’Arabie », qui ressemble trait pour trait au kanun : « Implanter une telle coutume vaut bien plusieurs victoires sur le champ de bataille ». Certes, la « loi du sang » du kanun ressemble étrangement à la loi du talion, car leur but est avant tout de limiter la vengeance à un préjudice équivalent et non décuple comme cela pouvait se pratiquer auparavant, mais cette page, qui ne sera pas reprise dans le récit, ressemble trop à de la propagande sur mesure pour être crédible. De même cette scène sur mesure de vaticinations de l’intendant, qui prévoit l’avenir glorieux de l’Albanie : « Alors, même si nous faisons leur conquête, nous ne les soumettrons jamais ». Les Albanais ne sont pas en reste : « sur le chemin de la horde démente, il faut bien que quelqu’un se dresse et c’est nous que l’Histoire a choisis. Le temps nous a placés à la croisée des chemins ; d’une part, la voie facile de la soumission, de l’autre, la voie ardue, celle du combat. » L’intendant est cynique, ou du moins pragmatique. Lorsque les vives se font rares, il préconise un nouvel assaut, de façon à diminuer le nombre de bouches à nourrir. Le siège se poursuit, et toutes les initiatives des Turcs sont vouées à l’échec. Ils creusent une galerie mais sont repérés et les assiégés ensevelissent les assaillants ; Skandeberg attaque une caravane de ravitaillement de Venise ; on envoie des bêtes malades pour propager la peste, etc. On ne voir d’ailleurs jamais Skandeberg, car le récit est focalisé sur les Turcs, qui sont montrés d’autant plus valeureux selon le bon vieux principe consistant à vanter le vaincu pour mieux montrer la valeur du vainqueur ; mais à condition que l’Histoire soit respectée, on se demande quelle logique il y a à attaquer une citadelle avant d’avoir vaincu le plus dangereux ennemi dans la campagne. Ce livre me fait penser au superbe La Mère du printemps de Driss Chraïbi, épopée de la conquête du Maghreb par les Arabes au nom de l’islam.
Si vous vous apprêtez à lire ce roman, utilisez plutôt le tome 2 de l’édition des œuvres complètes publiée chez Fayard en 1994. Une préface d’Éric Faye nous apprend en effet que le roman a été amplement remanié par l’auteur pour cette réédition ; il est d’ailleurs daté « Tirana, 1969-70 ; Paris, 1993-94 ». Les « retouches notables » ont deux raisons selon Faye, esthétiques, et l’ajout de « Certains motifs religieux qu’il avait retranchés en 1970, athéisme officiel oblige ». Les préface et postface propagandistes ont disparu, ce qui est dommage car cette disparition laisse à son tour place à une sorte de légende dorée de l’écrivain face au totalitarisme. Selon É. Faye, l’Empire Ottoman aurait constitué pour Kadaré à cette époque un « modèle de société totalitaire dont l’essence permet encore de comprendre les tyrannies du XXe siècle » ; « L’écrivain a situé une foule de romans et de récits à l’époque ottomane pour, sous couvert de fables, parler du présent, un présent à manipuler avec d’extrêmes précautions : l’Albanie stalinienne. » ; « Les textes ottomans ont souvent été pour leur auteur les plus dangereux : ainsi le poème « Les pachas rouges » lui valut de graves ennuis ; Le Palais des rêves le fit comparaître devant un véritable « conseil de discipline » ; quant au Firman aveugle, il était si subversif qu’il dut séjourner dans les tiroirs de l’« atelier de l’écrivain » jusqu’à la chute du communisme. » Selon É. Faye, l’absence de Skanderberg dans le récit se justifie par le fait que Kadaré « ne voulait pas tomber dans les schémas de la littérature socialiste pour en faire un « héros positif » ».

Ismaïl Kadaré : Avril brisé

Avril brisé (1978) est un autre classique de Kadaré. Cette fois-ci, j’ai utilisé directement l’édition Fayard, le tome 4 des œuvres complètes (1996), consacré selon Éric Faye à la « période royale », qui suit la « période ottomane » dont fait partie le roman évoqué ci-dessus. Cela correspond au règne du roi Zog Ier. Selon Éric Faye, la version Fayard contient 15 % d’ajouts et remaniements par rapport à la version originale. J’ai été globalement déçu par ce livre dont on m’avait tressé des louanges. L’intrigue étique sert surtout de prétexte à un exposé didactique des règles du Kanun, de la première à la dernière page, et les points de vue des quatre groupes de personnages sont trop cloisonnés. Le roman me semble souffrir de la nécessité, à l’époque où il a été écrit, de souscrire à la condamnation officielle de ces cultures ancestrales. Même s’il a été revu après la chute de la dictature, l’ensemble est à mon goût bancal. Le roman commence in medias res par l’assassinat rituel d’un homme. Gjorg, meurtrier malgré lui, s’efforce d’obéir à des règles dont il ne comprend guère le sens : avertir sa victime avant de tirer, tirer un seul coup de feu, etc. Gjorg avait déjà blessé sa victime au cou six mois auparavant, et on en déduit qu’il aurait pu alors l’achever, et qu’il ne l’a pas fait ; si l’on connaît les règles du Kanun, on sait que c’est parce qu’on n’a droit qu’à un seul tir à chaque tentative. Une blessure au lieu d’un mort donne lieu à une indemnité très élevée, et Gjorg n’a plus le droit à l’erreur. Tout est ritualisé, le fait de retourner le mort sur le dos et de placer son fusil près de sa tête ; le fait d’avoir le droit d’être en état de choc, et de demander à des passants d’accomplir les rites en son nom ; l’obligation d’assister aux funérailles ; les deux trêves possibles, de 24 h et de 30 jours, la seconde devant être demandée par le village, etc. Le meurtrier rituel s’appelle le gjaks ; il est soumis et protégé par le kanun. Gjorg Berisha a 26 ans, et sa vie sera brisée à partir du 17 avril, date de la fin de cette trêve de 30 jours. Il a été fiancé à une femme d’une lointaine « bannière » (ensemble de villages soumis à l’autorité d’un chef), morte avant qu’il ne la voie, et il n’y a plus de femme dans sa vie. Il doit de rendre à la tour d’Orosh pour payer l’impôt de sang, soit 500 groches (de la famille de Groschen). Selon le kanun, la chemise de son frère est restée exposée jusqu’à ce que le sang jaunisse, pendant un an et demi. Sur le chemin, les rencontres et réflexions de Gjorg permettent la suite de l’exposé des règles du Kanun. La rencontre d’une noce lui rappelle la règle de la « cartouche du trousseau », une balle qu’on donne à l’époux pour qu’il tue sa femme si jamais elle le quitte. Un mariage ne se renvoie jamais, quitte à le fêter en même temps que des funérailles. La haine qui unit les destins de la famille de Gjorg et des Kryeqyqe date du premier meurtre, 70 ans auparavant. C’était un cas-limite du Kanun, le meurtre d’un hôte de passage, inconnu des Berisha. Depuis, « l’histoire de leur inimitié avec les Kryeqyqe […] était une histoire jalonnée de vingt-deux tombes de part et d’autre, en tout quarante-quatre ». Dans une auberge où il s’arrête, Gjorg voit Ali Binak, alias Binak Alia, un homme qui a existé, exégète du Kanun. Gjorg traverse les ruines d’un village entier qui a été brûlé, décision rare et extrême, sans doute due au refus du village de « reprendre le sang » d’un meurtre d’un hôte. Certaines fautes moins graves sont passibles de « l’expulsion du coupable avec tous les siens hors de la bannière », ce qui rappelle une pratique courante à l’époque de la dictature d’Enver Hoxha.

Tour de claustration
Vallée de Thethi, Albanie.


À force de meurtres, les deux familles manquaient de mâles ; Gjorg était le dernier à part son père, et une tante conseilla de racheter le sang ; on finit par se rallier à son idée, mais un vieil oncle fit rater la procédure, et Gjorg dut accomplir son meurtre : « Il devait sous peu se transformer en doreräs ou « main-qui-tue », comme le Coutumier appelait ceux qui tuaient pour une reprise de sang. Les doreräs étaient une sorte d’avant-garde du clan, les exécutants de la mise à mort, mais aussi les premiers à être sacrifiés dans le cours de la vendetta ». Quand il arrive enfin à la tour d’Orosh, Gjorg constate que la tour se réduit à des « celliers », et qu’il doit patienter dans un « château » à la Kafka, parmi un groupe d’hommes comme lui, pour qu’on daigne l’appeler, à un moment indéterminé : « Quand l’appellerait-on pour lui faire payer l’impôt ? Depuis qu’il était là, un seul d’entre eux avait été reçu. Se pouvait-il qu’il dût attendre des journées entières ? Et si une semaine passait sans qu’on l’appelât ? Si on ne le recevait pas du tout ? ».
La question est laissée en suspens, et le roman prend brusquement un point de vue en contre-champ, celui d’un écrivain et de son épouse en voyages de noces dans le « rrafsh, le haut plateau du Nord ». Nous avons à nouveau droit à travers le regard de ces deux personnages, à un exposé didactique détaché de l’action, sur les mœurs de ces contrées bizarres : « Oui, reprit-il, nous sommes entrés au royaume de la mort, comme Ulysse, à cette différence près qu’Ulysse dut descendre pour l’atteindre, alors que nous, il nous faut monter. ». La pensée de l’écrivain mis en abyme est complexe et frise la provocation : « nous devrions en être fiers, reprit-il. Le rrafsh est la seule région d’Europe qui, tout en étant partie intégrante d’un État moderne […], a rejeté les lois, les structures juridiques, la police, les tribunaux, bref, tous les attributs de l’État ; qui les a rejetés, tu m’entends, car il y fut soumis autrefois et les a reniés pour leur substituer d’autres règles tout aussi exhaustives, au point de contraindre les administrations des occupants étrangers successifs, puis, plus tard, l’administration de l’État albanais indépendant à les reconnaître et à laisser ainsi le plateau, soit près de la moitié du royaume, hors du contrôle de l’État. […] Les gendarmes du roi, par exemple, montent parfois jusqu’ici mais arrivent toujours trop tard. Autrement dit, l’État feint de ne pas voir ce qui se produit juste sous son nez. » Heureusement que l’action est située à l’époque du roi Zog ! (Il faudrait vérifier si ce passage a été rectifié dans l’édition actuelle). En tout cas, cet écrivain est dithyrambique : « Comme toute chose grandiose, le Kanun est au-delà du bien et du mal. […] Le Kanun est total, résuma-t-il, il n’a oublié de traiter d’aucun chapitre de la vie matérielle ou spirituelle. » Un cas amusant est la seule limite des pouvoirs de l’hôte : « il est cependant une chose qui nous est interdite, c’est de soulever le couvercle de la marmite dans l’âtre ! » L’écrivain nous explique tout, de la façon la plus maladroite possible, sans doute justifiée parce que c’est un écrivain de fiction ! « dans cette pièce des hôtes, ou pièce des hommes, comme on l’appelait aussi, il n’était pas permis de murmurer ou de se parler de bouche à oreille. Comme le lui avait expliqué Bessian, on n’y tenait que des « paroles d’hommes », les cancans en étaient bannis, tout comme les phrases et les pensées inachevées, tout propos devant être approuvé par les mots « Tu as bien dit » ou « Bénie soit ta bouche ». » Les époux ont des désirs qu’ils ne peuvent assouvir dans ce contexte, ce qui est un comble pour un voyage de noces. Ils rencontrent Ali Binak, et les deux récits convergent plus ou moins à la scène du tracé des limites, à laquelle ils décident d’assister. Ils rencontrent aussi Gjorg de retour de la citadelle, dont le visage trouble Diane : « Se comparant à lui, elle se sentait comme délavée, dépouillée de tout mystère. Hamlet des montagnes, fit-elle, répétant les mots de Bessian. Mon prince noir ! Le rencontrerait-elle à nouveau ? ». On apprend tout sur les pratiques consistant à fixer les limites des champs par les « muranes » (n.f.), des tumulus érigés là où les morts ont expiré. La limite d’une murane est « à jamais fixée sur la face de la Terre ». Il est étonnant qu’à aucun moment les affaires traitées par Ali Binak ne concernent Gjorg.
Le chapitre IV adopte un ton sarcastique, avec le personnage de Mark Ukacierre, l’« intendant du sang » du prince d’Orosh. On sent la volonté d’épouser le point de vue du pouvoir communiste sur le Kanun, et d’en faire une manipulation capitaliste pour rançonner la contrée. Voici les pensées de l’intendant : « À la vérité, il avait remarqué depuis quelque temps déjà qu’un vent mauvais soufflant de là-bas, des villes et des plaines depuis longtemps dépouillées de toute virilité, cherchait à souiller et infecter à leur tour les montagnes. Cela avait commencé avec l’apparition, sur le rrafsh, de ces femmes attifées, aux cheveux décolorés, qui excitaient la soif de vivre même sans honneur ; des femmes qui voyageaient à bord de voitures qui roulaient comme en se déhanchant, des voitures dévoyées, en somme, en compagnie de types qui n’avaient d’hommes que le nom. Et le pire était que ces poupées capricieuses étaient conduites jusque dans la pièce des hommes, et cela à Orosh même, dans le berceau du Kanun ! […] Ne sentait-il pas la puanteur qui soufflait des villes androgynes ? Certes, les revenus de l’impôt du sang avait chuté cette année, mais la faute n’en retombait pas seulement sur lui, pas plus que la bonne récolte de maïs n’était à porter au crédit du seul intendant des terres. » Mark consulte le registre du sang et constate des fluctuations à tous les temps : « Voilà les années 1611-1628, qui comptaient le plus grand nombre de reprises de sang de tout le XVIIe siècle. Et voilà l’année 1639, avec le nombre le plus bas : un total de 722 meurtres sur tout le Plateau. » Horreur suprême, « le seize mars, on avait compté huit meurtres ; le dix-huit, onze ; le dix-neuf et le vingt, cinq chacun ; alors que le dix-sept avait failli rester sans aucune mort. À l’idée même qu’un tel jour pouvait exister, Mark était saisi d’épouvante. Et dire que cela avait failli se produire ! Un événement aussi terrible serait effectivement advenu si un certain Gjorg, de Brezftoht, ne s’était levé et n’avait ensanglanté ce jour du Seigneur, le sauvant ainsi… Aussi, lorsqu’il était venu, la veille, payer l’impôt du sang, Mark Ukacierre l’avait-il regardé dans les yeux avec compassion, avec gratitude, au point que l’autre en était resté interdit » (là aussi, pourquoi la scène, qui aurait pu être belle, nous a-t-elle été épargnée ? C’est dans les réflexions de ce personnage disqualifié que Kadaré place une comparaison qui aurait mérité d’être développée : « la loi même du talion avait un effet dissuasif sur le meurtrier éventuel en le mettant en garde ; elle lui disait en somme : ne verse pas le sang si tu ne veux pas que le tien soit versé. » Il s’agit d’allusion à des articles sur le Kanun qui ne plaisent pas au personnage ; encore plus pour l’affirmation suivante : « décomposition des pierres angulaires du Kanun comme la bessa, la « reprise de sang », l’« hôte », qui, d’éléments grandioses et sublimes de la vie albanaise, s’étaient dénaturés lentement au fil des ans en rouages inhumains, pour se réduire finalement, selon l’auteur de l’article, à une entreprise capitaliste fondée sur le profit. » On ne sait quoi penser de telles phrases doublement mises à distance : sont-elles prises en charge par l’auteur Kadaré ? Dans ce cas elles feraient de ce livre une œuvre de propagande pour disqualifier le Kanun, et plaire au régime de l’époque… De même dans ce passage sarcastique sur les pensées de l’intendant : « Il était souvent arrivé à Mark Ukacierre de voir côte à côte des terres de familles engagées dans la vendetta. C’était toujours le même tableau : un champ travaillé ici, un autre laissé en jachère là. Sur les mottes du champ labouré, Mark Ukacierre croyait déceler quelque chose de honteux. Et la vapeur qui en émanait, et son arôme douceâtre, quasi féminin, l’écœuraient. Alors que la terre à l’abandon qui le jouxtait, avec ses failles qui avaient l’air tantôt de rides, tantôt de mâchoires serrées, l’émouvait presque jusqu’aux larmes. » Il est heureux de dénombrer « cent soixante-quatorze tours sur tout le Plateau ; un millier d’hommes y étaient cloîtrés. »
Le roman se termine sur le départ parallèle du couple et de Gjorg. Diane a un comportement étrange, elle semble obsédée par le souvenir de cet homme au brassard noir qu’elle a entrevu, et son mari se demande (avec le lecteur !) si un tel voyage de noce était une bonne idée, et Gjorg, dont la trêve expire, espère revoir la voiture de ces gens étonnants et surtout cette « belle voyageuse de la capitale ». Y parviendra-t-il avant que le Kanun ait brisé son avril ?

Ismaïl Kadaré : Froides fleurs d’avril

Poursuivons par Froides fleurs d’avril (Fayard, 2000), roman à la structure plus complexe, écrit après le retour à la démocratie, dans lequel il est question justement du choc entre les traditions et la modernité imposée par le Conseil de l’Europe, avec un rythme de chapitres / contre-chapitres. Il s’agit de crimes et d’enquêtes, mêlés à des légendes et à l’évocation du kanun. Dans les marges du récit, il est question de « la création d’associations homosexuelles », et « L’injure à la mode était « Méga-enculé ! » » À la fin du roman, on trouve au sein d’une liste d’objets engloutis dans le canal d’Otrante, l’expression « homosexuels dans l’hébétude de leur étreinte ». Étonnante cette obsession pour ce thème ! Une femme doit épouser un serpent selon le kanun, lequel se révèle un beau jeune homme ensorcelé qui sort de la peau du serpent toutes les nuits, mais cette cruche brûle sa peau, et il disparaît. La plume de Kadaré est volontiers assez crue dans l’érotisme : « C’est seulement quand elle sentit le sperme sur son sexe et vit les taches de sang sur les draps qu’elle se persuada de ce qui était bel et bien advenu ». Mark, l’inspecteur, ne croit guère au kanun : « En cette fin de millénaire, le Kanun était hors d’âge. Il serait déjà mort de mort naturelle sans l’interdiction dont l’avait frappé le régime communiste. » Il est question d’un « Livre du sang », partie du Kanun, mystérieusement perdu, sur lequel courent des rumeurs. On l’aurait caché dans des archives secrètes, lesquelles acquièrent au fil du récit un statut fantastique et érotique qui les apparente à la fois à l’entrée des enfers et au sexe féminin et maternel, et l’on verra Œdipe, « tyran aveugle », chercher l’entrée de ce tunnel. Il est question du dictateur et de son successeur, qui cherchent désespérément un « dossier-piège » aux archives, pour le faire disparaître. Un meurtre est commis, avec une seule balle, conformément au Kanun, et on suspend la chemise du mort, mais sans trop y croire : « Ils se seraient bien contentés d’un kanun appliqué grosso modo, à la va-comme-je-te-pousse. » Des anciens gardiens de l’époque Enver Hoxha évoquent le « tunnel secret, celui qui conduisait à la maison de l’Autre, du Grand Chef ? […] Ce tunnel n’était gardé par personne, parce que personne n’aurait osé surveiller le passage conduisant à la résidence de l’Autre. Cette porte blindée n’avait de poignée et de verrou que d’un seul côté, celui de l’Autre, afin que Lui seul pût l’ouvrir à sa guise… » Le gardien se souvient d’une visite du dictateur aux archives secrètes, où il reste seul trois heures et ressort « tout pâle », sans doute de n’avoir rien trouvé. Des partis conservateurs défendent « la résurrection de l’ancien Coutumier », et exaltent « Les jeunes dorëras ou exécuteurs ». Justement, l’exécuteur du crime demande à l’inspecteur d’intercéder pour qu’il soit exécuté par l’État au titre du Kanun, de façon à refermer le « cercle de la vengeance ».

Souvenirs de voyage

Bon, ce n’est guère le style de ce site, mais que voulez-vous que je vous dise de cette randonnée que j’ai faite ? Sur la religion, outre les deux religions recensées, on relève certaines pratiques païennes, comme par exemple à Krujë, cette poupée (photo ci-dessus) fixée au balcon d’un immeuble en construction, censée éloigner le mauvais œil. J’ai été frappé par l’état anachronique de l’agriculture, sans doute unique en Europe. À la chute de la dictature communiste, les terres ont été rendues à leurs anciens propriétaires qui avaient conservé les preuves de leur propriété, de sorte qu’on y exploite encore, avec des moyens antédiluviens, des parcelles minuscules, et que dans ce pays gorgé d’eau, il est possible de traverser des régions entières non cultivées ! Meules de foin à l’ancienne assemblées sur un mat central [2] à la faux & au râteau, charrettes tirées par des chevaux, troupeaux traits à la main, régions alpines désertées par l’émigration, mode de vie patriarcal, on peut, pour quelque temps encore, humer des souvenirs de la France des années quarante dans ce bout d’Europe. En témoigne cette belle mosaïque photographiée au musée de Krujë intitulée War cry of Ärbër, œuvre de Gavril Priftuli & Nikolet Vasia. On y voit un paysan albanais armé d’un arc, avec à ses pieds, dans un paysage de montagne, un araire antique.

War cry of Ärbër
War cry of Ärbër, de Gavril Priftuli & Nikolet Vasia, musée de Krujë

Pour le reste, j’ai marché dans des montagnes, mangé des mets artisanaux qui sans doute ignorent l’existence du mot « bio » ; d’excellents yaourts à peine sortis du pis, fromages de brebis à vous détruire le palais ; j’ai picoré force myrtilles, et certains chemins empestaient la fraise des bois ; etc. Quel intérêt ? Les rares villes que j’ai parcourues vite fait méritent le détour. Gjakovë au Kosovo est fascinante avec ses monuments anciens, ses rues entières bordées de boutiques en bois, ses immeubles mi-détruits, mi-reconstruits, sa population grouillante le soir à la fraîche. Mais avant Gjakovë, j’ai pu visiter le monastère de Visoki Dečani, un monastère orthodoxe serbe inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, et protégé par des soldats de la Kosovo Force, ce qui donne un aspect étonnant à ce havre de paix où nous arrivâmes crottés de notre trek, ayant passé la nuit dans un refuge de montagne côté albanais. La région est pacifiée, mais aussi albanifiée, et j’ignore si le site serait respecté par les albanais du Kosovo si la protection était supprimée. J’ai parcouru Shkodër, ancienne capitale du royaume illyrien de Bardylis Ier, et Krujë en Albanie. Cette dernière vaut le coup d’œil, avec son musée propagandiste et kitsch consacré à Skanderberg, mais on admire aussi cet urbanisme erratique hérité du communisme, habitat populaire et pauvre qui monte à l’assaut de la colline, avec ici ou là quelques immeubles plus modernes que peuvent s’acheter les émigrés de retour. Le plus plaisant dans le pays c’est sans doute sa jeunesse. La démographie de l’Albanie révèle un âge médian plus bas de dix ans qu’en France, et un taux de masculinité supérieur. C’est un pays de forte immigration, dont la population a baissé récemment. Cependant en été, ces immigrés reviennent flamber au pays. À Gjakovë, la proportion de belles berlines immatriculées en Suisse était stupéfiante. On lira avec profit cette étude sur « La population kosovare en Suisse ». De temps en temps on croisait aussi une voiture allemande, belge, tchèque, mais les plaques suisses étaient omniprésentes. La population a un morphotype tel que la plupart des Albanais passeraient sans problème pour des « Français de souche », sans doute à cause de leur origine illyrienne, qui les distingue des Grecs et des Slaves. À peine a-t-on passé la frontière du Monténégro, qu’on trouve des types slaves. Voyez mes photos.

- La Loi du Kanun de Jack Manini & Michel Chevereau, une série de bande dessinée datant de 2005, dont l’action est en Albanie, avait échappé à ma bibliographie. Lacune comblée.
- Lire un article d’Emmanuelle Favier, « Ismaïl Kadaré, une ethnopoétique du réel » (Médiapart 23 août 2015), qui développe la question du Kanun et l’importance de la sexualité dans l’œuvre de Kadaré.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Photos de voyage dans le nord de l’Albanie


© altersexualite. com, 2015. Les photos sont de Lionel Labosse.


[1Le hasard me fait retrouver ce motif dans un roman qui n’a strictement rien à voir, que je découvre juste après ce livre : Méridien de sang (1985), de Cormac McCarthy, chef d’œuvre de la littérature contemporaine nord-américaine, dans lequel une troupe de bandits texans basés sur les personnages historiques ou pseudo-historiques de John Joel Glanton et du Juge Holden, assassinent et scalpent à tout va des Indiens dont ils se font des colliers d’oreilles coupées (qui en font autant de leur côté, avec la variante de sodomiser leurs victimes mourantes).

[2Je n’avais jamais vu de ma vie de telles meules, et croyais à une spécialité locale. Or juste à mon retour, dans le cadre de la rétrospective Orson Welles à la Cinémathèque, je vois le même style de meule dans son Don Quichotte inachevé filmé en Espagne, en Italie et au Mexique entre 1955 et 1973 ! (voir Don Quichotte)